‹ Le pèlerin de Sainte-Anne [microforme] (volume 3)Chapitre 37 sur 69 · LA MALÉDICTION · texte numérisé non relu

LA MALÉDICTION

Racette avait donc laissé Lotbinière, après avoir fait remettre au président des commissaires d'école, la lettre si drôlement signée dont À nous avons parlé déjà. Il avait séduit, de j nouveau, cette pauvre Greneviève qui se croyait aimée et se consolait par la pensée d’un prochain mariage. Afin de n'être pas un objet 1 de scandale ou de risée pour ceux qui le conj' naissaient bien, il était venu, avec son amie, 4 prendre le bateau de Ste. Croix. Il promit à la jeune fille de la placer dans une famille honnête où elle vivrait comme enfant de la maison. Il irait la voir souvent, et se ferait passer pour son frère. Cependant le misérable savait bien qu'il n'en serait pas ainsi. Quand Geneviève entra dans la maison de la rue St.

Joseph, elle. éprouva un serrement de cœur.

JR Il lui semblait qu’elle entrait dans un lieu maudit. Elle voulut s’en retourner, mais il la rassura par ses mielleuses paroles. I lui dit

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qu’elle était chez ses parents à lui; qu'elle y serait bien, et qu’elle n'avait rien à craindre: Bientôt, ajouta-t-il d’un ton caressant, tu auras tes appartements à toi seule. Je suis à la veille de faire une bonne entreprise. Nous aurons de l'argent et nous vivrons bien.

—Et nous marierons-nous ?

— Nous nous marierons un jour, oui. Mais bah! pourquoi tant se presser ? n’entends-tu pas dire tous les jours qu'il y en a plus de mariés que de contents ?......et que le mariage est le tombeau de l'amour ?

Ils causèrent longtemps. Geneviève reprit courage, se consola et promit d’être aimable avec tout le monde de la maison. On l’accueillit comme une sœur. Ses préventions tombèrent vite: elle était naïve la pauvre fille, malgré sa triste expérience. Racette sortit, car il se souvint du vendeur de drogues. Il descendit à la basse-ville, par l'escalier, et suivit la petite rue Champlain. Il entra à l'auberge: de l’Oiseau de proie. Deux hommes étaient accoudés sur le comptoir et causaient à voix basse, C’étaient le docteur et son malade, le disloqué.

—Bon jour! Mr. le maître, dit le charlatan ; c'est comme cela qu’on vous appelait au village.

“Bon jour ! mon garçon. :Eh bien ! suis-je ‘assez fidèle au rendez-vous ?

—Je vous attendais, approchez! Je vous présente Mr. St. Pierre, autrefois de Rimouski, maintenant de Québec. (St. Pierre s’incline respectueusement). C’est un homme incomparable, continue le docteur; tel que vous le voyez il n’a que cinquante ans, et vous lui en donneriez soixante et dix. Ila vieilli vite à cause de ses pénitences et de ses mortifications. C’est un agent sans pareil pour le mal: confiezlui votre bourse ou votre femme, il ne vous rendra n1 l'une ni l’autre.—Le vieillard s'incline de nouveau.— Le charlatan reprend: Ilest doué d'une santé de fer, et vous le croyez prêt à s'’éteindre : il est, à ses moments, tortu, bossu, -goutteux, cagneux ; ilest droit et fort, alerte et musculeux. Vous l'avez vu, près du bateau, se. trainant comme un fantome, hurlant de douleur si l’on touchait ses membres disloqués ; vous le voyez maintenant plus cambré qu'un jeune cheval, et prêt à chanter le couplet égrillard. Vous le verrez encore, puisque vous êtes des nôtres, vous le verrez souvent Changer de figure et d'aspect, se rendre mé-

connaissable à tous; vous le verrez ramper

suis-je dans la poussière comme un serpent que la roue d’une charrette a coupé en deux, et les Je vous passants s’attendriront et lui jetteront une obole mouski, | qui viendra grossir notre trésor. C’est notre s'incline Protée, c’est notre doyen, notre maître à tous: incoim- inclinez-vous et baisez-lui la main en signe de vous le soumission. (Racette faif ce que veut le as Lui en jeune homme.) Bien! continue le charlatan. i vite à Maintenant, maître St. Pierre, chef incompafications. rable, vous avez devant vous la plus belle : confiez- canaille que je connaisse après vous et moi— ne vous | les personnes présentes sont toujours exceptées, L s'incline Maître d'école, il ne sait pas lire; garçon, il lest doué est père de famille ; précepteur d'enfants, il rez prêt à passe son temps à dresser des chiens et à faire tu, bossu, battre des coqs; jeune, il est chauve; pauvre, alerte et il vole; riche, il gaspille. Il est digne d’entrer bateau, D dans notre compagnie; et, sur ma parole arlant de d'honneur, vous pouvez lui donner un rôle isloqués ; à jouer, il l’apprendra.

ré me Le maître d'école riait. Le vieux St. Pierre je Lio lui dit :—Avez-vous peur de quelqu'un. | souvent Le maître d'école répondit: Je n'ai peur eh dre mé- de personne | ae

ramper — Avez-vous peur de quelque chose ? Hs

—De rien !

— De la prison ?

— Non!

—De l'exil ?

—Non!

— De la potence ? ; . —Non!

—Du diable ?

—C'est un ami d'enfance !

4 —Bravo! prenons un coup pour sceller

' l'union: vous appartenez à une société de | | voleurs bien honnêtes...qui ne font de mal à 1 personne sans nécessité ; qui ne versent pas le À sang pour le plaisir de le voir couler; mais

j qui se tiennent sur la défensive et se Jurent : 18e protection mutuelle.

— Merci, chef! c'était le rêve de ma vie!

— Vous n'avez plus qu'à payer votre entrée.

à — Voici!

Je Le vieux Saint-Pierre compta en souriant.

“ —Correct! dit-il.

ni Les trois nouveaux amis s’assirent à la table Mec et burent en causant. Chacun à son tour raconta ses prouesses, mêlant le mensonge à la

sceller été de » mal à pas le : mais

] urent

rie | entrée.

nant.

a table

bur rage à la

vérité, ajoutant, retranchant, selon que le demandait la vanité de l'esprit ou la méchanceté du cœur.

Le vieillard questionna le maître d'école sur ses antécédents, et Ini demanda de redire, en peu de mots, son histoire.

— Heureux les hommes qui n'ont point d'histoire ! fit Racette avec emphase....…..je suis du nombre de ces heureux. Mon histoire ne commence que d'aujourd'hui. Elle sera ce que vous la ferez, Le docteur vous a dit que je suis maître d'école. Savez vous ce que vous avez à faire quand vous êtes dans le corps enseignant? Vous avez à régenter un troupeau d'enfants souvent imbéciles, plus souvent malins en diables. Vous leur répétez cent fois la même chose, et eux ne vous la répètent pas deux fois. Vous leur expliquez les secrets de la science ;ils s'appliquent à mettre des queues de papier aux mouches. Vous leur apprenez à écrire ; il vous caricaturent avec leur plume sur les pages de leur cahier. Vous leur enseignez à lire ; ils fouillent votre tiroir et se régalent de vos billets doux. Vous les grondez ; ils se cachent le nez dans leurs livres et vous font des grimaces. Vous les battez

légèrement sur les doigts ; ils rapportent à leurs parents que vous les tuez. Vous voulez faire des savants, vous faites des ânes! Ah! Dieu 1 merci ! j'en ai fini avec ce vilain état! Mais NH il ne faut pas croire que je n’avais pas certains succès, J'ai fait l'école sept ans dans le même arrondissement ; et si j'avais voulu... Mais j'ai remercié poliment messieurs les commissaires. J'ai dit aux parents : Ne cherchez pas d'autre précepteur pour vos enfants; si je n’ai : pas réussi à les déniaiser, je ne sois pas qui | réussira. Le seul élève dont je puisse me louer, c'est ce brave docteur. Aussi vous voyez comme il court sur le chemin de la fortune.

—Et le petit Joseph, donc ? insinue le charlatan.

—Le petit Joseph ! oui, je l’oubliais celui-la, repart le maiître......L’avons-nous corrigé un peu! l’avons-nous caressé du bout de notre règle de bois franc !.....Ses larmes me faisaient rire : il pleurait de si bon cœur!......Le coquin ! sais-tu qu'il a fini par s’endurcir diablement, et nous donner du fil à retordre ?

—Savez-vous.ce qu'il est devenu ?

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