INQUIÉTUDES
Eusèbe Asselin ne trouvait pas avoir payé trop cher la condamnation de son pupille. Le
mutisme de Joseph n'était plus, en effet, un secret pour lui. Rossette avait appris, des gens de chantier, la terrible punition que le ciel avait infligé au jeune blasphémateur et s'était empressé de raconter la chose à son beau-frère. Mais le secret fut bien gardé dans la famille. Et l’avare Asselin, déguisant ses soucis, ne perdait pas une occasion de vilipender son employé infidèle, et de se moquer de ceux qui laaient protégé. Noémi Bélanger en éprouvait
une sérieuse tristesse. Elle ne chantait plus en allant à la récolte. Cependant elle sentait que son cœur sans défiance s'était laissé prendre et elle voulait redevenir indifférente. Hélas ! le
cœur qui s’est donné à l'amour ne se délivre pas facilement de ses chaînes : il est comme l'oiseau qui ouvre ses ailes captives dans une cage étroite. Il s’élance vers la liberté et retombe | |
meurtri. Quand elle passait devant la maison
déserte des pupilles, le souvenir du muet se
ÿ réveillait plus vif, et l’orgueil blessé luttait dans son âme contre l’amour perdu.
Depuis larrestation du pèlerin un nuage
avait obscurci la sérénité de Geneviève. Elle ne
se croyait plus à l'abri des insultes de son an- |
cien maître, dans cette maison calme du Château-Richer ioin dela ville et loin du monde. Elle veillait sur l'enfant avec une sollicitude extrême. Madame Lepage, sa bienfaitrice nouvelle, s'était vite attachée elle aussi à la mignonne orpheline, et déjà elle formait des rêves brillants et de riants projets pour son avenir. La naïve enfant qui n'avait jamais entendu une parole affectueuse, ne comprenait rien à son bonheur, et se demandait pourquoi on l'aimait ‘ainsi. Les jours s’écoulaient paisibles comme le grand fleuve qui dormait à la porte de la maison.
Le soir de l'arrestation du muet, les deux beaux-frères, Rossette et Asselin, avaient causé longtemps, à l’Oiseau de proie; longtemps ils s'étaient demandé s’il fallait reprendre l’enfant ou la laisser avec ses parents adoptifs, l'élever en tutelle ou la faire disparaître.