‹ Le peintre mystiqueChapitre 49 sur 49 · PAG ON · texte numérisé non relu

PAG ON

On entendait de loin le bruit d’une sonnette. qui S’approchait crescendo. Les mains entre- Jacées se désunirent. M" Selly prit le bras de Rhoda, sortit, se dirigea vers une porte où elle s'arrêta :

— Ne vous effrayez pas, Marc Rhoda, il y aura peut-être des fleurs et des bravos à votre entrée.

La porte s'ouvrit avec un éclat de lumière, un bruissement de robes, un scintillement de cristaux. Des bras nus et des mains gantées s'emparèrent de nombreux bouquets qui gar-.

nissaient une table servie, tandis qu'au piano retentissait une fanfare sous les terribles mains de Hegoy.

Rhoda fut présenté à Mme Frôhlich et successivement aux convives. [l eut un moment d'émotion lorsqu'il passa devant von Schléwitz au bras de sa cousine.

Hegey faisait un bruit d'enfer.

— Allez, allez, c’est la marche nuptiale, [ui dit-il.

Rhoda rougit.

— Nous nous étions promis de n’être jamais des rivaux, dit von Schléwitz, le seul moyen de tenir la promesse sera de devenir cousins.

Ce fut le mot de la soirée.

Ici s’achèverait l’histoire de la carrière de Rhoda si la pensée, comme 1l se l'était figuré d'abord, était maîtresse des événements ; si chacun de nous en naissant, outre le patrimoine d'instincts lécués par les aïeux, ne se chargeait, en marchant dans la vie, d’un bagage d'impressions qui, peu à peu, se changent en impulsions et dégénèrent en habitudes. Ces habitudes contractées fonctionnent en dehors de La volonté et déterminent des actes souvent inconscients, dont les conséquences nous échappent, s'accumulent, nous étreignent un Jour comme des créanciers oubliés avec lesquels il fallait compter.

C'est ainsi que la symphonie n'avait été qu'un réveil d’impulsions semées au cœur du jeune Slave par une mère musicienne, impulsions fécondées sous l'influence de Mme Selly, par des sensations alguisées maloré lui et en dehors de sa volonté. C'était un éclair dans son art nuageux, irréalisable, un souvenir de sa Jeunesse enflammée à Venise, jeunesse comprimée par une vie de cénobite et qui tout-àcoup s’éveillait et faisait irruption, bouillonnait comme une lave qui se précipite.

Dans les éléments de ces souvenirs, vous eussiez retrouvé les ondoiements des chairs palpitantes du Titien, le mouvement des vagues aux crêtes d'or, les accords merveilleux de reflets miroitants, changés en harmonies et et bruissant aux oreilles avec des vibrations inconnues et nouvelles.

Marc Rhoda, en repassant de la peinture à

la musique, avait fait un grand saut, un saut

de quatre siècles : mais bientôt il était retombé sur ses pieds de lévite et de neveu d'un moine prémontré, élevé sous les rideaux du temple, dans les fumées de l’encens.

Un mois après la symphonie il n'avait plus été question ni de musique profane, ni de musique moderne. De la cellule de Fiésole, l'artiste s’en était allé droit au clavecin de Pergolèse, il s’était arrêté au siècle d'or de la musique sacrée, plus que jamais persuadé que l'art est avant tout un symbole et contient sa moralité, non dans la représentation, mais dans la beauté qu'il recherche.

Rhoda cherchait un idéal, quelque chose audessus de la musique d'oreille, une musique du cœur, non des sens, qui deviendrait l’aspiration et le langage universel, une quintessence d'harmonie. conciliation symphonique entre la nature et l'esprit, l’âme et le corps.

(Grand fut l’étonnement des Weimarois

lorsqu'ils virent, au delà du pare, s'élever certaie Villa Rhoda, merveille d'architecture qui ne le cédait pas à la Maison Rouge, quoique distribuée d’après des lois contradictoires avec la sévérité de l’ogive,

Dans le jardin, festonné de sentiers fleuris, on ne voyait pas une ligne droite, pas un angle, rien que des arcs, des demis-cercles, des ronds ourlés, sertis de fleurs. Mais ce qui étonnait comme trait d'originalité, c'était l'harmonie des nuances parmi les plantes et les fleurs qui sy groupalent, réunies en vertu d’affinités de ton, non de famille ou de genre.

Cette musique des nuances était obtenue non seulement par le choix mais par la gradation de teintes savamment combinées d’après des modes, des gammes et des accords de nuances.

Ainsi la gamme du bleu, qui partait du bleu tendre des némophiles, montait au violet

intense et velouté de la pensée; celle du rouge,

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qui commençait par le rouge assourdi des pavots, éclatait à l’octave dans le rouge éclatant des géraniums. Il y avait la gamme de l'orange allant des soucis clair au jaune éclatant des jonquilles, et ainsi de suite. Et l’écho

des couleurs de bas en haut se poursuivait dans

un choix d’essences d’arbres qui servaient de basse et de repoussoir au tutti chantant des nuances.

Dans la symphonie des couleurs, un beau jour, apparurent comme un scherzo vivace, Marc Rhoda, sa femme et sa fille, vêtus de tons clairs mais harmoniques, depuis le chapeau gris de feutre du maëstro jusqu'au parasol bleu de Thécla.

Après deux ans passés en [talie, ils venaient s'installer à Weimar.

Le maïtre vivait solitaire, l'été dans son

jardin, l'hiver dans son musée. Ainsi se nom-

malt Le local qui, dans l’exercice de son nouvel

art, remplaçait l'ancien oratoire.

Ca D

e musée était le premier d’une suite de salons décorés dans le style du temps de cet àge d'or, un style approchant le rocaille. On ne voyait dans le salon que moëlleuses bergères, douillettes, causeuses en forme de coquille, des fauteuils et des canapés recouverts de lampas, de soie, de crèpe avec force représentation de nymphes, de bergers, qui s’ébattaient en des bois d’orangers, sous des bocages de lauriers ou de myrtes.

Le salon contenait une riche collection d'instruments depuis l’assona, la kinarrha des Hébreux, tous les luths, depuis la mandore, les cithares, les rubbats, les gongs ; toutes les choses bruyantes à vent, à anche, à cordes, à percussion, qu il se procurait à tout prix.

Ensuite venait la bibliothèque garnie de

bustes où figuraient entre autres Palestrina,

Pergolèse, Haendel, Haydn, deux ou trois Bach. Des partitions précieuses, des livres rares se rapportant au siècle d'or de la musique sacrée emplissaient de jolis petits meubles incrustés de nacre dont l’élégance témoignait du prix et de la rareté de leur contenu.

Rhoda se procurait tout ce qui eoncernait la musique italienne et allemande du seizième et du dix-huitième siècle, théoriquement persuadé qu’il faut avant tout s’entourer de l'air ambiant des contemporains dont on cherche à continuer l’œuvre.

Marc Rhoda vivait très heureux conformé-:

ment à ses principes, ayant trouvé dans son amour pour Séraphine l’essence de l'art qu’il poursuivait. En attendant la découverte de cette pierre philosophale, il suivait par de longs détours, théoriquement, avec la patience et

l’obstination d’un fils de Germain, la voie qui

devait le mener au but. [ étudiait son art en

commençant par l'acoustique et la fabrication des instruments !

Dans son amour des controverses, qui Jamais ne l'avait quitté, il relisait, non plus les Pères de l'Eglise, mais les chicanes de ses collègues depuis Galilée et Kerlino jusqu'aux wagnérophobes et aux rossinophiles.

Des revers de fortune un beau jour l'ayant obligé à louer sa villa pour entrer dans la vie pratique, 1l s’en alla percher dans un châlet au bord de l'Ulm, loin des habitations, et concut l'idée d’un poème pour faire une dot. à Thécla qu'il adorait. La mort d'un parent éloigné, heureusement, rendit cette épreuve inutile et le remit à flot dans le courant de l'idéal. [ revint à la Maison Rose, c’est ainsi que les facétieux avaient nommé la Villa Rhoda par opposition à son atelier d'Eisenach. Les musiciens ont des grâces d'Etat. Pendant l'absence de Rhoda, les

mains pieuses du major von Schléwitz

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avaient sauvé de la honte des enchères les instruments, les partitions, les livres. Rhoda, moins riche, se consolait par la pensée que la pauvreté consiste moins dans l'absence des richesses que dans la douleur de la perte. Il gardait ses aspirations, ne produisait en publie ni Sa VOIX nl ses œuvres, par mépris des contemporains. Etre le premier, à quoi bon? Il voulait être seul, et seul dans l’avenir.

Rien d'amusant, d'original comme cette Villa Rose, dont le souvenir fait monter les larmes aux yeux de ceux qui l'ont connue, maintenant que les hirondelles nichent dans le musée. On y vivait dans le passé, dans l'avenir, sans jamais regarder autour de soi. Séraphine, toujours effacée dans la crainte d’offusquer le maitre par son autorité, jouait le rôle de chef d'orchestre, mais un chef d'orchestre invisible comme ceux de Richard Wagner, en ce monde

éphémère bâti dans les nues comme un nid

d'oiseau. On y sentait le rythme de cette harmonie que Rhoda s’efforcait de réaliser, mais il ne se doutatt aucunement du soufle inspirateur de la grande âme qui fonctionnait à ses côtés.

Un soir, moubliable soir, c'était l’anniversaire du major baron von Schléwitz, pensionné depuis quelques jours. Les Frühlich étaient invités avec d’autres amis et, parmi eux, Frantz Hegey, de passage en Thurirge, devenu franciscain depuis quelque six mois. Avec sa robe et ses sandales, l'ex-virtuose rappelait Guy d'Arezzo, l'inventeur de la notation musicale. Pour compléter l'anachronisme, Rhoda s'était revêtu de l’ancienne simare, On avait chanté le Salve, le Laudate de Palestrina, des psaumes de Marcello, des madrigaux de Marenzio.

Heogy défia son ami de rien composer de contemporain.

+hoda piqué au jeu se mit au piano et nous

fiten musique le portrait moral de chacune

des personnes présentes. [l avait eu pour le : cousin des inspirations de flirtage et de papillonnage d'une extraordinaire gaîté. [l termina

par Hecgy et, doué d'une grande mémoire,

choisit traitreusement ses traits parmi les œuvres du modèle. Il le fit prodigieux d'outrance décorative avec des échappées de sentiment vrai, des lueurs de génie d’une évidence et d'un relief que jamais n’atteignit peinture ni sculpture.

Marc Rhoda, de ce temps-là, travaillait à un

grand ouvrage qui avait pour sujet « l’Insta-

bilité du goût en musique ».

C'était une œuvre d'érudition, de patience,

enrichie de portraits, remplie d'exemples ingé-

nieusement choisis qui, de vingt en vingtans, reproduisaient comme un écho du temps l'ex-

- pression juste dela musique chez les principaux

peuples de l’Europe. Séraphine et Thécla des-

sinaient les portraits destinés à ce livre curieux

dont la publication toujours attendue fera connaitre quelque jour la physionomie authentique et le nom véritable de celui qui se cache encore sous celui de Marc Rhoda, notre ami

et contemporain.

PHENE

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