L'ASSEMBLÉE DE PARENTS
— Un, deux, trois, quatre, cinq, six... Vous n'êtes encore que six ; nous ne pouvons point procéder. Il faut que vous soyez sept : la loi est précise. Vous êtes tous parents des mineurs ? Les amis ne comptent qu à défaut de parents... Je vais prendre vos noms, qualités et degrés de parenté ; ça sera autant de fait en attendant le septième... Mes lunettes ? Allons ! où sont mes lunettes ?... Agathe, avez-vous vu mes lunettes 2...
Une voix enroute répondit du fond de la cuisine :
— Non, monsieur le notaire, Je ne les ai pas vucs.
Le notaire cherchait partout, rangeait, soulevait et remettait dix fois à la même place les papiers et les livres qui encombraient sa table. Il commençait à perdre patience et grommelait entre ses dents. L'un des six, Moins gêné que les autres, éclata de rire, et le notaire le regarda sévèrement,
— Pardon, fit le rieur, mais elles sont presque à cheval sur votre nez.
Le tabellion porta la main à son front.
— Tiens ! dit-il, je pouvais bien ne pas les voir.
Il rit en disant cela et les autres crurent qu'il avait de l'esprit.
Au même instant la porte s'ouvrit et le septième entra.
Le notaire que je viens de vous présenter se nomme Edmond Bégeon. Il n’est pas vieux et n’a pas l'air jeune. Ilest petit et semble se cacher au fond de sa barbe. Les responsabilités de la profession ont labouré son front. Il chante au lutrin et grogne à la maison. I] a été conseiller, maire et marguillier. Il se croit quelqu'un, les autres le croient quelque chose et c’est assez pour son bonheur.
Les sept personnes qui réclamaient ses services professionnels étaient les parents du * défunt Jean Letellier. Ils s’assemblaient pour nommer un tuteur aux petits orphelins, Joseph, âgé de huit ans, et Marie-Louise, que sa mère
avait mise au monde en mourant.
Le notaire prit sa plume d’oie, une grande
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feuille de papier réglé, et coucha les préliminaires, Quand il eut fini il se tourna vers les Parents et demanda :
— Qui choisissez-vous ?
— Pierre Leclerc, dit l’un.
— François Blanchet, fit un autre,
— Non!
—- Oui !
— Allons! messieurs, pas d'animosité, observa le notaire en essuyant les verres de ses lunettes,
— Blanchet est plus vieux, remarqui un troisième, Jacques Boisvert.
— Leclerc est cousin germain, repartit Lali-
berté, le premier qui avait parlé.
Boulet, le MaAÇON, qui se trouvait parmi les sept, proposa de nommer Eusèbe Asselin :
— C'est à lui que revient Ja charge, dit-il, il est beau-frère du défunt.
Au même instant un cheval s'arrêta devant la porte. Un homme aux Cneveux crépus, à la longue barbe, sauta de la charrette et entra dans l'étude de maitre Bégcon.
— Est-ce que j'arrive trop tard, demanda.
t-il ?
— Non, monsieur Asselin ; il n’y a rien de fait, répondit le notaire,
— J'en suis bien aise. On m'a oublié, mais je n'oublie pas, moi.
— Tu aimais tant ton défunt beau-frère, risqua Laliberté.
Eusèbe Asselin répliqua, lançant un regard de feu :
— Toi, mêle-toi de tes affaires, ce sera mieux.
— Allons ! messieurs, pas de querelle ici, supplia le notaire...
A la question. Qui nommez-vous ?
— Eusèbe Asselin, cria Boulet.
— Leclerc ! répliqua Laliberté.
Les autres gardèrent le silence.
— Je prends les noms, dit le notaire.
Et il écrivit, en murmurant d’une voix basse et grave, les noms proposés.
Asselin l’emporta.
—On fera ratifier par la cour, reprit maître Bégeon.
Maintenant nommez le subrogé tuteur.
Le choix fut vite fait. Tous, excepté Asse-
lin, opinèrent pour Laliberté. C'était comme une revanche qu'ils voulaient prendre. Eusèbe
les regarda d'un œil qui voulait dire : Je suis plus fort que vous !
Il emmena chez lui les deux orphelins.