‹ Le pèlerin de Sainte-Anne [microforme]Chapitre 31 sur 68 · A LA DÉRIVE · texte numérisé non relu

A LA DÉRIVE

La nuit était obscure. Un sourd grondement montait des profondeurs du fleuve. Le canot qui emportait le muet glissait sur la calme surface des ondes, comme, sur la plaine verdoyante, l'ombre d’un nuage qui vole au ciel. Le muet était couché au fond du canot. Il sentit courir sous lui une fraicheur désagréable, comme l'attouchement glacé d’un reptile. Il essaya de se lever et fit pencher la nacelle. Il parvint à se glisser à l’un des bouts. La sensation du froid humide augmentait toujours, mais lentement. L'eau s'introduisait peu à peu par les fentes décalfatées. Une angoisse mortelle le saisit. Le ciel était noir et le fleuve,

toujours calme. Se noyer quand la tempête

gronde et que les vagues écument, cela se conçoit ; mais se noyer quand pas un souffle ne ride les eaux, quand pas un flot ne berce l’embarcation, cela semble impossible. Il réussit à se mettre la tête sur le petit siège, et cela le reposa un peu. Mais l’eau entrait toujours. Un rayon d’aurore parut à l’orient, au-dessus de la forêt sombre, et dans son âme, en même temps, à la pensée de sa mère, luit une dernière espérance.

— O bonne sainte Anne, sauvez-moi, et j'irai pieds nus et nu-tête à votre sanctuaire de Beaupré, pensa-t-il, en regardant le ciel.

I1 leva la tête ; le canot se mit à vaciller. Il vit les côtes du Platon avec leurs couronnes d'ormes et d’érables chevelus ... Pas une voile ne venait ; pas une brise ne soufflait. Seul un canot de pêcheur s’attardait sur la batture du Cap-Santé. Immobile, il vit dans le demi-iour, l'eau qui le couvrait lentement, comme le suaire de la mort. Ses membres engourdis se glaçaient et sa tête devenait brûlante. Des larmes roulèrent sur ses joues. Il dit mentalement l’Ave Maria ; eut un souvenir pour sa

petite sœur chérie, un souvenir pour la jolie:

Noëmi... Le canot s’enfonçait toujours et ses bords ne s’élevaient plus que de quelques pouces au-dessus de la nappe limpide. Il se souleva, dans un dernier effort pour éviter le contact de l’eau qui lui léchait la gorge. La fatigue le gagna peu à peu, sa tête devenue trop lourde redescendit sur le petit siège submergé, et le flot courut avec un léger murmure sur sa bouche qui le repoussa dans un râle de désespoir. Il fit alors cette résistance instinctive et brusque que fait tout être mourant pour échapper aux étreintes fatales de la mort, et le canot chavira.

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