UNE RAME QUI NE FOUETTE PAS L'EAU
Lepage se leva de bonne heure, fit sa prière: à genoux au pied de la croix, puis s’en alla couper le grain. Il fut surpris de trouver l4 porte: débarrée, et crut qu'il avait oublié de mettre le loquet. En allant à l'ouvrage il offrait à Dieu sa journée et regardait avec admiration les mer-
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veilles de la nature qui publient la puissance du Créateur.
Geneviève était matineuse. Madame Lepage, futétonnée de ne la voir point préparer, au feu de l'âtre, le déjeuner frugal. Elle supposa que la présence du muct l'avait empêchée de dormir, et qu'elle n'avait cédé au sommeil que le matin, alors qu'avec les ténèbres s'envolent les folles terreurs. Elle entra dans la chambre de ses protégées, mais aussitôt clle recula d'épouvante en poussant un cri. Geneviève la regardait avec de grands yeux secs et vitreux, ses cheveux flottaient sur l’orciller, ses pieds et ses mains étaient liés aux poteaux du lit, un bandeau pressait sa bouche muette. La place de lorpheline était vide,
Les voisins, avertis, accoururent. Lepage qui se dressait pour aller déposer une poignée de blé, regarda du côté de la maison et vit les gens entrer chez lui. Il planta sa faucille dans un piquet de cèdre et partit.
Geneviève fut vite débarrassée de ses liens et de ses bâillons. Elle éclata de rire. Il y avait de lhébétement dans ce rire, et cela faisait mal.
— Elle est folle, disait-on.
— Marie-Louise ? où est Marie-Louise ? demanda Madame Lepage.
A ce nom l'infortunée Geneviève se dressa brusquement et elle se mit à chercher, dans le lit, à la place encore chaude de l'enfant.
— Vous l'avez cachée, dit-elle, rendez-la moi : sa mère me l’a confiée. Il faut que je la sauve, si je veux être sauvée . . . il faut que je la dépose au pied de la croix.
Elle se jeta en bas de sa couche et sortit en appelant : |
— Marie-Louise ! Marie-Louise !
Lepage arriva. Sa femme était tout en pleurs. Les voisins lui dirent tout. Il courut à la chambre de son hôte, le dernier venu: elle était déserte ; il monta au grenier : personne !
— Ils s'étaient entendus ponr nous tromper, s’écria-t-il amèrement, c’étaient deux bandits !
Les brigands, sortis de la maison sans faire de bruit, descendirent en courant sur la grève. Le charlatan portait Marie-Louise qui tremblait de peur et de froid. I] la déposa sur les galets,
près de lui, pendant que les autres poussaient
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la chaloupe vers les flots qui déferlaient plus loin.
— Les rames! la voile ! commanda le chef, au moment où la quille laissait le fond vaseux pour danser sur la vague.
Le charlatan arrivait avec son précieux fardeau.
— Le succès à dépassé nos espérances, dit-il en riant. Au revoir, (teneviève !
— Les rames, la voile, répéta Charlot, où sont-elles ? Je ne les trouve point.
On regarda sur les bancs, on chercha dans le fond de la chaloupe, rien !
Les brigands ne riaient plus.
— Le roulis les aura jetées en dehors, fit le chef, cherchons bien.
— Je les avais attachées, affirma Robert .
Elles ont été enlevées.
Ils rôdèrent longtemps parmi les roches et les ajoncs.
— Si c'était le muet? repartit tout à coup Charlot,
— Le muet ?
— Oui, il à passé Ia nuit chez Lepage.
— Et tu ne l'as pas dit? reprocha le chef, avec un blasphème épouvantable.
— En ai-je eu le temps ? Au reste, pourquoi ? M. Lepage qui le croit évadé de la prison et ne sait pas son innocence, l'avait enfermé au grenier.
— Damnation ! cria Robert, tu sais que nous avons juré de le tuer,
— Et nous le tuerons. Mais à chacun son tour, Aujourd'hui l'enfant, demain le dangereux garçon.
— Nous n'avons plus qu'à regagner la ville à pied, fit le chef. Partons.
Le docteur au sirop de là vie éternelle s’approcha d’une talle d'aunes qui paraissait comme un bouquet noir sur la rive sombre, et son pied s’embarrassa dans quelque chose d'humide et de mou comme le linge que la blanchisseuse tire de la cuve. Il se pencha, palpa. C'était la voile, Un éclair de joié illumina, dans l'obscurité, sa face roussâtre,
— Ici lici! je les ai! cria-t-il à ses compagnons, je... Il n'acheva pas. Une rames’était levée puis abattue sur lui. Il poussa une plainte formidable, Les complices qui accouraient s’arrêtè-
rent effrayés. Ils entendirent du bruit dans le feuillage, le pas d’un homme. Ils étaient découverts. Une sueur froide inondait leur front maintenant. Ces lâches assassins, ils avaient peur de leur invisible ennemi. Le chef confia l'orpheline à Charlot.
— Emporte-la, ordonna-t-il. et sauvonsnous.
L'un d'eux, le maître d'école, passa trop près des aunes, la rame lui fouetta l'épaule: il ne tomba point, mais il s'enfuit en criant de rage et de douleur, L’invisible ennemi, c'était le pelerin.