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éprouva des remords comme si vraiment il était coupable envers Séraphine.
Tandis que le public rappelait la chanteuse et se levait en foule, il sortit de la salle et s’installa tout pantelant sur l'escalier de la sortie. IT ne pouvait manquer de distinguer de là chaque spectatrice. Mais la foule jacassante des femmes, jeunes et fraiches, une à une, deux à deux, sortit riant, s'emmitoufflant, sans qu'il
eût reconnu le moindre visage.
M"° Selly n'était pas au théâtre.
Seul dans la rue il hésitait, ne sachant s'il prendrait à droite ou à gauche. Les rues étaient obscures, la blancheur de la neige éciairait seule les ennuis du philosophe, livré comme Faust aux vautours de la destinée, avec l’insoluble contradiction d’une àme qui s'élance vers l'infini, mais que l'invincible nature arrête sur la terre. C'était donc là le sens de ses pressentiments. Les anges, au cinquième acté, avaient emporté Marguerite, il ne devait plus la revoir!
Au fond, il savait bien que M°* Selly ferait de lui ce qu’il voudrait. Par un instinct professionnel de la chevalerie, fidèle à ses convic-
tions, comme sa facon d'aimer datut de Cima-
bue ou de Giotto, il n'avait eu d'autre inten-
tion que de lui consacrer un culte comparable
à la dévotion. Il se serait contenté d’un sourire échangé au passage. Elle aurait su qu'il était là, peut-être l’aurait-elle prié de venir à l'atelier: le lendemain, il aurait obéi par complaisance. Elle eut été sa confidente, son amie, Son Inspiratrice, comme avaient été pour l’auteur de « Faust» Me de Stein ou M'* Stolberg qui faisait fonction de paratonnerre dans les moments d’exaltation. Mais rien, pas même un souffle d'air que Séraphine aurait respiré pendant le spectacle !
Il gelait à pierre fendre. Entre neuf et dix heures, le thermomètre marquait 22° centigrades. Dans cet air sec, le moindre bruit sur le pavé vibre et se répercute au loin dans la solitude des murailles. Rhoda crut entendre un cliquetis de fer, on eût. dit deux épées qui se
croisaient à l'entrée d’une petite rue. Il s'avanc:
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du côté d'où venait le bruit et vit s'approcher un jeune homme qui sifflait, en marchant, la valse de Faust et portait en sautoir une paire de patins.
Ce fut une révélation. Au diable l'opéra, les oripeaux, les fantoches et les Marguerite aux ailes d'ange, ravie dans les ciels de carton ! Tout cela s'effaça devant ce cliquetis de fer qui retentissait aussi joyeusement au cœur de Rhoda que l'exclamation de la bonne. Ses ailes d'ange, Séraphine les portait aux talons!
Mn° Selly, « qui ne devait rentre" que tard » sans aucun doute én ce moment patinait sur le Schwansee. Rhoda retrouva tout à coup la piste de ses pressentiments, un moment égarée, en se rappelant que son père qui était de IJéna, jadis lui racontait des parties de patins, où dames et cavaliers luttaient d'adresse au Lac du Cygne. Ce genre de sport, dans la ville
de Weimar est resté depuis Goethe à l'état de
passion, comme un autre reflet de läge d'or.
Cette nouvelle interprétation de la destinée, plus conforme aux désirs exaltés durant le spectacle, précipita le peintre dans la rue d'Erfurt sur un prestissimo contradictoire avec ses résolutions précédentes. Il suivit à distance le jeune homme qui sifflait la marche des soldats, et marquait le pas pour se réchauffer.
Ils arrivèrent au Schwansee, alors entouré de buissons et de têtards de saules aujourd'hui disparus par l'extension des rues. Rhoda fut très désappointé de n’y trouver personne. Le compagnon sifflait toujours. Il dépassa le lac et, se voyant suivi, fit volte-face et demanda :
— Monsieur, sans doute, est de la fête ?
Très intrigué par l’apostrophe qui confirmait ses prévisions, Rhoda répondit qu'il
s'attendait à voir des patineurs au Schwansee.
— La fête a lieu sur un étang privé, répondit le jeune homme, qui gravissait une éminence.
On entendait un roulement sonore avec un bruit de multitude. L'obscurité soudain s’éclaira d’un halo semé de feux dansants et clignotants : à quelques mèêtres en dessous d'eux orouillait un entrelacement de joyeux patineurs. C’étaient des femmes jeunes, au corps svelte, aux jupons ballonnés qui passaient en trouant la brume ou se balançaient en cadence comme de grandes cloches mises en branle.
Des hommes couraient, faisant le vide, accrochaient au passage quelques couples hésitant qu'ils emportaient à reculons, titubant et mordant la glace avec des grincements de trains qui déraillent. Ni matrones, ni chaperons : on ne voyait que des corps souples, élégants, exercés, en ce salon tendu de neige où les
arbres givrés, couverts d’aiguilles diamantées
se renvoyaient leurs feux de lun à l'autre et prenaient dans l'éclat des torches l'aspect d'immenses girandoles.
C'est ravissant ! dit Rhoda, comme s'il se parlait à lui-même.
Le compagnon qui paraissait appartenir à la classe élevée lui apprit que cet étang faisait partie d’un domaine privé, qu'on ne pouvait y patiner sans présentation, mais s’offrit à remplir cette formalité exigée, disait-1l, pour écarter les sens qui n'étaient pas du « monde ».
— Je me contenterai du spectacle, si toutefois ma personnalité n’a rien d’incompatible avec la compagnie, répondit Rhoda.
Il déclina ses noms et qualités, ce qui lui valut un regard d’ahurissement pareil à celui de la bonne de M" Selly et se laissa conduire vers un brasier où se trouvait le vestiaire.
Rhoda jugeant le froid trop vif pour qu'il
lui fût possible de rester inactif, se fit attacher
op
des patins et s'élança dans l’aire des rondes. timidement comme un jeune homme qui hasarde ses premiers pas sur le parquet d’une salle de bal. Mais 1l n'avait pas fait le tour du lac que la maîtrise de l’ancien amateur se trahissait au moindre mouvement. Rhoda louvoyait sans effort parmi les ombres jeunes, sveltes ou gracieuses qui lut faisaient pressentir Me Selly et qui passaient avec un éclair dans les veux, le laissant ébloui, tout frémissant de souvenirs.
Dames et cavaliers, en ce moment, organisalent un jeu qui consiste à former une chaîne en se donnant la main du centre à la périphérie. Tandis que le premier anneau pivote au centre sur lui-même, l'extrémité traçant un rond plus étendu, court entraînant la chaîne jusqu'à ce que, au cri de « lâchez tout! + les
anneaux se disjoignent, puis se rapprochent