‹ Le pèlerin de Sainte-Anne [microforme]Chapitre 14 sur 68 · LA CAGE · texte numérisé non relu

LA CAGE

Djos, pendard ! viens à la rame. Vite ! la cage s’en va sur les roches.

Celui qui répondait à ce nom défiguré à cette abréviation canadienne de Joseph, sortit d'une petite cabane de planches et courut prendre place à l’une de ces énormes rames qui servent à diriger les cages sur le grand fleuve. Il porta ses regards sur la côte qui s'élevait devant lui, et, tout en poussant la rame d’un bras nerveux, il parut se perdre dans une profonde rêverie.

Jusque vers le soir le ciel avait été serein, l'air chaud, le fleuve, calme. Les oiseaux avaient chanté en voltigeant sur les peupliers verts, et les moissonneurs avaient chanté en montant dans le champ de blé, la faucille sur

l'épaule. Les maisonncettes blanches et les

LA

ormes superbes de la rive s'étaient mirés dans l'onde, et l'on eut dit une Campagne submervée et renversée qui fleurissait toujours.

Comme un immense nuage dans les cieux, une cage grande comme une prairie, glissait sur le fleuve. Au milieu s'élevait une dizaine de cabanes, avec des lits de sapin où pouvaient se reposer les rameurs. Elle dépassa la rivière du Chêne qui roule tortueuse et brillante comme un serpent. Elle laissait la Pointe-des-Hurons où Tonkourou s'était bâti un wigman d’écorce, quand un vent d’est violent se prit à souffer. Le contremaître appela tous les hommes aux rames, Car la mer qui commençait à monter, menaçait de rejeter le large train de plançons sur la grève rocheuse.

Djos, rêveur ou endormi, n'était pas arrivé le premier, et c’est alors qu'il entendit accoler à son nom le qualificatif de pendard,

La mer houleuse déferlait avec un bruit solennel sur le rivage. Les banes de roche qui s'élèvent au bord du chenal, chez nous, comme une grappe de raisin au bord d’une coupe, Ctaient entourés par le flot débordant, et se noyaient peu à peu.

— Ramez fort! criait le chef, ou nous sommes perdus !|

Et cinquante rameurs courbés sur les rames étaient tout en sueur malgré la fraîcheur du vent. Ils réussirent à tenir le large pendant quelque temps, mais quand le fleuve eut jeté sur les battures de cailloux sa nappe agitée, le courant se dirigea vers la terre, et la cage vint s'échouer à la rive près du ruisseau des Chel, au Domaine.

— N'importe, fit le contremaître en jurant, nous sommes mieux ici que sur les bancs de roche.

Un autre reprit, — c'était Poussedon — :

— Nous irons voir les filles pour nous désennuyer. Djos nous conduira. Il doit se souvenir un peu des lieux et des gens.

Djos sourit. Un autre ajouta :

— Je dois avoir des parents ici, moi, puisque je n’en ai pas ailleurs.

C'était Picounoc qui badinait ainsi. Plusieurs

rirent ; mais une larme parut aux paupières de Djos, qui n'était autre que l’orphelin, Un de ses compagnons observa :

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— Djos, depuis qu'il ne parle plus, ne perd Pas une occasion de pleurer.

— C'est que ce n’est pas gai d’être muet quand on pourrait dire tant de choses amusantes.

— Et il est curieux, continua l’un de ces drôles, l’ex-élève de troisième, il est curicux que vous mes amis, amiei mi, qui avez été témoins comme moi, sicut et nos, du châtiment de ce garçon, vous n’en fassiez pas votre profit.

— Bah! aflirma le contremaître, il n’est pas muet ; c'est une plaisanterie,

— Qui dure un peu longtemps, riposta Picounoc, Car ily a six mois jour pour Jour, que, coupant son dernier mot en deux, il n’en a laissé tomber que la moitié.

Djos s'était éloigné des railleurs, et passant de pièce en pièce, il était venu jusqu’à la grève où d’un bond, il s'était élancé.

La forêt descendait Jusqu'au bord des eaux sombre et pleine de senteurs, et la verdure des bouleaux, des chênes et des € ables, tranchait admirablement sur le tuf noir des Caps qui s'étendaient plus loin comme des ailes de.

chauves-souris,

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