‹ Le pèlerin de Sainte-Anne [microforme] (volume 2)Chapitre 10 sur 56 · LUXURE ET CHASTETÉ · texte numérisé non relu

LUXURE ET CHASTETÉ

Les gens de chantier, après avoir passé quelques semaines dans la ville, à boire et à s’amuser, reprenaient tour à tour le chemin de

leur village. Quelques uns, dans leur prodigalité coupable, avaient oublié de garder quel-

ques écus pour payer leur passage. Tous,

s'étaient habillés de neuf chez les marchands de hardes faites de la basse ville. Plusieurs, cependant, se défiant des embüches de la volupté, ne déliaient pas les cordons de leur bourse, au sourire perfide de l'amour qui se vend, et se hâtaient de laisser la ville.

Ces braves jeunes gens prétaient l'argent qu'ils avaient économisé, et chaque année voyait grossir leur petit trésor. Après cinq ou six hivers passés dans les chantiers, ils se trou: valent en état d'acheter une terre à des con: ditions avantageuses, et ils prenaient femme. Malheureusement ce n'était pas le grand nom:

bre qui agissait avec cette prudence.

L'ex-élève, au lieu d'économiser, avait fort dépensé depuis qu'il travaillait dans les bois. Il était l'enfant gâté de bien des Calypso qui n'avaient rien des grâces de l'antique déesse, et l’adoraient jusqu’au dernier sou, pas au delà. Mais le châtinent de Djos le blasphémateur lui ouvrit les yeux. Il réfléchit, et le fruit de ses réflexions fut un changement de vie complet, une conversion siacère. Ses tendres

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amies de Québec ne le virent plus. Elles en furent étonnées et demandèrent à Picounoc, à Poussedon, à Lefendu et à tous les autres que la grâce de Dieu w’avait pas touchés, la raison de son infidélité. Quand elles apprirent que le frivole garçon avait un amour sérieux, elles

rent beaucoup et crurent à un prochain retour.

Cependant l’ex-élève était véritablement épris, et l'image d'Emmélie se dessinait tujours devant ses regards ét lui semblait enveloppée d'un nimbe lumineux. Il alla voir sa famille, et remit une jolie somme à son vieux père étonné qui faiilit pleurer de joie. Mais uné force irrésistible lattirait à Québec. Sa gaité avait un peu dé mélancolie : ilémaillait moins de latin ses reparties joyeuses. Il revint à la ville ét Emmélie lui avoua qu'elle s'était ennuyée. Ils causèrent longtemps assis près de la fenêtre. Ce qu'ils dirent, je l'ignore. Ils parlaient à voix basse et souriaient toujours. Leurs regards se rencontraient souvent et se confondaient comme deux sources vives, sorties de deux rochers opposés. Dehors, le ciel était noir et sans soleil : il pleuvait ; mais il y avait de la sérénité dans leurs jeunes

/ figures, et leurs âmes étaient ensoleillées, Avant de se séparer, ils échangèrent des gages de fidélité. L’ex-élève venait d'acheter un superbe mouchoir de soie rouge ; la jeune fille avait un mouchoir blanc garni d’une fine dentelle. Les deux foulards cachaient, dans leurs plis soyeux, quelques gouttes de parfums, et quand les jeunes gens défaisaient ces replis, les senteurs s’échappaient en bouffées enivrantes. L’ex-élève demanda à Emmélie son mouchoir en signe de constance. Emmélie n'osa pas refuser, mais, en badinant, elle sempara du foulard de soie rouge et ne voulut plus s'en séparer. L'ex-élève partit, promettant de revenir encore dans une quinzaine de jours.

—$i la pluie continue, il fera noir cette nuit, dit le vieux Saint Pierre à Picounoc qui répond :

Ce sera le moment de tenter la fortune. Il faut se hâter, car je pars demain pour aller voir ma mère. Quinze ans sans la voir, c'est long.…..pensez-y !

—Et ton pure ?

—Mon père ? Est-ce que je sais, moi, si j'ai un père ?

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—Tant mieux! il ne te maudira pas.

Le chef des voleurs et l’homme de cage viennent de se rencontrer au coin de la rue Sous-le-fort. Ils se rendent ensemble à l’auberge de l’Oiseau de proie. Il ne restent pas longtemps dans cette maison. Ils ont peur du silence et besoin de distractions, car le projet infâme qu'ils nourrissent dans leur esprit, depuis quelques jours, les trouble et les effraie. Ils ne veulent pas reculer. C’est une fausse honte qui les retient. Le chef craint de passer pour un làche aux yeux de son jeune complice, et Picounoc ne veut pas être taxé de vantardise et de poltronnerie par son vieil ami. Ils entrent enfin à l'auberge de La Colombe victorieuse. C’est le soir. Ils demandent à souper, mangent assez peu, mais boivent beaucoup. Picounoc suit tous les mouvements de la gracieuse jeune fille. Le chef cherche la femme timide et réservée. Tous deux songent aux moyens de mettre à exécution leurs desseins criminels. 1ls ne parlent guère. Quelques habitants entrent. Les scélérats en ressentent du dépit. Les femmes, sans défiance, s'efforcent de paraître aimables, et de bien servir leurs hôtes, afin d'assurer un bon

nom à leur maison nouvelle, et d'attirer des pratiques nombreuses. Elles ne se doutent pas du malheur affreux qui les menace. Pendant toute la soirée des gens entrent et d’autres sortent. Personne ne demande de chambre pour la nuit.

—Attendons toujours, dit le chef à Picounoc, bientôt les derniers s’en iront, alors nous prendrons nos lits. Il ne viendra plus personne, il passe dix heures.

En effet, un instant après, Saint-Pierre et le garçon de chantier restent seuls. Ils expriment leur désir de passer la nuit à La Colombe victorieuse, donnant pour raison, la distance qu’ils ont à parcourir, et la pluie qui tombe par torrents. L’hôtelière les conduit à une

serait he rec

chambre propre et bien aérée. Un lit large et —D garni d’un couvre-pieds blanc remplit un suite, coin de cette chambre; un lave-mains, deux A. chaises, une petite table, en complètent l’a- Et ! meublement. La porte de l'auberge est fermée des pic et les chandelles s'éteignent, comme de pâles retirée étoiles s’éteignent dans le ciel qui se couvre. prêtent Le silence enveloppe la maison. voix le

—As-tu étudié les lieux ? demande Saint: JBuoc fris

Pierre à son compagnon.

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! k- 4 —Leur chambre est à gauche, en sortant,

répond à voix basse le misérable Picounoc. Et l'entretien continue ainsi :

— Es-tu bien déterminé ?

—Je mourrai après s’il le faut. Et vous ?

—Je l'aurai de gré ou de force mourral pas après.

—Si la porte est fermée à clef ?

—On trouvera un prétexte quelconque pour fire ouvrir. L'une des deux se lèvera: on la saisira Un mouchoir sur la bouche..…....un pistolet sous la gorge... Il faut réussir. fl serait ridicule de faire tant de démarches pour ne recevoir qu'un pied-de-nez.

—Dans ce cas il vaut autant essayer de suite.

—Allons !

Et les deux scélérats se rendent sur le bout des pieds, à la porte dela chambre où se sont retirées les deux femmes vertueuses., Ils prêtent l'oreille. Les femmes récitent à demi-

voix le chapelet de la Sainte Vierge. Picou-

luoc frissonne.

—As-tu peur? vas-tu reculer ? lui dit le

vieux polisson. Attends un peu! on va voir &i le chapelet pourra les sauver...

Il essaye de lever la clenche de la porte.

Elle cst tenue par un loquet. Les femmes prudentes s'étaient enfermées. ![l frappe dis. crètement.

—Que voulez-vous, dem ande l’hôtelière ?

—Nous sommes décidés à partir, et nous désirons vous payer, répond le chef.

La porte s'ouvre. L’honnête femme fait un pas en arrière en voyant les visages boule!

versés de ses hôtes,

—Picounoc est garçon, moi je suis veu, nous voulons vous épouser, repart Saint-Pierre, d’un ion cynique.

—Je ne vous comprends pas.

-—Je vous aime ! dit le vieux damné, ave transport,

— Allez vous-en ! crie la femme en repos sant la porte.

Mais la porte ne se referme point, et les deux bandits entrent dans la chambre encor chaste,

\ voir Si —Va chercher du monde, dit l'hôtelière à sa fille.

a porte. —C'est inutile, reprend Picounoc, la porte

femmes ne s'ouvrira pas ; nous sommes les plus forts, appe dis et nous vous aimons —Si vous nous aimez, dit la jeune fille, res-

1 0 pectez-nous.

elière * | pue Fes er —Je vous en conjure, s'écrie la malheureuse ER mère, n'outragez pas ma fille !...... c'est mon

seul bien, c'est mon seul amour, oh ! respecme fait Un À tez-la !...... Elle est pauvre et sa vertu est son ges boule D unique fortune !

—C'est l'affaire de Picounoc, répond le vieux. suis veu, Emmélie, les mains jointes, regarde le jeune aint-Pien@ EE homme d’un air suppliant :

—Pour l'amour de Lieu ! sortez, dit-elle :

nous sommes des femmes faibles et sans défense, vous êtes des hommes forts et généreux, fous n'abuserez pas de votre force ; vous ne nous ferez point de mal, vous aurez pitié de nous !

Picounoc interdit, hésite :

imné, ave

en repoui

—Mon Dieu! mon Dieu! s'écrie la mére, N'y at-il donc personne qui nous entende ?

bre encor

Emmélie pleure et supplie toujours. Devant

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tant d'innocence et de vertu; le crime perd , son audace, la passion, sa fureur. Picounoc dit au vieux brigand : th

— Venez vous-en !

Emmélie tombe à genoux ;

—Que Dieu vous bénisse ! dit-elle.

Saint Pierre veut retenir son complice et lui rendre sa première insolence :

Paul Hamel, ton camarade, t'en:aura de la reconnaissance, insinue-t-il.

A ce nom, la jalousie entre daris lé cœur dt jeune garçon :

Pourquoi Faimez-vous tant, lui ?......pourquoi ne m'aimez-vous pas, moi? dit-il brur quement à la jeune fille.

Je suis encore libre, murmure la pauvre onfant épouvantée. | —$i je savais! si je pouvais espérer!

— Oh! soyez honnête, soyeux généreux, vou n'aurez jamais lieu de vous en repentir !

Piccunoc se dirige vers la porte:::

—Je m'en vais, dit-il au vieux : liberti venez vous-en ! fe of

inte sur veat cout l'aut Sain cena dant Ouvr put s

—Läche! tu n'es pas un ‘homme ! repart

7 Saint Pierre. Si l’exélève était à ta place, le | désespoir d'Emmélie me serait pas si grand, ya!

La criminelle insinuation rend à Picounoc ses mauvais instincts:

EE ni —C'est vrai! dit-il, pas de grâce !

ice

Emmélie s'était approchée de la fenêtre,

n'aura de elle brise un carreau et jette un cri terrible. M Les brigands :la,saisissent d'une main violente

et la ramènentan miheu de la chambre. Mais

g Cœur dû la mère, à.son tour, pousse une came qui retentit au loin.

l rrDoûr- Ê

Li] bros Lesdeux vauriens demeurent un moment

interdits. Des pas-précipités se font entendre sur le trottoir. ‘Îls approchent vite. Un nouveau cri s'élève dans’la chambre violée, et des coups, frappés avec force dans la porte de l'auberge, y répondent aussitôt. Picounoc et Saint Pierre -#bandonnent leurs viétimes, descendent dans là ‘cour-et! se sauvent en escaladant la clôture de planches. L'hôtelière alla ouvrir: il n'y ‘avait :plus personne. Elle ne put se défendre d’nne vague peur. Il pléuvait

la pauvré

pérer!

reux, VOUS : ntir |

, libertin

mm + si s .

plus en plus retentissante, se fait entendre

toujours et l’on n entendait que le bruissement de la pluie sur les toits de ferblanc.

Le chapelet avait sauvé les deux honnêtes té créatures, de

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