‹ Le pèlerin de Sainte-Anne [microforme] (volume 2)Chapitre 24 sur 56 · LES DEUX AMANTS DE NAGUËÈRE · texte numérisé non relu

LES DEUX AMANTS DE NAGUËÈRE

Greneviève était devenue folle de peur. Son état lamentable arrachait des larmes à tout le monde. Quand elle se fut habillée elle demanda si la voiture était prête. On lui répondit que M. Lepage était allé mettre le cheval à la calèche, et qu'il serait dans un instant de retour.

—Je vais toujours partir, reprit la pauvre fille, il me rejoindra. S'il est poli il me fera monter dans sa voiture. Je n'ai pas une minute à perdre: la petite Marie-Louise s’en va toujours. Elle est peut-être bien loin maintenant. Dites donc un chapelet pour elle pendant que je vais la chercher.

On voulut l'empêcher de sortir.

—Je vous en conjure, dit-elle avec des larmes dans la voix, vous qui avez des petits enfants que vous aimez bien, Laissez-moi partir;

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il faut que je rende Marie-Louise à sa mère qui se désole.…....Si des voleurs vous enlevaient vos enfants, comme cola, la nuit, ne seriez-vous pas contents qu'une fille perdue, comme moi,

Laissez-moi sortir !..…..,

Elle repoussait les gens qui lui fermaient le passage.

—Je vais me fâcher, reprit-elle, et je vous déchirerai le visage.

Rien d'affreux comme une folle qui devient furieuse. On eut peur et on lui permit de sortir,

M. Lepage la suivit quelque temps et s'ef forca de la décider à revenir; mais elle avait une volonté de fer, une idée fixe: aller à Québec, rue Saint Joseph, dans l’infâme mai son de mademoiselle Paméla, Le souvenir de ce qu'elle avait vu là s'était tout à coup fixé dans son esprit, comme une image de deuil que l'on fixe au mur. M. Lepage pensa qu'il valait mieux ne pas la contrarier. ll revint chez lui.avec l'intention d'envoyer quelqu'un pour la suivre et la surveiller.

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au hasard, Seul le bruit des pas le guide.

Alerte et vif, il aperçoit biontôt une forme vague qui se sauve. C’est Charlot avec l'enfant. 1l le poursuit comme un fantôme poursuit un fantôme. Il distingue de mieux en mieux les contours grossiers de sa noire silhouette ; il va l’atteindre, le toucher, quand son pied nu, s’embarrassant dans un arrachis, se déchire sur un nœud aussi dur qu’une pointe d'acier. Il tombe. Le brigand disparait de nouveau. Nonobstant la douleur cuisante qu'il ressent au pied, le muet reprend sa couse. Le désir de sauver sa sœur lui fait mépriser toute souffrance physique. Mais n’y a-t-il point folie à courir dans les ténèbres après quelqu'un que l’on ne voit pas et que l’on n'entend pas davantage ? Le pauvre garçon est désespéré.

Sarrétant pour écouter, il n'entend que le ragissemeut des flots au rivage. Il pense que le ravisseur est caché, et, n’obéissant qu’à son amour fraternel, il s'enfonce dans tous les buissons et descend dans tous les ruisseaux.

Quand le jour vint semer ses rayons dans le ciel, sur le fleuve et les montagnes, comme un laboureur matinal sème ses grains dans les sillons, le muet, presque fou de douleur et de

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regrets, cherchait encore, sur la grève déserte, sa sœur infortunée.

Le chef n'avait pas voulu laisser seule, dans !

la chaloupe, la petite Marie-Louise, quand il était venu rejoindre ses camades, près du bouquet d’aunes, après le cri jeté par le charlatan. Il l'avait prise dans ses bras, et remise à Charlot, qui était le plus fort de la bande.

Profitant de la chute du muet, Chart s'était caché dans un épais fourré. Le muet | passa deux fois à cité de lui. Par bonheur |

dans sa fuite précipitée, le brigand avait perdu

son pistolet. Sans cet accident, le pauvre |

pèlerin eut été lâächement assassiné dans le taiilis, et son corps serait tombé dans le ruisseau d'scret.

Les ravisseurs, dispersés com'ne des loups par les chasseurs qui les poursuivent, ne se re üouvèrent ensemble que dans la ville. Ik n'avaient marché que la nuit, se cachant avec précaution durant le jour qui suivit leur mal

heureuse expédition. Le premier qui revint à mais

au logis de Paméla fut lechef. Quelques heures après, le maître d'école entra, suivi de Robert. Racette se plaignait d’une insupportable dox-

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leur à l’omoplate. Il avait l'épaule aussi noire que l'âme. La rame avait fait sa marque. Les trois scélérats exprimèrent leur profond regret de la perte du docteur. Ils le croyaient mort. De fait, il l'était à peu près. La rame lui avait brisé l’épine dorsale. Le chef parla lonauement des remarquables qualités de son jeune compagnon. Le maître d'école qui l'avait connu, tout enfant, renchérit sur le chef’,

| et Robert qui le connaissait peu, le vanta bien

davantage encore. Si voulez que l’on dise du bien de vous, mourez! Alors vous ne portez plus omb:age aux jaloux.

Les trois brigands s’inquiétaient bien aussi

à de Charlot et de l'enfant. Cependant le vieux

Saint Pierre ne désespérait pas de le voir arver sain et sauf. Il connaissait la prudence, à force et l’agilité de son camarade. En effet a nuit suivante, pendant que les survivants délibérent et se racontent les nouvelles du jour, le redoutable Charlot arrive. Sa figure &t rlante,son air triomphant. f[ltient la petite

, Marie-Louise par la main. L'enfant à pleuré; mais elle paraît un peu consolée.

À la vue du voleur et de l'enfant, il y a, dans k maison de Faméla, d’ineffables transports de

joie. On serre la main de l’heureux bandit on embrasse la petite qui sourit avec des larmes: mais c'est le baiser du judas, le baiser de la trahison. Les questions se succèdent, comme dans la tempête, les vagues succèdent au vagues. Charlot ne peut parler de grand'chose. Il était resté caché tout le !

et s'était rendu dans la ville à la favewr de ja nuit.

— Après tout, observe le maitre d'école, le succès, pour n'être pas aussi complet qu'on l'eut désiré, n’est pas sans valeur.

—Si ce pauvre docteur arrivait maintenant, tout serait bien, ajoute le chef.

—Oui, continue Robert, car la chaloupe ne nous coûte rien, et nous en trouvons toujours quand nous avons besoin.

Mais le docteur n'arriva point.

—1l ne faut pas que le chagrin nous fasse perdre la tête, et nous empêche de prendre an coup à notre heureux retour, repartit le chef.

— Nous prendrons aussi un verre à la santé de l’absent, observa le maître d'école.

Le rum fut apporté sur le plateau. Les scélérats burent longtemps : gaillards, il furent

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gais et jaseurs ; gris, il devinrent expansifs, gouailleurs et vantards ; ivres, ils se fachèrent et voulurent se battre, ils se donnèrent la main et s’einbrassèrent, ils s'attendrirent au souvenir du charlatan et se mirent à BARRE: ils s’endormirent et ronflèrent.

Le maître d'école, ivre comme ses compaanons, se lève, trébuchant ; tire de sa poche un long couteau à ressort dont il ouvre Iü lame aigue, et s'approche, menaçant, de la petite Marie-Louise enuormie sur une chaise. L'’ennl, vaincue par la fatigue, reposait dans un sommeil profond. Mademoiselle Paméla, sortie dés le soir de bonne heure, n’était pas encore rentrée, et personne ne s'était ocenpé de donner un lit à l’enfant. Le maitre d'école se penche sur elle. Il rit d’un rire diabolique. La lame du couteau luit à la lumière de la chandelle. Le chef, Robert et Charlot, ronflent toujours en cuvant leur boisson. Avaitil envie de tuer la petite, ou, cédant à un

de ces caprices inexplicabies qui passent par

la tête des gens ivres, voulait-il seulement lui faire peur ? Il recule d'un pas comme pour mieux viser et donner plus de force à son couteau. []l ne rit plus, il a l’air féroce ; mais à son tour l'enfant endormie sourit doucement.

Accablé de fatigue, désespérant de retrou.

ver sa chère petite sœur, le muet était revenu chez M. Lepage. La pauvre Geneviève venait de partir, et les voisins remplissait encore Ja maison toute bouleversée ; ceux qui le virent arriver s’écrièrent.

— Voilà l’un de ces misérables! prenons-le!

enchaînons-le !…

Il n’eurent pas de peine à l'arrêter; l’infortuné [ Jeune homme vint au devant d'eux. Quelques t uns voulaient l’assommer sur le champ. té

— 11 n’est pas permis de se faira justice soi- u même, dit M. Lepage, gardons-le prisonnier R en attendant qu'il soit remis à l’autorité. E L

—.1l S'est blessé, reprit quelqu'un, son pied saigne ; voilà pourquoi il n’a pu se sauver ne comme les autres. fa

Le muet fit, en souriant avec douceur, un mu signe qui voulait dire : vous vous trompez. À

— Est-ce qu’'ilne parle pas demanda-t-on. à

—Non répondit Lepage ; c'est ce muet qui a été condamné dernièrement à cinq ans de "

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énitencier, | P sh tue

Un murmure de surprise s’éleva ; plusieurs Æ 4

dirent :

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renons-le!

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justice soi prisonnier

prité.

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Duceur, ul ompez.

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—Ce n’est pas étonnant alors qu'il enlève les enfants..…....ne le laissons pas échapper.

Pendant que le maître d'école, rendu fou par l'ivresse, éleve pour le plonger dans le cœur dé l’innocerte enfant, son large couteau, la porte s’est ouverte sans bruit, et une ombre triste et lugubre est entrée. Le maître d'école, tout à son crime, n’a rien entendu. L'ombre silencieuse s'avance vers lui, lève ses bras maigres, tend ses doigts nerveux comme l’écrevisse, ses mandibules, et aa moment o ie couteau s’abat sur l’ange endormi, saisit, comme une tenaïlle de fer, le cou dégagé de l'assassin. Racette, surpris, laisse tomber l'arme fitale. L'ombre, vive comme l'éclair, la ramasse.

Alors menaçant à son tour le bandit sanguinaire, l'ombre lui crie : Monstre ! quel mal t'a fait mon enfant ?......c'est mon enfant ! sa mère me l’a donnée pour que j'en prenne soin sur la terre !.....Sauve-toi ! Je t’'enfonce ce couteau dans le cœur..…..et, au lieu de sang, l’iniquité coulera |...

—Greneviève, dit le maître d'école... ne frappe pas! écoute... Je ne voulais pas la tuer. c'était pour lui faire peur... rien

de plus!

—Va-t-en! sors! crie la folle en fureur, on je te déchire en lambeaux!

Et elle faisait jouer l'arme menaçante devant la figure livide de l’ivrogne....…. Il veut éveiller ses camarades: la pointe du couteau lui fend la lèvre. La folle s'irrite de plus en plus, comme un feu que le vent attise. Elle est horrible dans sa fureur. Le maître d’école effrayé se sauve. Elle le poursuit dans la rue, et le couteau tranchant effleure, de temps en temps, le dos du lâche qui se sauve. Tout à coup elle s'arrête. Le maître d'école profite de ce moment de répit pour s’esquiver. La folle revient sur ses pas et s'engage dans la rue Saint Joseph. La porte de madeinoiselie Paméla est encore ouverte. Elle entre : Les brigands enivrés ronflent toujours. . Mais l'enfant est disparue,

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