‹ Le pèlerin de Sainte-Anne [microforme]Chapitre 54 sur 68 · LES DEUX AMANTS DE NAGUÈRE · texte numérisé non relu

LES DEUX AMANTS DE NAGUÈRE

Geneviève était devenue folle de peur. Elle cherchait toujours la petite Marie-Louise, la demandant aux arbres, aux oiseaux, aux ri-

vières, aux hommes.

— Rendez-la-mot, priait-elle d'une voix

pleine de larmes, rendez-la-moi! Sa mère qui cst au ciel se désole, et moi qui suis sur la terre je serai perdue. Rendez-la-moi !

Elle avait une idée fixe : aller à Québec dans: l’infâme maison de Paméla. Le souvenir de ce qu'elle y avait vu, se réveillait tout vivace. Elle partit, repoussant avec colère ceux qui tentaient de l'arrêter. M. Lepage pensa qu'il valait mieux ne pas la contrarier, Il la laissa marcher sa route pénible, mais il la fit surveiller avec soin.

Les ravisseurs ne se rendirent à la ville que la nuit suivante. Munis d'œufs et de lait, ils avaient passé la journée sur le foin plein d’arome, dans une grange, au pied des côtes.

élevées de l’Ange-Gardien. Rossette se plaienait d’une insupportable douleur à l'épaule. La rame avait fait sa marque. Le chef était sombre : il regrettait beaucoup son ami le docteur rouge. Robert espérait le voir arriver soudainement, ce charlatan rusé qui les avait tant de fois aidés de ses conseils. Charlot, souriant, se vantait d’être capable d’emporter une femme comme il avait fait de l'enfant. I a petite orpheline avait pleuré mais elle semblait un

peu consolée.

Il fallait se refaire un peu des fatigues de: l'expédition, boire au succès, boire aussi à la

LE PÈLERIN DE SAINTE-ANNE 229 dans: victime regrettée. La victoire coûtait trop. Enle ce ‘ermés dans une petite chambre de la maison

Elle de Paméla, ils burent longtemps. Gaillards, ils ten- furent gais et jaseurs : gris, ils devinrent exil va- pansifs et vantards ; ivres, ils se fâchèrent et aissa vorlurent se battre ; ils se donnèrent la main “veil- et s'embrassèrent ; ils s’attendrirent au sonve- | nir du charlatan et se mirent à pleurer ; ils

» que s’'endormirent et ronflèrent, , ils Le maître d'école se leva soudain comme s’il d’a- eut rêvé, tira de sa poche un long couteau à côtes. ressort, dont il ouvrit la lame aiguë, et s’'approplai- cha de l’orpheline endormie sur une chaise. Il aule. | se pencha sur elle, puis se redressa riant d'un était rire infernal. La lame du couteau luisait à la doc- lumière de la bougie ; le chef, Robert et Charriver lot ronflaient toujours. Avait-il envie de tuer avait l'enfant, ou cédant à un de ces caprices inexsou- plicables qui passent par la tête des gens ivres, une voulait-il seulement lui faire peur? Il recula etite d'un pas, comme pour donner plus de force au ; un coup qu'il lait porter. Il ne riait plus ; il pre-

nait un air féroce ; mais à son tour l'enfant enss de: dormie souriait doucement.

à la Le muct revint chez Lepage, dès que les

brigands eurent pris la fuite. Il s'était blessé un pied sur une pierre tranchante, et des gouttes k 4 de sang marquaient son passage. Ceux qui le É virent arriver s’écrièrent :

| — Voici l’un de ces misérables ! enchainonsle!

L’infortuné pèlerin vint au-devant d’eux.

— Il est blessé, observa quelqu'un, voilà pourquoi il n’a pu se sauver comme les autres.

Le muet fit avec douceur un signe qui vou-

lait dire : vous vous trompez. 1 — Est-ce qu’il ne parle pas ? demanda-t-on.

— Non, répondit Lepage, c'est ce muet qui b

vient d’être condamné, pour vol, à cinq années de pénitencier. f:

Un murmure de surprise et de terreur s’éle- le va. Plusieurs dirent en branlant la tête : | si — Rien d'étonnant alors s’il enlève les en- r: Me fants... Ne le laissons pas échapper. | T 1 Pendant que le maître d'école, rendu gs fou par l'ivresse, levait pour le plonger v dans le cœur de l’innocente enfant, son large d à couteau, la porte s’ouvrit et une ombre lugubre b Le entra, Elle s’avanca silencieuse, allongea ses te bras maigres, tendit ses doigts nerveux, et com- jo

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me une tenaille, le mordit à la gorge. Rossette, épouvanté, laissa tomber son arme. I/’ombre, vivement la ramassa. Et alors, menaçant à son tour le bandit, elle lui cria :

— Monstre, quel mal t'a fait cette enfant ?... Sa mère me l'a confiée et je la sauverai!...

Fuis ! va-t-en! ou je t'enfonce ce couteau dans le cœur !

— Geneviève, dit le maitre d'école, ne frappe pas : écoute ! Je ne voulais pas la tucr.. c'était pour lui faire peur...

— Va-t-en! sors ! fuis ! ou je te mets en lambeaux.

Elle faisait jouer l'arme menaçante devant sa face livide. Il voulut réveiller ses camarades ; la pointe du couteau lui fendit la Livre. Il se sauva ; elle le poursuivit dans la rue, lui effleurant le dos à chaque instant avec sa lame aiguë, Tout à coup elle s'arrête : la pensée de l'enfant, sans doute. Il profita de ce répit pour s’esquiver. Elle revint sur ses pas jusqu'à la maison de Mademoiselle Paméla. Paméla, sortie de bonne heure, n’était pas rentrée encore. La porte était ouverte ; les brigands ronflaient toujours, mais l'enfant était disparue.

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