‹ Le Pèlerin de la Mecque: Son Hygiène, Ses MaladiesChapitre 13 sur 34 · L'EAU · texte numérisé non relu

L'EAU

L'eau pendant tout le pèlerinage est la grande préoccupation du pèlerin.

A peine à bord, il demande de l’eau.

La distribution s’en faisait régulièrement tous les jours. Elle commençait à 6 heures et était ordinairement finie vers 9. On donnait à chacun quatre litres ; en même temps, on faisait un petit signe, par exemple une piqûre d’épingle, sur un petit ticket distribué à chaque passager à son arrivée sur le bateau.

Ainsi le même ne pouvait revenir deux fois.

Cette quantité était très suffisante pour taus les besoins de cuisine et de boisson. Pour la toilette, chacun était invité à puiser le long du bord. Au lieu de le faire, quelques-uns employaient l’eau douce pour leur toilette intime. De Ià, pénurie. Le commandant heureusement accordait facilement un supplément.

Le Pictavia en partant d'Alger avait dans ses ballasts 400 tonnes d’eau de Marseille, eau excellente qui ne s’est pas altérée un seul instant. Quand nous

Er entrâmes dans la Méditerranée, le roulis dispersa la rouille dans tous les ballasts ; l’eau devint très ferrugineuse. Je ne le regrettai pas, c'était un tonique pour tous ces gens épuisés et anémiés.

Sur d’autres bateaux, on donnait seulement deux litres par jour, et même, quand la traversée ne durait que vingt-quatre heures, comme de Djeddah à Yembo, on n’en donnait pas dutout. Ce sont du moins des renseignements qui m'ont été fournis.

Les Arabes prenaient leur eau dans des outres en peau de chèvre. J'aurais voulu les remplacer toutes par des récipients plus propres, des bidons par exemple. Ces peaux, en effet, qui offrent quelques avantages, je le reconnais, ont le grand inconvémient d’être malpropres. Le plus souvent humides à l'extérieur, elles ramassent dans leurs poils toutes les poussières et tous les microbes. De plus, l’intérieur se nettoie très difficilement; les résidus des eaux qui y ont passé restent dans les plis et recoins __et au retour du pèlerinage l’eau pure qu'on y mettait était vite souillée par ce que l’eau de terre y avait läissé. IL faut ajouter qu’elles sont bien difficiles à désinfecter ; on ne peut les passer à l’étuve.

I1 serait donc à désirer que le pèlerin renonçât à l’usage de son outre pour le pèlerinage.

A Djeddah l’eau ne manque jamais depuis quatre ans. Elle vient maintenant en effet du massif des montagnes voisines de La Mecque, au moyen de conduits en maçonnerie. Les contribuables paient fort cher, mais enfin ils ont de l’eau excellente et

en grande quantité. Les nombreux pèlerins, 50.000 environ, passés à Djeddah cette année, plus de 20,000 habitants de la ville avaient encore de l’eau en abondance, même au milieu des fortes chaleurs de l'été.

Quand les pèlerins revinrent après les fêtes, on ferma Les conduits et on les priva d’eau pour hâter leur départ.

À La Mecque, l’eau vient d’une source abondante du mont Aarafat par des aqueducs ayant environ trente kilomètres. L'eau des puits y est saumâtre, tandis que l’eau de la montagne est excellente.

Il y a à La Mecque dans le Bit Allah un puits célèbre qui serait celui que Dieu fit apparaître auprès d’Agar. On l'appelle le puits de Zemzem. Tout bon musulman doit s’y laver et s’y plonger. Tous comme je l’ai dit, en emportent précieusement dans de petits bidons. Cette eau amenée par un conduit spécial est assez bonne chimiquement, mais riche en microbes et germes mauvais. Frankland qui l’a analysée dit que « jamais il ne vit eau souillée de tant de matières organiques ».

Rien n’a encore prouvé qu’elle ne contient pas les microbes des maladies qui règnent à La Mecque. Et cependant les pèlerins en emportent! Et dans aucun lazaret on ne les inquiète à ce sujet. A Tor on doit faire vider les ballasts des bateaux et ces derniers doivent prendre de l’eau de Tor. Or, les ballasts sont hermétiquement fermés ; l’eau qu’ils contiennent, lorsqu'elle vient de Marseille comme celle du Pictavia, n’a jamais eu aucun contact avec les

ri pèlerins, tandis que celle de Zemzem les a baignés tous. N'y a-t-il pas là une contradiction malheureuse?

Je sais bien que sur ce point l’on pourrait discuter longuement parce que les bidons dans lesquels les pèlerins emportent leur eau sainte sont hermétiquement fermés à la cire.

M. le D' Netter qui a bien voulu analyser l’eau d’un de ces bidons que j'avais rapporté, n'y a rien trouvé, sauf quelques micro-organismes de nature banale.

Le microbe du choléra pourrait-il s’y rencontrer quelquefois ? C’est une question que je ne trancherai pas ici.

D’après les expériences de Straus et de Dubarry le bacille virgule est encore vivant dans l’eau après 39 jours.

= L’occlusion complète des vases suffit-elle pour le détruire assez rapidement? Oui, d’après quelques auteurs.

Mais, d’autre part, Huepper n’a-t-il pas montré que ce bacille était aussi bien anaérobie qu’aérobie. Privé d’air il devient seulement plus sensible aux agents extérieurs. C’est ainsi que dans l'intestin il devient très sensible à l’accidité du cœcum, d’après Koch, et surtout au salol d’après Huepper.

Mais dans un vase hermétiquement closles agents extérieurs n’ont plus grande action et peuvent difficilement combattre la virulence du bacille.

Le doute subsiste donc au sujet du danger qu’of-

nr fre cette eau ainsi transportée au loin. Ne faudraitil pas prendre quelques mesures pour s’en défendre ?

A Yembo, petite ville où s'arrêtent forcément tous nos Algériens, il n’y a pas d’eau. On a cependant construit autour de la ville de magnifiques citernes. J’en ai compté vingt-six. Chacune d'elles pourrait contenir environ deux milles tonnes d’eau. Commencées il y a près de quarante ans par un Turc, elles sont encore inachevées à l’intérieur, faute d’argent. D'ailleurs, il pleut très rarement à Yembo. Au mois d'août dernier, la pluie n’était pas tombée depuis deux ans.

On fait venir l’eau pour l’alimentation de la ville. Elle est apportée chaque matin dans des outres à dos de chameaux conduits par des bédouins qui vont la chercher à six lieues de distance. Dans le courant de l’année elle revient à cinq centimesle litre ; pen-* dant le pèlerinage, elle monte à vingt-cinq centimes et plus, comme cette année.

Cette eau est détestable au goût; elle a une odeur de pourriture. Elle est brune et contient beaucoup de petits champignons et de mycelium. La malpropreté des outres, la chaleur pendant le trajet sont encore de bonnes conditions pour faire germer et multiplier toute cette végétation.

À El Tor, l’eau est assez bonne. Il y a sur l’emplacement des campements huit puits destinés à l’alimentation des pèlerins. Cinq situés sur une ligne un peu oblique au rivage, distants de 250 à 100 mè-

tres de celui-ci et trois sur une autre ligne qui en -est éloignée de 500 à 400 mètres.

Ils ont tous trois ou quatre mètres de profondeur. Cette année, on a mis dans le fond des couches de grès alternant avec des couches de charbon. L'eau trouble et vaseuse les autres années est par ce moyen devenue très limpide. Assez agréable à boire, elle laissé cependant un arrière-goût saumâtre.

Depuis cette année encore, une pompe et un réservoir en ciment ont été installés à chaque puits.

Un entrepreneur est chargé de la distribution de l’eau aux sections. Il y a dans chacune une ou deux grandes caisses à eau. Des chameliers les remplissent constamment au moyen de gherbes (outres). On paie à l'entrepreneur 14 paras par gherbe.

Chaque pèlerin a l’eau à discrétion. En moyenne, chacun consomme une gherbe (20 à 28 litres) par jour.

On peut se demander pourquoi ces gherbes toujours plus ou moins malpropres et difficiles à manier? Pourquoi ne pas les remplacer par de petites caisses ou barriques? Ou mieux, pourquoi ne pas installer des conduites d’eau.

Un robinet donnerait de l’eau à chaque section.

Si le campement changeait de place, il serait toujours facile d'établir un ajutage.

L'article 4 du règlement des campements porte que

les caisses à eau ou réservoirs devront être nettoyés

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chaque jour. Mais ces réservoirs étant toujours pleins parce que les bédouins ont intérêt à y apporter sans cesse de l’eau, ils ne sont, en fait, presque jamais nettoyés.

À Zembra, îlot où nous laissâmes nos Tunisiens pour y faire cinq jours des quarantaines, l’eau était loin d’être à profusion comme à El-Tor.

Zembra est un îlot presque conique, ayant seulement dans la partie sud une petite échancrure formant amphithéâtre.

C’est là que les pèlerinsdevaient camper.

A proximité se trouvait bien un puits que j'ai vu, mais d’une eau saumâtre et vaseuse à peine acceptée par les chèvreset les moutons qui paissent alentour. Un autre puits, d’eau de bonne qualité, se trouve sur la hauteur dans les rochers. Il faut, paraît-il, trois heures pour y aller. L'administration fait donc venir l’eau de Tunis. Dans une barque contenant les approvisionnements du Lazaret que nous remorquâmes de La Goulette à Zembra, il y avait douze barriques d’eau, en tout au maximum 2,400 litres devant servir à nos 270 pèlerins et au personnel du Lazaret (médecins, commis, soldats).

À peine pour un jour n'est-ce pas? Or, la provi-: sion ne peut être renouvelée tous les jours, l’atterrissement étant très difficile dès que le vent s'élève.

Au cap Matifou, où nous laissâmes nos pèlerins, il y a de l’eau excellente. Malheureusement quand j'y étais, la vanne qui servait au passage de cette eau pure était détériorée ; les pèlerins devaient puiser à

un autre réservoir contenant une eau un peu saumâtre destinée uniquement à l’arrosage.

Il me resterait à parler de l’eau que les pèlerins trouvent à leurs étapes en caravane. Mais je ne l’ai pas vue. Je la soupçonne fort d’être souvent comme celle de Yembo.

Je me contenterai de nommer ici les endroits où les pèlerins trouvent de l’eau sur lés routes de La Mecque à Médine et de Yembo à Médine.

De Yembo à Médine.

À Biarcheïr à 4 heures d’Yembo très peu d'eau.

À Birsaïd à14 — plusloin, puits.

À Amrha à 12 — — rivière.

A Birabbas à10O — —

À Birderouïch à12 — — puits.

A Médine DT —— — eau très bonne.

De La Mecque à Médine.

À Ouadi Fathma à 12 heures beaucoup d'eau.

A Assfran — À Lagdemah — À Barbab — A Mestoural À Birabbas on

Comme conclusion de ce paragraphe, il faut convenir que presque partout à terre Les pèlerins ont

de l’eau de mauvaise qualité; Que cette mauvaise qualité de l’eau contribue à

ge développer les entérites chroniques dont beaucoup sont atteints ;

Qu'il faut se défier de l’eau de Zemzem;

Qu'il faudrait imposer aux pèlerins l’abandon de leurs outres qui ne sont (intus et extra) qu’un réceptacle à microbes bien difficile à désinfecter ;

Que le Lazaret de Tor ne doit pas toujurs imposer son eau salée à des navires qui n’ont pas pris d’eau dans le Hedjaz, comme le Pictavia cette an-

née.

Val

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