‹ Le peintre mystiqueChapitre 38 sur 49 · DAS · texte numérisé non relu

DAS

Séraphine s'arracha de ce rêve aflolant en voyant s'abattre autour d'elle une volée de patineurs, qui arrivaient, coupant la glace avec un orincement d'acier, un froufrou d’ailes de mouettes et des respirations qui haletaient.

— Eh bien! ma nièce, vous ne voyez, vous n'entendez plus rien, pas même la fusée du départ? dit Fun des oiseaux les mieux emplumes.

Le couple ému, pris au passage, fut triomphalement remorqué vers un groupe de personnés qui les acclamèrent comme des champions.

L'un des plus chauds admirateurs dont on ne voyait que le nez, sortit d’un capuchon et dit à Séraphine :

— Me Selly, voulez-vous me présenter à maitre Rhoda ?

— Le lieutenant Frôhlich, lun de mes amis préférés, dit Séraphine.

Rhoda reconnut son introducteur, le gai

siffleur qui l'avait mené sur la glace, et les glissades recommencèrent sans accident cette fois, jusqu'à ce que Frôhlich, accrochant Rhoda, le mit aux mains de son ordonnance pour être déchaussé. Après quoi, le lieutenant pria le maître de monter en voiture et l’obligea de se caler au fond d’une calèche entre Séraphine et sa tante, devant deux autres personnages emmitouflés jusqu'au menton.

Etils partirent.

Rhoda flottait, à la clarté lunaire, dans l'atmosphère de vie nouvelle qui persistait au contact de Séraphine et de la chaleur molle des fourrures. M"* Selly ne disait mot, l'entretien roulait sur le patinage.

A l'inverse des rivalités qui s’exercent par ambition ou intérêt, il règne entre les gens de sport une sympathie d'autant plus vive qu'elle a pour cause l'émulation devant une difficulté à vaincre. Le mystique, à part les éloges, eut à subir mainte question technique qui ne laissait pas que de lembarrasser, d'autant plus que Frôhlich lui témoignait plus qu'une politesse

ordinaire. Arrivés à l'hôtel, au moment où

DA nee

Rhoda saluait les dames, le lieutenant lui dit en prenant Congé :

— Vous n'étiez pas un inconnu pour moi:

mon capitaine, M. von Schléwitz m'avait souvent parlé de maître Rhoda.

Ces mots passèrent désagréablement sur l’épiderme de Rhoda. Il salua froidement et franchit soucieux l'escalier de sa chambre bleue, précédé de ses deux flambeaux, suivi de l’Oberkellner, plus poli, plus fervent, plus lumineux qu'auparavant — car la présence de la calèche avait impressionné le chambellan à veste courte.

— Si monsieur désirait souper, nous avons une gigue de chevreuil, dit le premier garçon, au moment de se retirer.

Rhoda n'avait pas répondu. La personnalité de von Schléwitz, malencontreusement introduite en ses affaires de cœur, lui causait un

malaise, un froid pire que la glace. Il redoutait,

er

non plus la concurrence, mais les piqûres du capitaine dans sa peau de mystique, quand l'ami Romuald apprendrait — à peine osait-il y penser — son succès dans la chaîne des dames !

Il jeta son bonnet fourré, laissa choir sa pelisse aux mains du sommelier, congédia l’escorte après avoir demandé du thé avec un peu de viande froide. Puis, il resta debout rèvant, les bras croisés.

Il se croyait aimé de Séraphine, rien ne l'empêchait de cueillir la fleur qui s'offrait d'elle-même, maisl’habitudede l'emphase ayant fait de sa vie un travesti continuel lui rendait difficile aux yeux du monde tout élan spontané et, s'indignant contre lui-même :

— Eh quoi! se disait-1l, dans mon orgueil, je ne puis revenir sur une erreur passée, lorsque dans la nature tout varie et se renouvelle ?

oo

L'arrivée du garçon changea le cours de ses pensées. Il arrivait, portant le thé avec son

trio de flacons, plus la bouilloire, ajoutée comme

en-cas de nuit, avec un plat de brioches et de

cervelas.

Mais quand le serviteur s'en fut allé, Rhoda vaineu par les fatigues d’un exercice dont il n'avait plus l'habitude, oublia la faim et la soif et tomba sur son lit vaincu par une somnolence entrecoupée de rêves.

Dès qu'il fermait les yeux, les patins devenaient des ailes et papillonnant sur la ville, il lui semblait entendre par la bouche des cheminées les voix des vieilles bigotes qui crécelaient entre elles : « Vous ne savez pas la nouvelle ? le Nazaréen se marie : on Fa vu patiner… Il est agréé des parents! >

Il donnait un coup de patin qui le portait au-dessus des nuages, dans l'air irrespirable où

se forment les mondes, où l’on entend le bruit

des sphères. Aussitôt réveillé, il sentait un frétillement des jambes et des pieds, comme sil n'avait pas quitté ses patins. Les flacons bril- .laient sur la table, la bouilloire allumée chantait, les incidents de la journée s’agençaient logiquement dans son cerveau. Les yeux clos, sommeillant, cherchant le fil qui devait le conduire à sa destination finale, il se retrouvait au théâtre, se figurait entendre Marguerite chanter avec la voix de Séraphine. À mesure que les deux personnes se confondaient en un seul être, il éprouvait les émotions qu'il avait éprouvées au théâtre, mais avec cette différence qu'il était devenu Rhoda doublé de Faust : 1l avait la science du Docteur et ses acquisitions modernes à lui, Son art, sa peinture, son génie musical. Adorable métamorphose ! sa voix était une musique, ses paroles une poésie comme chez les demi-dieux, les héros. C'est ainsi que

parfois dans ses désirs extravagants, il s'était

morue

figuré l’homme de génie. Il n'avait plus à

réfléchir, il Jouissait de la prescience, devenu

clairvoyant. 1 ne marchait plus, 1l volait aux

bras de Séraphine; l’un et l’autre affranchis de

leur périssable enveloppe, ils avaient conservé les désirs de la vie, réunis pour jamais, habitant des espaces célestes. Tout à coup, Rhoda se réveille : l'harmonie des sphères, c'était le bruit de son réchaud.

Il sauta de son lit, reconnut la trilogie du rhum, du cognac et de l'arac etles brioches ajoutées par le prévoyant Oberkellner. Il mangea les brioches, se fit un grog, puis sendormit deshabillé dans son lit de mortel et ne se réveilla que tard,

Rhoda descendit à la salle commune. Il était calme, bien que brisé de corps. Qui l'eût vu, de son geste élégant, saupoudrer de sel un

œuf à la coque, ne se füt pas douté que le

maître en ce moment écoutait la voix intérieure qui dirigeait sa destinée.

« Nous ne pouvons sans un éclat changer notre existence > avait dit Séraphine. Le pouvait-il, Marc Rhoda, alors qu'il s'était vu sur le point de brûler ses œuvres et de prendre le froc pour expier son vain orgueil ? pouvait-il abjurer son art, ses principes en vue d'un bienfait personnel et d’un désir terrestre ? Il ne le pouvait pas sans déchéance, dût-il en mourir de chagrin et c'était là l'expiation du vain orgueil, le martyr auquel il était appelé. Et le martyr à ses yeux le grandissait au point de lui suggérer une résolution dont il mourrait probablement, mais qu'il supporterait sans

gémir : quitter Weimar sans revoir Séraphine.

Page 1