PREMIÈRES LARMES
La petite Marie-Louise se développait bien.
Elle était gentille et douce. Son œil grand ouvert semblait déjà regarder la vie à travers un rêve. Joseph poussait bien aussi. Une plante vivace qui mordait ferme au sol. Cependait il portait parfois des airs de souffrance. Il travaillait trop etne dormait pas assez. Son tuteur le faisait lever dès six heures du matin, en hiver, pour l'envoyer, mal chaussé et misérablement vêtu, donner le foin aux génisses et l’avoine aux chevaux, délier les gerbes pesantes et les étendre sur l'aire. Il se hâtait de défaire un lien, puis il entrait dans l’étable pour se réchauffer à l’haleine des animaux. Les bœufs aux cornes longues, les génisses à la robe luisante ruminant toujours avec un iéger bruit de meule qui broie le grain, le regaidaient fixement avec
leurs grands yeux doux, et semblaient touchés
de sa misère. Son oncle lui avait fait un fléau et déjà durant de longues heures, il battait les épis. Puis, il apportait de l’eau à la maison ; souvent même, il en puisait pour l’étable ou l'écurie. Alors c'était une corvée pénible. Il eût fallu n'avoir point de cœur pour le voir sans le
plaindre, tirer, avec un long crochet de bois
glacé, le seau demi-plein qu'il allait verser dans les auges profondes. Transi de froid, il pensait au soleil et soupirait après l'été. Et, l'été, ce n'était plus de froid que souffrait le pauvre orphelin, mais de chaleur. Le supplice changeait, c'était tout.
I] fallait bêcher le sol humide ou dur, herser les planches raboteuses pour ensevelir les grains, déterrer les roches qui nuisaient à la charrue, arracher les racines et les broussailles dans les abatis. Au temps de la moisson, il glanait les épis, ramassait avec le râteau, mettait les harts, aidait à charger les voitures. Il montait sur le fenil pour fouler le foin que la fourche de saule jetait par bottes pesantes. La sueur ruisselait de son visage et sur tout son corps ; ses jambes fatiguées tremblaient ; ses yeux s’emplissaient de larmes et de poussière ; ses poumons
aspiraient un air étouffant .... Alors, il pensait au vent, à la neige, et désirait l'hiver. Laliberté, le subrogé tuteur, avait bien quelquefois fait des observations à Asselin ; mais il n'avait guère de patience, Asselin, et l’on s'éloignait, quand on le voyait secouer sa grosse tête frisée, ou fermer ses poings osseux.
Vieux garçon de trente-six ans, il était devenu misanthrope. Les voisins lisaient qu’il ne se mariait pas afin de dépenser moins. Il ne riait jamais. Possesseur d’une belle ferme de quatre arpents sur trente, il se disait pauvre, travaillait beaucoup et ne donnait rien.
Josephte Racourci était sa ménagère. Grande, sèche, sans âge avouable, babillarde comme une pie, économe jusqu'à l’avarice, elle s’engageait à sept chelins par mois, depuis nombre d'années, toujours dans l'espoir, disaient les
malins, de se donner un jour pour rien. On n’aimait, dans le canton, ni le vicux garçon, ni la vieille tille,
LE PÈLERIN DE SAINTE-ANNE LES PETiTS ÉCOLIERS
Quand la mère Lozet apprit qu’Asselin était le tuteur des enfants de Letellier, elle dit en plongeant le pouce et l'index dans sa tabatière :
— Je les plains, ces pauvres orphelins !
Et une larme vint luire au coin de sa paupière ridée. C’était une bonne vieille que la mère Lozet. On la voyait accourir partout où il y avait une douleur à consoler. Elle était plus empressée à partager les peines que les plaisirs. Elle disait :
—- Ceux qui sont heureux n’ont pas besoin de moi : ils ont toujours assez d'amis ; mais les malheureux sont souvent seuls.
Ce fut la femme de Louis Gagnon qui lui conta cette nouvelle, un jour qu’elle la rencontra près du cenellier, à la fourche des chemins. Et, justement, pendant qu’elles causaient, le petit Joseph, l’orphelin, passa en
pleurant. Ii portait un livre et une ardoise
sous le bras vauche, et de sa main droite il tenait le bord de son chapeau de paille, car il ventait fort. Il se rendait à l’école.