‹ Le pèlerin de Sainte-Anne [microforme] (volume 2)Chapitre 23 sur 56 · UNE RAME QUI NE FOUETTE PAS L'EAU · texte numérisé non relu

UNE RAME QUI NE FOUETTE PAS L'EAU

Lepage se leva de bonne heure et fit sa prière du matin, à genoux près de son lit. Jamais travaux assez pressants ne lui faisaient omettre ce pieux devoir. Ceux qui n'avaient pas le temps de prier, n’arrivaient souvent au champ qu'après lui, ne supportaient pas aussi bien les contretemps, et ne se tronvaient nullement plus riches, à l'automne. narcha légèrement sur le plancher sar :apis, afin de n’éveiller personne, et sortit pour aller couper. Il fut surpris de trouver la porte débarrée.

Ji pensa qu'il avait oublié de mettre le loquet.

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En allant à l'ouvrage, il offrait à Dieu sa journée, et regardait avec admiration les merveilles äe la nature qui publient sans cesse la puissance et la bonté de l'éternel Créateur.

Geneviève était matineuse. Madame Lepage fut surprise de ne point l'entendre balayer, et de ne point la voir préparer, au feu de l’âtre, le déjeuner frugal. Elle supposa que la présence du muet dans !a maison l'avait empêchée de dormir, et qu'elle n'avait cédé au sommeil que le matin, alors qu'avec les ténè. bres s’envolent les craintes vagues et les folles terreur:5. #Jependant comme le soleil montait et que le calme le plus profond tégnait tonjours dans toutes les parties de la maison, d'ordinaire à cette heure pleine de monvs.

ment et de vie, Madame Lepage entra dans la chambre de Geneviève. Eli: recuia d’épouvante en poussant un cri. (Geneviève la regardait avec ses grands yeux secs et vitreux. Ses cheveux dénoués et mêlés couvraient une partie du traversin de plume. Son oreiller était tombé à terre. Les mains et les pieds de la malheureuse lille, étroitement liés aux poteaux du lit par des courroies de cuir, paraissaient enflés et couverts de taches bleues. Un épais

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Madame Lepage sortit dehors en criant. Les voisins l’entendirent : ils accoururent. Lepage se redressant pour aller déposer ses poignées de grain, regarda du côté de la maison et vit les gens qui couraient en se dirigeant tous au même endroit. Il se douta qu'il y avait quelque

chose d’étrange, planta sa faucille sur un piquet de cèdre et partit.

Les voisins entrèrent, défirent les liens qui enchaînaient Greneviève, enlevèrent son ban-

deau de linge et lui rendirent la liberté. Elle éclata de rire.

—Mon Dieu! sécria Madame Lepage, que

signifie cela ?..... eneviève, savez-vous qui

vous à maltraitée ainsi ?

Geneviève se mit à rire de nouveau, de ce rire hébété qui rend effrayante la figure des idiots. Tous les gens la regardaient avec stupeur, et elle fixait sur chacun tour à tour ses yeux égarés.

Fille est folle ! s’écrie-t-on.

— Marie-Louise! où est Marie-Louise ? demande Madame Lepage.

À ce nom l’infortunée Geneviève se dresse brusquement, et cherche dans le lit, à la place encore chaude de l'enfant. Elle soulève les couvertures, jette l’oreiller et le traversin à terre, dérange le lit de plume et la paillasse, regarde sous la couchette, et se relève, pâle, lugubre, terrible à voir..…....Les gens ont peur et se reculent.

—Marie-Louise! crie la pauvre folle, Marie.

Louise !...….

Elle cherche de nouveau dans le lit en désordre.

— Vous l'avez cachée, dit-elle, rendez-moi la! Sa mère me l’a confiée......Sa mère qui est avec le bon Dieu.....Je n'irai jamais avec le bon Dieu, moi, car le maître d'école a souillé mon âme, et rien de souillé n'entre dans le royaume des cieux !......Marie-Louise ! crietelle encore.

Elie sort. On veut lui faire revêtir sa robe.

— Pourquoi ? rien ne peut cacher ma honte Il n'y a pas de voile assez épais...…...Rendez-moi la petite, je vousen prie !.....J’ai promis à sa mère de la sauver, et de la mettre au pied de la croix sur la côte de sable...

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Pauvre fille! murmurent les voisins.

Lepage entre : Qu'y a-t-il donc, dit-il avec émoi.

—Alors Madame Lepage fond en larmes.

Les voisins racontent ce qu’ils viennent de voir. Lepage court à la chambre de son hôte, le dernier venu. La chambre est déserte. Il monte au grenier: personne l--Ils s'étaient entendus pour nous tromper! C’étaient deux brigands ! deux compères! s’écrie-t-il en fermant les poings.

Puis il raconte comment il a hébergé les misérables qui lui demandèrent un refuge pour la nuit.

Cependant Greneviève sort, dans son costume léger, appelant toujours l'enfant perdue. Elle s'arrête devant un orme magnifique qui tend ses bras au-dessus du toit

—L'as-tu vue? lui dit-elle...…...la caches-tu dans ton feuillage ? Tu es grand, toi, tu vois de loin ; n’aperçois-tu pas le ravisseur quelque part ?

Elle secoue la tête et s'avançce plus loin, parlant toujours, et demandant la petite Maric- Louise à tous les objets que rencontrent ses

yeux égarés. Lepage essai de la faire entrer : elle se fâche. Pour la rendre docile, 1l s’avise de lui ordonner de s'habiller promptement, pendant qu'il allait atteler le cheval, afin de courir après le ravisseur et sa victime.

Les brigands, sortis de la maison de Lepage sans faire de bruit et sans éveiller les habitants, se rendirent en courant sur la grève voisine. Le charlatan tenait serrée dans ses bras nerveux, la petite Marie-Louise qui tremblait de peuret de froid dans son primitif vêtement de toile, Kile aussi était baillonnée. La mer était basse et la chaloupe ne flottait plus au large, mais se confondait avec les roches de la batture. Le charlatan déposa l'enfant à terre près de lui, sur les galets. Elle ressentit aux pieds une douleur aigue, voulut crier, mais sa voix mourut sous l’éioffe de l’implacable bandeau. Deux des brigands cherchèrent la chaloupe. La nuit était obscure et le rivage, semé d'énormes cailloux. Ils cherchèrent longtem;r. Le charlatan tenait les deux mains de la petite pour qu’elle ne put enlever lé baillon qui l'empéchait de crier. On entendait les frissons courir sur ses membres délicats. L'un des deux qui cherchaient l’em-

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barcation :dit tout à coup, d’une voix qu'il s’efforçait de voiler : [ci ! venez !...... elle est échouée. |

Ceux qui attendaient au rivage partirent, se dirigeant sur la voix qu'ils venaient d'ouir. Le charlatan fit marcher l'enfant sur les gravois, et dans les flaques d’eau. On entendait les sanglots étouffés de la petite, mais lon ne pouvait voir, dans l'obscurité, les larmes abondantes qui coulaient de ses yeux

Tous cinq se trouvèrent réunis auprès de la

chaloupe. Ils se serrèrent la main en signe de plaisir et de félicitations.

— Le succès a dépassé mes espérances, dit le maître d'école.

Comment avez-vous trouvé votre ancienne maîtresse ? demanda le chef,

—Je vous jure qu’elle n’a point son égale à Québec !...... je voudrais bien la reconquérir, comme disent les chevaliers.

—M'est avis, dit Charlot, que nous ferions mieux de pousser la chaloupe à l’eau que de perdre notre temps ici quand nous serons au large nous ferons la causerie.

—C'est juste, répondirent les autres : à la chaloupe ! au large !

L'enfant fut embarquée et les cinq brigands - mettant l’embarcation sur sa quille, la poussèrent, en levant, vers les flots qui déferlaient à quelque distance.

— La brise est bonne, dit le chef, en mettant les pieds dans l’eau, le montant va prendre, et nous serons à Québec de bonne heure.

—Ni nous n'avons pas la chance d’arriver cette nuit, nous resterons au bout de l'ile jusqu’à la nuit prochaine, répliqua le char- Jatan.

Les vagues commencèrent à soulever la chaloupe et les hommes trouvaient qu'elle devenait de moins en moins lourde. Enfin, elle bondit, comme un coursier qui se cambre, et les cinq brigands sautèrent dedans.

—Les rames! la voile! commande le chef —Les rames! la voile! répétent les bandits où sont elles ?

—On regarde sur les bancs, on regarde dans le fond de la chaloupe : point de rames! point de voile !

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— Voilà qui est drôle ! dit le chef étonné.

Les brigands ne riaient plus.

—Vous ne les avez pas fourrées sous les bancs ?

—Oui, répond Charlot.

—Les vagues les auront jetées en dehors,

observe le charlatan, on va les trouver ici tout près.

—Je les avais bien attachées, affirme Robert : c'est un tour que l’on nous a joué...

—Un tour? tu badines? nous sommes arrivés de nuit, il faisait noir, et personne ne nous à VUS. \

Les flots avaient rejeté la chaloupe au rivage et la secouaient rudement de côté et d'autre.

--Débarquez et cherchez ! ordonne le chet !

Les brigands se dispersent, cherchant, inquiets et craintifs, les rames perdues. Le chef reste près de l’enfant captive.

Ils rôdèrent longtemps au bord du fhuré parmi les roches et les ajoncs, reculant du pied les morceaux de bois inutiles venus avec le rapport. Ils ne trouvèrent ni les rames, ni la voile.

—S$i c'était le muet? repartit cout-à-coup Charlot.

- Le muet ?

—Oui le muet ; il était, par un singulier |

hasard, chez Lepage cette nuit.

--Et tu ne nous l'as pas dit ?

— En ai-je eu le temps? Au reste, pourquoi ?

Monsieur Lepage qui le croit évadé de la prison et qui ne sait pas son innocence, l'avait enfermé dans une petite chambre, au grenier.

—Damnation ! crie Robert, tu sais que nous avons juré de le tuer ?

—Et nous le tuerons ! répond, d’un ton imperturbahle, le cruel Charlot. Seulement, il

taut être prudent, et ne pas danser plus vite | que le violon. A chacun son tour, aujourd’hui |

l'enfant, demain le muet,

—Mais qu'allez-vous faire ? qu’allons-nous devenir ?

-—S1 c'est un tour du muet, observe le charlatan, il doit avoir caché les rames à terre quel: que part dans les aunes. Voyons partout. à

nous ne les trouvons pas nous n’aurons plus

qu'à remonter à pied.

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Disant cela, le docteur à la barbe rouge s’approche de la tale d’aunes qui parait comme un bouquet noir sur la rive couverte d’ombre. À peine at-il écarté les premières branches, que son pied s’embarrasse dans quelque chose

dhumide et de mou comme le linge que la

blanchisseuse tire de la cuve. Ilse penche, âte de la main. Un éclair de joie illumine sa face rouge et ses yeux brillent comme des topazes dans l'obscurité.

—Icilicikje les ai!....dit-il à ses compagnons, jeaad ir

Il n’achève pas. Comme le bras d’un géant qui se lève terrible et brise tout ce qu'il rencontre dans sa chute, une rame s’est levée soudain, noire dans la nuit sombre, et s’est abattue sur les reins du malheureux véndeur de sirop. Un cri terrible fit retentir la rive et le fleuve. Les brigands qui accourent s'arrêtent effrayés.

--Qu'y a-t-il ?-Les as-tu ? Que fais-tu 2...

demandent plusieurs voix.

Allons voir! dit l’un des bandits : nous sommes assez pour nous défendre.

Ils s’approchent du bouquet d’aunes. Charlot marche le premier. Plus ils approchent

de :

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et plus ils marchent lentement. Ils entendent un bruit léger dans le feuillage et appellent leur compagnon. Une même pensée vient à leur esprit : Il a été tué... Alors ils s'arrêtent. Le chef arrive près d'eux. .

—-Que faites-vous ? quel est ce cri que j'ai

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entendu ?

C'est le docteur ! il est mort, croyons-nous: Nous sommes découverts. < Une sueur froide inonde le visage du bri- Æ » gand. 1l s'approche de Charlot et lui confie d quelque chose. Charlot s'éloigne de suite. Un à instant après, le chef crie : Sauvons-nous ! re L'un des brigands passe trop près des aunes, la rame lui fouette l'épaule ; mais il ne fil tombe point ; il s'enfuit en criant de rage et de m douleur. (C'était le maître d'école. Alors‘une nl forme puissante et sombre, que les ténèbres to! faisaient paraître plus grande et plus terrible na à encore qu'elle n’était réellement, s’élance à la da À poursuite des bandits. | | | me

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