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groupe animé, Séraphine arrêta la première partenaire de Rhoda.
— Ma chère tante, voici maître Rhoda que je vous promets depuis quelques jours. Avaisje raison de dire que M. Rhoda peut être un utile cavalier autant qu’un peintre de génie ?
La dame fit un salut hardi par un glissement elliptique en arrière. Rhoda répondit par un parabole et les présentations continuêrent. Il se fit un chassé-croisé de courbes élégantes, d’angles risqués, d'équilibres vertigineux jusqu'à ce qu'un monsieur, en déplaçant outre mesure le centre de sa courtoisie, s’effondra, battit la glace, au grand plaisir des assistants.
La lune en ce moment luttait avec la buée clignotante des torches. L'un des patineurs proposa, pour éviter la foule, d’émigrer sur le Schwansee, où l’on pourrait se déployer plus à l’aise. Et, prenant le devant, il entraîna lx
onu
sarabande qui grimpa le talus sans se déchausser et descendit au lac.
Le sentiment de l'inconnu joint à Fopposition du clair au sombre avait apaisé les éclats de rire etles bras s’enlaçaient pour franchir les miroitements sonores du sol, qui brillait comme une eau courante avec des limpidités noires et remous d'argent. On n'entendait que le son sourd du vide, on ne voyait que les étoiles qui scintillaient dans un ciel profond sans couleur. Mais l'œil s’accoutumait au clair-obscur et la surface était si plane que les mains ne tardèrent pas à se désunir.
D’autres personnes ayant suivi l'émigration, ça et là, parmi les troncs noirs, se détachaient des ombres qui s’approchaient en spectatrices, tandis que les patineurs exercés et parmi eux Séraphine et son cavalier traçaient des courbes immenses, s'élançaient l'un vers l’autre, se
fuyatenten recul, s'évanouissaient dans l’obseu-
rité, émergealent, lumineux plus loïn, sous un rayonnement bleuâtre, se croisaient, se poursuivaient sans s’atteindre jamais — comme des êtres sans Corps, qui auraient passé l’un dans l'autre,
M° Selly luttait de grâce avec son cavahier, ne pouvant cacher le plaisir qu’elle éprouvait à découvrir en lui cette virtuosité qui compensait aux yeux de ses amis l’excentricité de l'artiste et justifiait peut-être, à ses propres yeux, sa présomption à le ramener par la voie du cœur dans le milieu mondain.
Elle s'arrêta comme l'oiseau qui se pose, en traçant des ronds concentriques et, rompant enfin le silence intimidé de Rhoda :
— Vous saviez done qu'il y avait une fête ?
dit-elle, essayant mais en vain de se fixer sur les talons.
— Je l'ignorais si bien que je vous cher-
chais au théâtre, :éponait Rhoda, tendant la
main pour s'amarrer à Séraphine, qui semblait prête à s'envoler sur ses ailes de velours.
— Au théâtre, vous, Marc Rhoda! je vous croyais brouillé avec la musique d'opéra.
— Eh! que m'importait l'opéra ! J'étais possédé d'un désir qui m'entraînait, je suivais une étoile, cette étoile à brillé sur le pas d’un jeune homme qui m'a conduit 1e1.
Il saisit les deux mains de Séraphine, les serra contre lui, croisant les bras — à la hollandaise — pour patiner à deux. Et, ravi du spectacle :
— Un grand bienfait, dit-il, ce soir m'est accordé sous les regards brillants du ciel, je me figure un jour de fête où les étoiles sallument pour moi seul dans l’immensité où je vole, emportant mon soleil, mon trésor et ma joie !
Un élan vigoureux entraîna Séraphine avec
une telle violence qu'elle dut s’abandonner au
cavalier pour ne pas heurter les obstacles. Ils
volaient, emportés dans ce monde d'étoiles, frôlant des roseaux scintillants, heurtant des olacons qui couraient devant eux comme des éclats tombés du ciel,
— J'ai souvent rêvé d’être une hirondelle pour raser l’eau claire des lacs, dit Séraphine, cherchant à tourner en plaisanterie une ardeur, un élan qui l’étonnaient mais sans trop l’effrayer.
— Je me rappelle avec honheur un temps où vous veniez gazouiller à la Maison Rouge, répondit Rhoda : en ce temps-là je vivais d'illusions, il n’y avait qu'espoir en ma vie |
— Vous avez des ennuis que je ne connais pas. quels ennuis ? demanda Séraphine,
L'élan se ralentit, ils planêrent immobile un instant, mûs par la force acquise, comme les hirondelles. Rhoda pressa les deux mains qu’il: tenait et reprit après un instant :
— Tout enfant, j'eus à me défendre contre
évidence de la réalité qui m'accablait, mon imagination se créait un monde plus vrai, plus beau, plus grand que ce monde aveugle où le beau et le laid prospèrent avec les mêmes droits. C’est pourquoi, dans mon impuissance d'être heureux, je devins un artiste. Je suivais en cela l'exemple de ma mère qui se réfugiait dans la musique pour échapper à deschagrins… Votre cousin a dû vous dire par suite de quels événements je suis devenu tel que vous me connaissez.
— Romuald est discret, je ne sais rien, répondit Séraphine, rien..…., sinon que votre mysticisme ne fut pas le fait d’un caprice, ni d'une aberration, ni d’un entrainement irréfléchi, mais la conséquence naturelle d'une éducation spéciale. Je sais que vous viviez à Prague près du couvent des Prémontrés, dont le le prieur était votre oncle maternel. Je sais que
votre mère était une beauté, qu’elle fit de vous
Deer ns
un grand musicien, couronné à vingt ans dans une épreuve entre lauréats des conservatoires réunis de l’Empire Je sais cela, mais rien de plus et je veux tout savoir : dites moi tout, maitre Rhoda, je vous en supplie !
La chaleur des paroles, l'animation soudaine de Saraphine jointe à l'éloge subtil adressé à la mère de Rhoda avait touché le fils et 1l reprit :
— Mes premiers jeux, mes premières impressions, Je les dois à cet oncle et c’étaient bien, les jouissances les plus bizarres que l’on put offrir à l'imagination d'un enfant de douze ans : je portais la robe d'un lévite et passait ma vie au couvent, tantôt à guerroyer sur le haut de la tour contre les chauves-souris, tantôt à chanter les messes en musique que ma mère, le soir, m'enseignait en l'absence de son mari...
Un grincement du fer exprima le genre
d'harmonie qui devait exister entre les époux Rhoda.
— Je ne Voyais, je n’entendais en ce temps:
là que des choses saintes, sublimes ou prodigieuses; c’étaient des bourdonnements d'orgue répercutés de pierre en pierre en de grandes nefs ténébreuses et sonores, des orateurs fougueux qui parlaient de l'éternité, des vols
d’anges planant sous les arceaux portés sur des | piliers hauts comme des mâts, parmi les nuées d’or, les gloires, les martyrs. En ce monde d'art, de merveilles où tout était transfiguré, je fus réveillé tout à coup par la mort de ma: mère qui mourut martyre, elle aussi,
Un long tressaillement, une pression de la main, cette fois, manifestèrent les sentiments du fils.
Il reprit avec émotion :
…— Tel fut.mon désespoir qu'il fallut m'éloi-
s#ner de Prague, le bruit des cloches, le son te D
d'un orgue qui.passait, me jetaient en des accès d'angoisse, de fureur... Aïgri déjà par la double obsession de mon frère, de mon oncle qui mentrainaient, l'un vers la médecine, l’autre vers le couvent malgré mes goûts d'artiste, je partis pour Venise.
Rhoda se tut. Il ne parlait qu'avec regret de cette île d’Armide où il avait jeté ses gourmes de jeune homme L’émotion qu'il en ressentit, marquée par un coup de jarret le porta loin des saules dans une anse isolée du lac.
On n'entendait plus aucune voix, rien que le bruit des roseaux secoués qui ressemblaient à des fleurs de feu dans la neige.
Séraphine entre les bras de Rhoda s’abandonnait à un bonheur, idéal, mprévu qui le berçait. D'une voix brisée, elle dit : |
— À Venise les nuits ne ‘sont pas aussi belles.
— Venise est l'hôpital de la mélancolie, Eden des soupirants qui compriment leurs blessures, endorment leurs chagrins ou caressent leurs rêves, répondit Rhoda. Venise est restée dans ma vie le souvenir brûlant, la vision despotique. Laissez-moi vous dire comment je fis mon entrée à Venise.
C'était au mois de juin, j'arrivais par l’Adriatique, en plein Midi, dans la phosphorescence et le frissonnement des petites vagues. Ce fut un éblouissement. Le musicien n'existait plus, j'avais perdu le mobile de mon art, mais en moi persistait l'artiste, le curieux, le virtuose avide d'action. Pris par les yeux, pris par le cœur devant cette belle mélancolique baignée par le soleil et l'eau, je compris la peinture, j'éprouvai par les yeux ce que je > ressentais autrefois par l'oreille. Je me passionnai pour les grâces ondoyantes et volup-
tueuses. Après une vie d’aspirations et de
PP ee
recueillement Veniseétait pour moi la lumiére, la liberté, la jouissance. Je me fis peintre, je me perdis en un désir d'une joie inconnue et, lorsqu’après plusieurs années, réveillé tout à coup de léblouissement, par mes devoirs de fils, je revins au pays, lorsque je voulus me livrer à de grandes études, l’enchantement me poursuivalt encore Jusqu'au jour où, comme Saint Augustin, saoûl de matière et de choses profanes, je revins à l'esprit de l’art indépendant de la matière.
L'art n’est qu'un mensonge idéal, pur désir de l'esprit qui cherche à s'élever au-dessus de sa destinée, mais un désir créé par l’homme, roi de la création. Nous sommes plus grands que la nature, car la nature ne crée que pour anéantir. Elle engendre en aveugle le bien et le mal à la fois, l’art choisit, l'art combine les éléments qu'il utilise, il arrête et prolonge ce
que le temps distrait, il a pour esprit l’âme
re
humaine, étincelle de la lumière divine, il donne aux choses périssables la gloire d'une immortalité. Je vivais d'illusion, hélas! vous m'avez montré le néant, le néant m'épouvante..
Ce cri d'ange déchu dans le silence de la nuit résonna comme un échod’un autre monde.
Il paraissait à Séraphine que Rhoda dépassait la nature, qu'il Contenait en lui la vie de ce silence et de cette nuit où le frisson courait. Elle comprit qu'un immense orgueil l’'empéchait d’avouer ses erreurs où d'admettre une transaction et, sympathique à sa faiblesse
— Pouvais-je vous cacher la vérité, lui dit-elle, quand je venais chez-vous par amitié, lorsque je vous reconnaissais avec tant d’autres un grand talent de musicien? Nos situations se ressemblent, mon prestige de jeune veuve m'a causé mainte déception, quoi qu’il me fût aisé d'y mettre fin, comme il vous est plus facile
encore de redevenir un compositeur. Mais nous
do
ne pouvons sans éclat changer notre existence et nous préférons nos ennuis par vanité, par ambition. Voilà ce qui vous contrarie, voilà pourquoi vous m'en voulez de vous reprocher votre erreur.
— Moi, je vous en voudrais d’avoir été la Porte d'Or par où la lumière s’est levée! « Où sera la lumière, là sera ton amour! » s’écria Rhoda, enlaçant Séraphine.
. Et ils volèrent, emportés par. un mouvement qui leur donnait le sentiment de désirs sans mesure, d'une vie surabondante, créée pour eux en dehors des lois terrestres.
Une détonation retentit, une pluie d'étoiles illumina le lac.
— Fuyons. fuyons! le vieux monde se dissout, l'avenir s'ouvre à la lueur des météores ! s’exclamait Rhoda, fuyant à travers les roseaux
qui secouaient sureux leurs diamants de givre.