LE RÊVE
Geneviève dormait d’un sommeil agité, sur un lit de paille, dans sa chambre de la rue Saint-Joseph, quand Rossette arriva avec la petite Marie-Louise. Les coups qu'il frappa l'éveillèrent. Elle se leva. Un faible rayon semblait percer le plancher sans tapis et jouer au plafond. C'était le reflet de la bougie qui s'échappait par une fente. L’orpheline fut enfermée dans un cabinet, et le frère entama avec sa sœur une longue conversation. Geneviève, inquiète, colla son oreille au plancher et put entendre. On complotait la perte de la petite. Elle se souvint de la femme chrétienne qui l'avait aimée et protégée, et il lui sembla que du fond de sa tombe elle la suppliait de sauver son enfant. Elle pria Dieu de l'aider, Redoutant d’être vue, elle se remit au lit, puis celle finit par s’endoriuir la face cachée dans un drap. Alors elle eut un songe étonnant,
Elle se trouvait dans un désert, sur le bord
d'une côte de sable jaune et brillant comme une poussière d’or. Et au pied de cette côte, à une grande profondeur, grondait comme un tonnerre sourd, le flot d'un torrent. EÆlle voulait s'éloigner de cette pente dangereuse et ne le pouvait pas. Une voix montait du fond de l’'abime, et cette voix, c'était celle de l’homme qui avait juré de la perdre.
— Viens donc, disait-il, cet homme, et sa bouche était séduisante comme une fleur de cactus.— Viens, le gazon est frais ici, l’onde est limpide et les oiseaux modulent des hymnes de volupté. Viens, l'autel est prêt. Je couronnerai ton front d’immortelles et de roses.
Elle ferma les yeux et fit un pas vers l’abîime. Le sable se mit à descendre avec un murmure sinistre. Elle eut peur et voulut remonter.
— Descends ! descends! disait la voix de l'amant.
Elle glissait, elle glissait, elle glissait. Mais l’homme était devenu monstre, et ses doigts armés de griffes déchiraient le sable pour le faire rouler plus vite. Elle fit un effort suprême
pour s'arrêter. Elle voulut crier : le son mourut
dans son gosier aride. Le hurlement du torrent
augmentait. Tout à coup elle vit surgir audessous d'elle un arbrisseau que le sable mouvant ne pouvait engloutir. Elle s’y cramponna avec l’énergie du désespoir. Un blasphème monta du fond du précipice. L'arbrisseau se développa, s’arrondit, prit la forme suave d’une belle femme. Geneviève reconnut son amie, la femme de Letellier, la mère de Marie-Louise.
Elle pleurait.
— Sauvez-moi ! supplia Geneviève.
— Sauve mon enfant! supplia la pauvre mère. Va le déposer au pied de la croix.
Et elle lui mit l’orpheline dans les bras. Geneviève vit alors une croix noire au sommet de la côte. Elle partit. Le sable roulait de plus en
plus : lamant multipliait ses appels. Les yeux
fixés sur la croix, haletante, épuisée, elle montait, montait. Soudain le soleil s'obscurcit, la nuit l’enveloppa: elle tomba évanouic. Elle était au pied de la croix.
Elle s'éveilla.