LE COMPLOT
Le chef des brigands, le charlatan et les canotiers n'étaient ras sortis de l'auberge. Après le départ d’Asselin plusieurs hommes de cage arrivèrent, et tous ensemble, voleurs et travailleurs, se mirent à vider les verres et à conter des histoires. Celles-ci, comme ceux-là étaient fortement épicées. L'hôtelière et sa fille essuyaient les carafes et rangeaient les verres sur les tablettes,
— Vous ne devriez pas raconter ces choses devant les ieunes filles, observa la mère prudente,
— Devant, non, mais derrière ? demanda Pi-
counoc,
— Si nous soupions ? proposa l’un des habitués.
— C'est une idée, fut-1! répondu. La mère, qu'avez-vous à nous donner ?
— Toutes sortes de choses,
— C’est trop, dit le charlatan.
— I] faut les avoir toutes, fit le chef, pour en trouver une bonne,
— Gredin, va!
Le souper fut joyeux et chacun paya pour soi.
— J'ai une idée, dit le charlatan au chef.
— Moi aussi, fit le chef.
— Ils se mettent deux pour avoir une idée, observa Picounoc, en haussant les épaules.
— Ce soir à dix heures, au lieu ordinaire, continua le vieux bandit. Le docteur roux, Robert et Charlot firent un signe affirmatif. Tous sortirent pour flâner un peu sur les quais et les grèves. Ils rencontrèrent, sur le seuil, l'ex-élève, Sanschagrin et le muet qui venaient de l’église de la Basse-Ville.
— La mère, dit l’ex-élève en entrant, 1 nous
” faut une chambre.
— Cest malaisé, mes bons fils, puisqu'il n’y
en à que deux, la mienne et l’autre. Dijos le sait.
— C’est l’autre que nous voulons.
— Retenue, mes agneaux, retenue |
— Alors, bonsoir,
— Arrêtez ! ne faites pas cela ; je vous connais; vous êtes de bons enfants, prenez la nôtre, Nous coucherons en bas, Louisonne et moi... Mais, pas de bruit... de la discrétion : j'ai promis qu'il n’y aurait personne là ce soir,
Ils montèrent. Une demi-heure après Paul et Sanschagrin descendirent. Le muet, fatigué, se jeta sur le lit pour s2 reposer. Il s’endormit. Quand il se réveilla les brigands entraient dans la chambre voisine.
— Mon idée la voici, commença le chef:
Aller à Lotbinière faire une visite à notre nouvel ami Asselin.
— C’est aussi la mienne, répondit le docteur, et vous comprenez bien que je n'ai pas fait boire et causer ce brave homme sans un noble motif.
— Vous êtes nos maîtres, firent Robert et Charlot.
— Il faudra mettre Rossette dans la confidence ; il pourra nous être d’un grand secours, reprit Saint-Pierre,
— Non, fit le charlatan, il aurait de la répugnance. Laissons-le s’aguerrir ailleurs. Trop de souvenirs se dresseraient devant lui! Asselin est son beau-frère, vous le savez ?
— Son beau-frère ? répétèrent, surpris, les deux canotiers. Ah ! ah!
— Alors, agissons sans lui et à son insu, repartit le chef... qui ira ?
— Robert, Charlot et moi, répondit le charlatan.
— Quand partirez-vous ?..
— Quand il vous plaira. Demain si vous l’aimez.
— Il vaut mieux attendre un peu, je crois, pour ne pas éveiller les soupçons d’Asselin, observa le chef.
— Puis il ajouta avec un malin sourire :
— Ne faites de mal à personne ; ne ramassez que des casquettes graisseuses et des bas défoncés. Rendez-vous méconnaissables aux yeux des hommes et des femmes, du diable et du Dieu.
Le muet avait tout entendu.