CHARLÔT S’EXERCE LA MAIN
— Le voici, cet habitant, avait dit l’ex-élève, en voyant entrer à la Colombe victorieuse, un
homme vêtu d’étoffe grise du pays, et coiffé d'un chapeau de pailie ronde,
Un moment après le chef des bandits invitait tout le monde à se rendre à l’hôtel d’en face. Voleurs et gens de cage marchaiïent bras dessus, bras dessous. Soyons juste, ces derniers ne connaissaient point l’infâme et dangereux métier de leurs amis d’un jour. Ils avaient de riches défauts, mais ils respectaient le bien d'autrui.
La maîtresse de la Colombe victorieuse fut ravie de voir entrer à la fois tant de personnes. Le chef s'approcha du comptoir, se retourna, puis fixant les habitants :
— Messieurs, dit-il, voulez-vous prendre un verre avec nous ?
— Merci, nous venons de prendre, fut-il répondu.
— Cela n’y fait rien, insista le vieux Saint- Pierre ; approchez, nous allons faire connaissance. Versez à tout le monde, madame.
L'hôtelière mit plusieurs carafes sur le plateau,
La conversation s’engagea. On parla du beau
temps et de la récolte, du commerce et des.
ré
LE PÈLERIN DE SAINTE-ANNE 175 chevaux ; puis, enfin, du jeune voleur que la justice avait arrêtée dans ses beaux exploits.
— Mille noms d’une pipe! s’écria le chef, ce garçon-là paraissait pourtant bien honnîûte.
— Honnête, monsieur, reprit avec feu l’un des cultivateurs, honnête, ce garçon-là ! oui, il l'est, j'en suis sûr.
— Comment pouvez-vous affirmer cela, vous ?
le procès a eu lieu, la preuve à été accablante, le jugement, approuvé de tout le public.
C'était le docteur au sirop de la vie éternelle qui prenait la défense du tribunal.
— Ah! monsieur, affirma l'habitant, si vous saviez Ce que je sais, vous verriez que les tribunaux peuvent se tromper et que la justice a souvent un bandeau sur les yeux.
— Mais que savez-vous donc, vous, que la cour n'a pu savoir ?
— Je sais que ce jeune homme n’a pas commis le vol pour lequel il a été condamné,
— Vous auriez dû venir rendre témoignage en sa faveur, alors. IL est trop tard maintenant,
—- Pardon, il n’est jamais trop tard pour réparer une faute,
— Qu'allez-vous faire ?
— Je vais raconter ce que je sais, ce que j'ai vu, ce que J'ai fait.
— Si nous pouvons vous aider en quelque chose, fit le chef, nous le ferons de tout cœur. Les honnêtes gens doivent s'unir pour faire triompher la vérité, comme pour écraser le mal.
— Ça ne sera pas long, repartit Pagé, l’habitant. Je vais dire que j'ai sauvé l'accusé au moment où il se noyait, solidement lié avec de fortes courroies, dans un canot qui s’en allait à la dérive plein d’eau.
Les voleurs se mordaient les lèvres.
— C'est étonnant, c’est incroyable, murmurait Saint-Pierre.
— Et les voleurs devaient être nombreux, reprit Pagé, car un gaillard comme le muet ne se laisse pas garrotter par des femmes. I] paraît, continua-t-il, fier d’exciter tant d’intérét, qu’une jeune fille qui demeure près de chez Asselin, a vu les brigands : même que ces polissons l’auraient embrassée pendant qu’elle trayait ses vaches, au champ.
— Vous serez un bon témoin, vous, remar-
qua Robert,
ar-
— Moi? je sauverai ce garçon, ou il y a pas de justice au monde.
Le chef se leva, car tous s'étaient assis pour converser ; il tendit sa main à Page.
— Vous êtes un brave homme, lui dit-il, et je vous souhaite bonne chance.
Cependant Picounoc s'était approché d'Emmélie. Elle l’attirait invinciblement, et il se plaisait à regarder les boucles soyeuses de ses cheveux blonds. Ses regards insolents troublèrent la jeune fille et elle rougit. I] lui parla de l'ex-élève. Cela lui plut sans doute, car sa figure devint souriante ; cependant elle fut d'une discrétion parfaite et son doux secret resta bien enfoui dans son cœur aimant. Quand elle se retira, Picounoc la suivit des yeux: le feu d son âme jaillissait de ses prunelles.
De son côté, tout en parlant avec les autres, le chef avait remarqué l’hôtelière et il faisait des rêves insensés. C’est que la propriétaire de la Colombe victorieuse était une belle femme, malgré son air de souffrance, et que le vieux Saint-Pierre était un libertin.
Il était près de neuf heures quand Pagé sortit de l'hôtel pour retourner au bateau où
Richard, un cousin, lattendait. Les voleurs l'avaient retenu à dessein jusqu'à l'heure des ténèbres. Cependant Charlot s'en était allé plus tôt. Il s'était dirigé vers la place où gisaient sur leur fond plat les bateaux de pas sage. La mer était basse. Quelques rares lai
ternes poussaient vers les endroits dangereux des reflets pâles et tremblants. On eût dit des doigts de cadavre montrant les lieux où se cachent les poignards. Il se glissa le long du quai dans un angle fort obscur. Sa main fermée était gantée de plomb. IT attendit, Une demi-heure s'était à peine écoulée qu'il entendit les pas d’un homme sur la grève sombre.
— Pagé, est-ce toi ? demanda-t-il.
— Oui, cest moi, répondit l’homme ; et il ajouta : Est-ce toi, Richard ? je ne te reconnais plus. |
— Oui; viens donc par ici.
Pagé entra dans l'angle noir.
— Diable ! Richard, murmurait-il, te sauvestu ?... j'ai de la vase jusqu'à la cheville... je m'en vais par là-bas...
Il tourna le dos au quai et se dirigea vers les
barges.
ais
Alors Charlot s'avança derrière lui, doucement pour ne pas être entendu, et quand il fut bien près il lui abattit sur la tête son poing chargé de plomb. Le malheureux tomba la face dans la boue. Charlot le frappa encore, le frappa toujours jusqu'à ce qu'il crût la vie éteinte. Alors il s’éloigna satisfait,