‹ Le pèlerin de Sainte-Anne [microforme]Chapitre 26 sur 68 · NON !... C’EST-A-DIRE OUI · texte numérisé non relu

NON !... C’EST-A-DIRE OUI

Geneviève n'avait guère dormi après le songe extraordinaire qui lui fut envoyé. Sa conscience s'était réveillée comme un lac secoué rar une commotion souterraine, et les remords déchiraient son âme maintenant. Elle crut que ce rêve était un avertissement du ciel Comment, en effet, expliquer ces songes mystérieux qui visitent parfois notre sommeil, soulèvent à nos yeux les voiles de l'avenir, anéantissent la distance et nous font vivre d’une double vie ?

Prétextant une raison pour sortir, elle courut au presbytère de la Haute-Ville, pria le bon curé de l'entendre, et pleme d’humihté, lui exposa toutes ses misères. Elle lui parla de la petite Marie-Louise, de la conversation qu’elle avait entendue et de sun reve étrange...

Le prêtre la bénit et la consola,

— Je connais une famille qui vous accueil lera et où vous pourrez vivre dans la paix et la. vertu. Il n’y a point d'enfants dans cette maison :ila plu à Dieu de refuser ce bonheur à ma sœur bien-aimée. Prenez l'enfant avec vous et allez, en attendant, à l’'Hôtel-Dieu. Je vous préviendrai. Je vais écrire à ma sœur, et vendredi soir, peut-être, vous partirez. La mère qui veille sur son enfant du haut du ciel veillera aussi sur vous. |

Geneviève revint forte et pure, dans cette maison de malédiction où elle avait passé la nuit. Le maître d'école et sa sœur étaient.

sortis.

— Ils sont allés chez la Drolette, dit la servante, pour lui offrir une jeune fille.

Geneviève entra dans la chambre de mademoiselle Paméla.

Le lit était défait, et l'enfant dormait encore. Elle la réveilla, la revêtit de sa robe et l’emmena pieds nus et sans chapeau. La pauvre orpheline n'avait jamais eu de souliers et son chapeau de paille était resté dans la forêt.

Quand Rossette et Paméla revinrent de chez

it.

la Drolette, la joie rayonnait sur leurs figures, la joie de l'enfer. En entrant il dit, lui :

— Habille-la vite, avant que Geneviève arrive. Farceur de muet qui voulait m’ôter cette petite drôlesse. Il sera fin s’il la rattrape... Et lui, je le pincerai bien ; il aura son tour,

Il fut interrompu par un cri de sa sœur.

— Qu'as-tu donc ? questionna-t-il.

Paméla sortit tout excitée de sa chambre.

— Elle est partie ! exclama-t-elle.

— Partie ! que dis-tu ? la petite est partie ?

Etilentra dans la chambre, regardant partout avec une inquiétude fiévreuse. Et il marmotait :

— Comment cela peut-il se faire ?

— Adée ! appela mademoiselle Rossette.

Adée, c'était une bonne grosse servante un peu simple.

— Quoi ? mademoiselle.

— Est-il venu quelqu'un ici ?

— Non.... c'est-à-dire oui.

— Non, oui ! Es-tu folle ?

— Mademoiselle chose, là. ... que monsieur a amenée hier... ,

— Geneviève ?

— Oui, elle est entrée il y à un moment.

— Et elle est sortie avec l'enfant ?

— Pour cela, je ne peux pas le dire, j'étais dans la cour, je ne les ai pas vues sortir.

Rossette pensa :

— Elles sont peut-être en haut: on se désole pour rien.

Il appela, personne ne répondit. Il monta, parcourut chaque pièce, visita la cave et le grenier.

— Parties ! exclama-t-il avec désesoir.

Il les chercha pendant trois jours et ne put découvrir le lieu de leur retraite. Ses compagnons se répandirent dans la ville comme des bêtes fauves, rôdant, flairant partout, s’attardant aux coins des rues pour épier les gens et les questionner. Tout fut inutile.

Le vendredi arriva. Rossette qui avait prié son beau-frère de venir à Québec, craignait de le voir arriver maintenant. Il était morne, irascible, et se serait donné au diable pour le plai-

sir de se venger de son ancienne amie. A l'heure où l’angélus du soir sonnait, il longeait les hautes maisons de pierre de la rue Saint-Paul. Il avait la démarche lente, indécise d’un flâneur. Une ca-

né

le

lèche venait au grand trot d’un cheval. Il s’arrêta pour la regarder passer. La vigueur du cheval l’intéressait peut-être. Ou bien il trouvait curieux de voir levé le soufflet de la voiture, par un temps sec et superbe. Tout à coup il poussa une clameur : il était comme foudroyé. C’étaient Geneviève et Marie-Louise qui se sauvaient ainsi.

— ÂArrêtez-les ! criait-il, arrêtez-les !

Les gens se détournaient pour regarder, et ne comprenaient rien.

Il appeia un cocher, et sauta dans la voiture.

— Vite ! fais crever ton cheval, s’il le faut ,.…. Malédiction ! vas-tu partir ? Fouette ! marche ! file ! En avant ! rejoins-les.

Le cocher ne se le fit pas répéter. La mèche du fouet claqua, le cheval bondit. Tout le monde s'arrêtait pour voir cette course effrénée. Les autres calèches donnaient tout le

chemin. Les deux voitures suivirent la rue St-Joseph jusqu’à la rue du Vieux-Pont, puis roulèrent vers la rivière St-Charles.

— Fermez la barrière ! cria le premier cocher quand il fut sur le pont.

Le gardien obéit. Rossette qui venait d’ordonner de passer tout droit, poussa un énorme juron.. C'était une minute de retard. Cependant la rapidité du cheval qui se sauvait, n’était égalée que par la rapidité de celui qui le poursuivait. Les fers résonnaient fort sur le chemin durci. Des flocons d’écume se formaient sous le; harnais, et les chevaux exhalaient de leurs naseaux dilatés, un souffle brûlant. Ils prirent le galop. La petite orpheline, tout effrayée, se serrait contre Geneviève. Geneviève, pâle, interdite, avait peur de tomber entre les mains du maître d'école : elle pensait à son rêve étrange. Elle fut tirée de cet état par la voix du charretier qui lui dit :

— Il faut arrêter : je n’ai pas envie de faire crever ma bête.

— Mon Dieu ! mon Dieu! fit-elle, n’arrêtez

donc pas |

Il se pencha pour regarder en arrière.

—Les voici, reprit-il; ils nous rattrapent.

Ils vont nous barrer le chemin. Vous ne connaissez pas de maison où vous seriez en sûreté ?

— L'église, répondit-elle, le presbÿtère

Le cocher pencha la tête. Le cheval curait

ire

ez

toujours, et le fouet tombait comme un serpent tordu, sur son dos tout blanc d’écume.

Le maître d'école encourageait son charretier :

— Fouette! arrive! rejoins-les! Tu seras joliment récompensé, mon garçon. Fais crever ta bête, si c’est nécessaire. Je t'en promets une meilleure.

— L'animal est bon, répliquait le cocher. Si j'étais sûr d'aller en paradis comme je suis sûr de les rejoindre...

Rossette souriait. L'église de Beauport approchait : le clocher montait vite dans le ciel. Les deux chevaux couraient côte à côte, maintenant, et tête contre tête, et les roues étaient à chaque instant, sur le point de se broyer dans un choc terrible. Rossette regardait Geneviève d’un air moqueur. Geneviève ne voyait rien.

La calèche qui emportait le maitre d'école se trouva enfin devant l’autre.

— Barre la route ! ordonna Rosscette.

Le cocher guida son cheval de manière à gêner la course de l’autre. La fuite n’était pas aussi rapide. Au reste, la montée était un peu

raid > ; on n'irait pas loin. Rossette triomphait.

Au bout d’une minute il se retourna pour voir le résuliat de son stratagème. Il n’y avait plus rien. L'autre voiture avait décrit un demi-tour et s'était jetée dans le chemin qui menait au presbytère.

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