‹ Le pèlerin de Sainte-Anne [microforme]Chapitre 23 sur 68 · COMME TU NOUS AS FAIT PEUR · texte numérisé non relu

COMME TU NOUS AS FAIT PEUR

La cage où se trouvaient le muet et l'enfant atteignit le Cap Rouge vers le soir, à l’heure où le soleil descendait derrière la chaîne bleue des Laurentides. Le muet ne descendit pas au rivage. À peine s’éloignait-il un instant de la couche agreste où reposait la petite malade. Il semblait plongé dans de profondes réflexions, et de temps en temps, une larme roulait de sa paupière. La nuit arriva. L’eau devint noire comme un lit de ténèbres et quelques étoiles brillèrent au firmament. Tout le monde s’endormit sur les lits de sapin. Tout à coup un cri

suivi d'un juron sonore, s’éleva du large.

— Venez nous aider ; le vent nous jette sur

votre cage | Le contremaitre sortit vivement de son gite et demanda :

— Qui êtes-vous ? d’où venez-vous ?

— Nous venons du moulin de St-Nicolas, futil répondu, et nous descendons un radeau à Québec. Prêtez-nous un homme qui nous aide

‘à ramer.

Le contremaitre dit au muet :

— Vas-y donc, toi, tu seras rendu plus tôt avec ta protégée.

Le muct prit l'enfant, l’enveloppa dans sa capote d’étoffe grise et sauta dans le canot.

— Qu'emportez-vous là ? firent les deux canotiers.

Djos avait bien raison de ne pas répondre, Il coucha la petite à la pince du canot, et prit un aviron. Les deux hommes riaient, mais dans l'obscurité, personne ne les voyait rire. Le canot atterrit à l’Anse-des-Méres, et les plançons furent mis en dedans d’une estacade.

Le muet s’éloigna après avoir reçu des canotiers une bonne poignée de main. Il suivit la rue Champlain et se rendit à l’Oiseau de proie, portant dans ses bras la petite Marie-Louise. L'enfant semblait mieux, c'était sans doute la fraicheur de la nuit qui la ranimait. Le muet

avait résolu de la confier à une famille où ilavait servi comme domestique autrefois. T1

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savait que cette famille aurait pitié d’elle et la rendrait à ses parents. Mais il attendrait le lever du jour chez la mère Labourique. Il y arriva bientôt. Il frappa ; nul ne vint ouvrir. Un reflet de lumière glissait par une fente des contrevents. Il regarda et vit trois hommes qui causaient en fumant, assis à la table, près du mur. Il frappa de nouveau. La vieille hotelière vint, en se frottant les yeux, s'arrêter devant la porte verrouillée.

—Qui est là ? demanda-t-elle de sa voix rauque.

Personne ne répondit.

—-Qui est là ? parlez, fit-elle une seconde

fois.

Le muet frappa plus fort. Les trois individus assis à la table curent peur. Ils se leverent et sortirent par la porte qui donnait sur la cour. Le inuet frappiit toujours. La mère Labourique croyait à une visite de la police ; quand elle vit ses hotes dehors, elle reprit courage et se mit à débiver un tas de choses :

—-Mes bons messieurs, disait-elle, je vais ou-

vrir ; ne vous fâchez pas. Vous comprenez bien

qu’ii en coûte à une femme honnête de laisser entrer chez elle, la nuit, des hommes qu’elle ne connaît point.... Je ne garde personne à boire ici la nuit, je vous le jure. Je tiens une maison comme il faut.

Le muet riait de la méprise de la vieille, et, dans un coin d'un hangar humide, les trois hommes attendaient pleins d'inquiétude. Tout à coup une voix vibrante retentit :

—- Batiscan ! la mère, êtes-vous folle ? qu'’estce que vous nous chantez-là ?

La vieille eut un tressaillement d’allégresse,

— Charlot, mon coquin, dit-elle avec un rire enroué, comme tu nous as fait peur |

La porte s'ouvrit et Charlot entra suivi de Robert son compagnon. C’étaient les canotiers de tantôt. Le mret les suivit.

— Tiens ! Joseph ! fit-elle en l’apercevant.

Et cette petite fille ?... Où as-tu pris ça ?... Enlèves-tu les enfants, toi ?... Voyons, parle ! Il ne me répondra pas, non, à moi qui suis comme sa mère |

Djos mit un doigt sur sa bouche et fit signe quil ne pouvait parler. La vieille continua :

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— En voilà un mystère, par exemple! Fou, va! Parle donc. Picounoc vieni-il? J’ai hâte de le voir. Puis Paul Hamel qui parle toujours latin !… puis Sanschagrin, Lefendu, Tintaine, Poussedon ! Ah! mes gredins ! J'espère que vous allez vous amuser un brin. Il ne parlera pas, non |

Charlot observa :

— S'il vous répond, nous l’entendrons parler pour la première fois et pourtant rous avons passé deux heures ensemble. Nous avions besoin d'un homme et il nous a prêté ses services de la meilleure grâce du monde.

—— Oui, seigneur ! confirma l’autre.

— C'est un garçon obligeant, reprit lhôtelière, je le connais. Je vous dis que je suis presque sa mère. Il a demeuré longtemps ici.

Il était jeune alors ; grand comme ça... Mais ce n'est pas vrai que tu ne parles plus ?.. tu plaisantes ? :

Des larmes coulèrent sur les joues du jeune homme. Personne ne douta plus. La vieille reprit :

— Je vais éveiller Louisonne afin qu’elle prépare des lits. Ah ! mais! fit-elle, se ressou-

venant tout à coup, les amis !. Il faut que je les rappelle... Ils en ont eu une fameuse peur ! Vous frappez une heure durant et vous ne parlez pas. On vous questionne : mot !. Ce n'était pas rassurant. Ils ont délogé.

— C'est ce garçon qui à frappé, dit Robert, et nous ne sommes arrivés que pour entendre une bribe de vos lamentations.

La mère Labourique se fourra la tête dans un carreau sans vitre, et de sa voix rauque jeta daus l'obscurité immonde de sa cour des notes qui furent comprises, car un grand éclat de rire lui répondit, et les trois chenapans entrèrent. Robert et Charlot s'avancèrent au-devant du chef, puis regardèrent Rossette avec une surprise nullement déguisée.

— Serrez-lui la main, ordonna Saint-Pierre, il est des nôtres. À tantôt les explications.

Rossette et les nouveaux venus se donaërent, la main. |

— Pourquoi ne parliez-vous ? demanda le charlatin.

— Nous avons parlé dès notre arrivée; et

nous n'avons pas même eu besoin de frapper.

— Je ne comprends pas.

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l LE PÈLERIN DE SAINTE-ANNE 85 » — Nous avons été devancés par un jeune ! j homme, un muet. qui a frappé tant et plus, : 3 mais qui ne pouvait parler.

à — Où est-il ?

| - Là, assis près d’une enfant qu’il emmène , : je ne sais où. | e { Les brigands s'avancèrent pour voir le jeune homme et la petite fille. Un reflet de lumière s : tombait sur le visage pâle de Marie-Louise. a | On eût dit un ange taillé dans le marbre blanc. S \arie-Louise! s'écria tout à coup le e maitic d'école. | »- : — Mon oncle! répondit la petite, ec tout Ê émue, elle se jeta dans les bras du nouveau C Ë bandit, qu’elle avait coutume d'appeler ainsi quand elle vivait avec ses petites cousines, sous : î le toit d'Asselin.

Un éciair illumina la pensée du muet. Un it, frisson courut dans ses veines... la douieur et la colère, le regret et la peur déchiraient son le $ âme. Il se dressa, saisit l’orpheline et la ramena ; à lui.

it 3 — Laissez cette petite fille, voleur d'enfant !

hurla Rossette, qui reprit Marie-Louise par une main.

Le muct l’enlaça de son bras nerveux.

— Laissez-la ou je lui arrache l’‘paule, criait le maitre d'école.

L'enfant se mit à pleurer. Le chef intervint et dit à Djos :

— Cette petite à reconnu son oncle; elle veut le suivre ; quittez-la ou nous ailons vous mettre à la porte.

Le muet, emporté par la rage, laisse aller sa protégée, ferme les poings, et d’un coup violent, il fend le nez de l'oncle faux qui roule sur le vlancher malpropre avec lenfant. Mais les autres se ruent sur lui. Il se défendait bravement, secouant sa tête et ses épaules comme un lion irrité, sa crinière. Il s’adossa au mur afin de n'être pas attaqué par derrière. Ses bras tournaient comme des ailes de moulin, et les coups tombaient drus sur la tête de ses adversaires. La vieille hôtelière était terrifiée.

—Mon Dieu! gémissait-elle, ne faites pas tant de bruit, la police va venir. Nous allons

tous être arrêtés.

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qu

HABET DÆMONEM MUTUM.

Tout à coup un bruit effroyable ébranla la porte. La bagarre cessa comme par enchante-

ment. Le silence le plus profond régna sous ce

toit que venaient «le faire trembler les jurements et les blasphèmes, le bruit des mains et des pieds des lutteurs. Ceux qui arrivaient étaient les compagrons du muet. Rossette et le chef, tout meurtris, dispar ‘rent avec l'enfant.

— Mille sapins ! te voilà ici, toi, dit Picounoc au muet! Et la petite ?

Djos qui n’était pas encore calmé, menaça du poing le maitre d'école absent, et s’efforça de faire comprendre à ses camarades ce qui venait de se passer.

— C'est done vrai qu'il ne parle plus ? demanda la mère Labourique.

— Habet dæmonem mutum. En français : Il a le diable au corps, répondit l’ex-élève.

Charlot expliqua aux hommes de cage la scène qui venait d’avoir lieu. Ceux-ci jugèrent que

Djos n'avait pas raison de vouloir garder une

enfant qui retrouvait son oncle. Un instant \ ? * 1

après l'oncle sortit d’une autre chambre avec

un emplâtre sur le nez. A la vue du nez enflé

de Rossette, Picounoc prit un air effrayé, recula

de trois pas et se mit à chanter :

Ah ! quel nez! ah! quel nez!

Tout le monde en est étonné!.,

Le rire fut général. Le chef revint à son tour. Il avait un œil fort endommagé ; un cercle noir descendait jusqu’au milieu de la joue. L’ex-élève le montra du doigt, disant avec emphase :

— Oculos habent et non videbunt.

— Tu pourrais avoir ton tour, répliqua le vieux Saint-Pierre, qui n’était pas d'humeur à plaisanter.

Picounoc chanta de sa voix fêlée :

— Respect aux vieillards ! Songeons qu'un jour nous serons vieux et bons à rien, si ce n’est à donner des bénédictions.

— Des bénédictions ! gronda le vieillard, qui parle de bénédiction 1e1 ?

— C’est moi, répondit Picounoc. Mais, pas de gêne ; si vous n'aimez pas à nous en donner,

nous n’en serons pas pires amis. Nous nous

passons mieux de bénédiction que d'argent.

— Le chef fixa son œil perçant sur le jeune homme et tout à coup lui tendit la main.

— Serre cette main, mon garçon, lui dit-il, tu en es digne ; nous nous valons. Seulement, je suis ton maitre. Moi, c’est à mon père que j'ai dit de garder ses bénédictions.

— Mille sapins ! si je le connaissais mon père, j'en ferais bien autant.

Le muet était resté dans un coin, une jambe sur l’autre, les bras croisés, la tête penchée. Il se leva, prit son chapeau et sortit,

Les gens de chantier continuèrent à boire.

. e . \ Les brigands disparurent tour à tour par la

porte de la cour, et se retrouvèrent dans Île hangar.

— Avez-vous réussi ? demanda le chef aux deux canotiers.

— À merveille. Du bois superbe, répondit Robert. Nous avons coupé les liens sans éveiller de soupçons. Cependant nous avons failli avoir un petit désagrément. Un plançon s’est arrêté sur une rame restée dans le talet : cela fit du bruit. Alors Charlot a payé d'audace. T1 a appelé : on est venu ; il a demandé de l’aide :

on nous en à donné... sous la forme d’un muet. Imaginez donc la chance : un homme qui ne parle pas !

— Et toute la besogne a-t-elle été bien faite, demanda le chef?

— Oui, seigneur ! fit Charlot, la marque est enlevée et remplacée.

Rossette, accompagné de deux de ses camarades, conduisit alors la petite Marie-Louise chez mademoiselle Paméla, sa sœur. Le lendemain il écrivit à son beau-frère Eusèbe Asselin la lettre suivante

Mon cher Eusèbe, °

Une chose incroyable mais vraie : la petite Marie-Louise est entre mes mains. Tu ne la reverras plus. Elle à été amenée ici par un jeune homme de cage muet. Tes pupilles ont bien du bon sens de disparaître comme ça.

Brûle cette lettre. Viens à Québec vendredi ; je t'attendrai à l’Oiseau de proie...

Il songea d’abord à confier la lettre à quelqu'un des habitants venus au marché, mais il se ravisa ; il la mit à la poste ; c'était plus sûr. Asselin et sa femme la lurent ensemble et s’em-

brassèrent en disant : — la chance nous court !

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