‹ Le peintre mystiqueChapitre 48 sur 49 · DEA · texte numérisé non relu

DEA

tains glapissements de clarinette, certains coups de tam-tam, certains beuglements de trombonne coûtassent au capitaine de nouvelles angoisses. Enfin l'arc-en-ciel se leva sur les flots écumants avec un chatorement qui lui rendit l'espérance du succès.

Mais on en voulait à Frantz Heggy d’avoir esquivé la cabale et voici ce qui arriva.

L'auteur, à la fin de son scherzo, qui terminait la symphonie, s'était servi d’une voix d'homme comme trait d'union entre les forces physiques et le monde moral, au moment où l'être animé doué d'âme et d'intelligence, maître du feu et de la foudre, entre en lutte avec la nature. Par malveillance ou autrement, le chanteur chargé du rôle hésita, manqua son entrée. Mais Rhoda sans autre‘embarras, se tournant de trois quarts, attaque le solo, couvre le chant du maladroit et domine l'orchestre avec une

énergie, une puissance d'organe, qui sou

lève la salle entière. On crie, on hurle : da capo! da capo! Le chanteur recommence et recommence encore Sous un ouragan de bravos.

Ce fut au théâtre de Goethe le plus bruyant succès dont on eût gardé la mémoire.

Marc Rhoda cependant gardait un calme olympien, non qu'il fût insensible au succés, tant s’en faut, mais il Jui déplaisait d’en jouir sous la forme tapageuse et décorative qui est le lot des musiciens, estimant que le cénie ne doit point se porter avec des airs de joli-cœur mais dignement, à la facon d’une lumière que l'on cache en soi-même pour éclairer l'obscurité des autres. S'il avait consenti à monter sur les planches de la réputation, c'était moins par ostentation que pour donner à l'entourage de M”° Selly l’apaisemént d'une garantie et à ellemême un témoignage de dévouement.

Lorsque, rentré dans la coulisse, il dut

subir les embrassades de Heggy et du capitaine:

— Je ne m'attendais pas, dit-il, à ces acclamations, la voix est un don naturel; pour ce qui est de ma symphonie, je me compare à ce joueur de flûte qui entraînait après lui les rats dans la rivière. Si la flûte était enchantée il n'avait pas grand mérite à cela. Je suis enchanté, mois aussi, depuis qu’un sourire divin m'entr’ouvrit le ciel de la musique.

Et Rhoda souriait, comme s’il entrevoyait les harpes et les trompettes des séraphins.

Frôhlich, le voyant impatient d'échapper aux curieux, sortit avec lui du théâtre.

Le maëstro prit son bras et comme le lieutenant le félicitait de sa réussite :

— Cette œuvre n’est pas de moi seul, Jui dit-il, elle est l'enfant d’une affection. Je vivais de désirs, je produisais des ombres. M"° Selly m'apparut un jour pour me prouver que je désirais trop de choses. On vous aura conté

mon aventure, l'ouragan, le coup de tonnerre

sur mon saule... Elle m'apparut une autre fois, quand tout était nuit dans mon âme, je voulais entrer dans un cloître... Ce fut peu de jours après notre entrevue que je repris cette symphonie, abandonnée depuis longtemps. IT serait plus juste de dire que la symphonie s'empara de moi comme une force qui me donnait l’emploi de mon activité,

— Oh! c'est vraiment intéressant, cher maitre, vous voilà comme le jeune héros qui a bu le sang du dragon et comprend les oiseaux, dit le lieutenant : aussi, quelle abondance ! Quelle force dans ce chant de victoire !

Frôhlich se mit à fredonner le scherzo.

Rhoda soupira.

— Les sympathies sont la musique du cœur : celui qui contient en soi le plus d’harmonie attire l’autre, n'êtes-vous pas de mon

avis ?

Amoureux, lui aussi, le lieutenant fut irappé de l'observation.

— Certainement, il doit y avoir des désirs oiseux qui se cherchent et finissent par se ren-

contrer ; si vous aviez bien écouté, maître,

vous auriez entendu les bravos de M"° Selly.

Rhoda fit un bond dans la rue.

— M°° Selly était au concert ?

— Il faudrait ne point le connaître pour

douter qu'elle se soit échappée de Gotha malgré sa tante; nous allons voir ce qui en est, ma mère vous attend chez nous pour vous féliciter, mon capitaine nous rejoindra, vous ne

serez pas seul dans le repos de votre gloire :

venez...

— M°° Selly m'eût dit qu'elle viendrait à Weimar, répondit Rhoda qui n'osait accepter l'espérance de voir Séraphine.

— Elle a craint de vous émouvoir, ou bien

elle a voulu vous faire une surprise, nous la trouverons à l’Erbprinz ou chez moi.

Is se remirent en route pour l'hôtel.

Il y avait du monde à l'Erbprinz, mais pas de M"° Selly.

Rhoda répara sa toilette puis ils se dirigerent vers la maison de Frôhlich, qui habitait hors ville.

Comme ils entraient, l'ordonnance du lieutenant souffla quelques mots à l'oreille du maitre,

— Allons bon..! une affaire de service,

exeusez-moi, dit l'officier.

Et 1l sortit en sifflant un motif de la sym-

phonie. C'était une maison gaie que celle de Frôhlich. Une gouvernante endimanchée vint prendre le maëstro et le mena dans un boudoir où resplendissait sur la table un bouquet de

fleursrares.

Ces fleurs sont venues ce matin de Gotha, dit la jeune personne.

Elle prit du bouquet une carte de M°° Selly, adressée à Marc Rhoda, la lui présenta et s’enfuit en riant d’une très grande bouche.

Rhoda, devant le poële qui flambait, vit un paravent de satin vert, représentant le Rhin. qu'il avait remarqué déjà à l'atelier de Séraphine, le jour de l’algarade avec les Meyer et qui servait de fond aux aquarelles. Il reconnut les sièges et le tapis brodé qui couvrait la table et parmi les tableaux pendus aux murs, le croquis fait par Mme Selly dans le Wilhelmst:l, le jour ou le pauvre von Schléwitz innocemment avait passé dans son bonheur, le jour du brochet prophétique. Il s'attendait à voir arriver Séraphine et, songeant aux désirs oiseux du lieutenant, il aspirait avec passion le parfum des roses, des myrtes, des jacinthes,

comme si ces fleurs contenaient le souffle de Séraphine.

Tout à coup retentit un rire. D'où venait-il, ce rire ?

— Bravo ! bravo ! Mare Rhoda !

Du sein des flots de satin vert, derrière le paravent se levait une ondine, blanche et rose, vêtue en toilette de soirée, battant des mains, acclamant le maëstro.

— Malgré votre défense, j'ai entendu [a symphonie, je suis encore sous l'impression de cette éblouissante musique !

— C'est le jeu de votre âme, la lumière de vos yeux ! répondit Rhoda trouvant le premier mot galant qu'il eût dépensé depuis quelques dix ans.

IL ouvrit les bras à la Loreley, lui baisa le front, les cheveux. Puis il la contempla, tremblant, pâlissant comme s'il allait se trouver

mal.

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