‹ Le pèlerin de Sainte-Anne [microforme]Chapitre 61 sur 68 · OU LE VIEUX CHEF USE DE SON DROIT DE MAUDIIL · texte numérisé non relu

OU LE VIEUX CHEF USE DE SON DROIT DE MAUDIIL

Le lendemain, dans ja relevée, le chef touours mis en bourgeois, la tête couverte d’une perruque noire et la lèvre ornée d’une longue moustache, sortit pour visiter les fermes, Il se dirigea vers l’église. C'était ce jour-là même, et vers la même heure, que l’ex-Clève et sa jeunc amie se promenaient dans les allées du jardin nouvellement acquis par l’hôtelière de la Codombe victorieuse ; c'était au moment où le cynique Picounoe retrouvait sa mère et Sa sœur, Le vieux fripon cheminait d’un pas rêveur, re- Sardant les champs jaunis que la forêt sombre, comme une ceinture de deuil, bordait au loin, Il passa devant la maison to: te bouleversée par l'émoi, et par la porte entrouverte il aperut son ami Picounoc agenouillé, [1 fut singulièrement intrigué : la chose était nouvelle et

valait la peine d’être vue. I] entra. Picounoc se leva demi-honteux, demi-fâché, et il regarda avec dureté l’intrus qui se permettait de le sur-

prendre à cette heure de solennel regret. Le chef recula de surprise et pâlissant sous son masque, il oublia ce qu’il voulait dire. La maitresse de la maison lui présenta une chaise ; il la remercia d’une voix mal assurée. Au son de cette voix la femme tressaillit et une rougeur subite couvrit ses joues. L’ex-élève et Emmélie s'étaient mis à causer à voix basse. Le chef reprit son assurance et dit qu'il désirait acheter une propriété à la campagne ; que des amis l'avaient conseillé de visiter la belle paroisse de Lotbinitre ; qu'il allait un peu au hasard, ne connaissant personne ; qu'il serait heureux des renseignements que l’on voudrait bien lui donner. À mesure qu'il parlaît, le trouble augmentait dans l’âme de la femme, et la curiosité de Picounoc s’éveillait. L’ex-élève s’aperçut bien du malaise de ses amis.

— Vous faites mieux de chercher ailleurs, dit-il ; les personnes à qui vous vous adressez sont étrangères comme vous.

— Nous sommes ici depuis quelques jours seulement, ajouta Emmélie.

Le brigand saisit avec bonheur cette occssion de sortir. Il s’excusa et gagna la porte.

t. Le s son maise ; il on de ugeur mélie ef reheter amis sse de d, ne x des

don- »menté de & bien

leurs, 'essez

jours

OCC&porte.

Picounoc le suivit, Quand ils furent tous deux dehors, ils se regardèrent fixement, curieusement. Le jeune homme lui demanda :

— Venez-vous de l'Oisau de proie ?

— Chut! silence ! répliqua le vieux à voix basse, Mais dis done, continua-t-il, tu deviens égoiste : tu travailles seul maintenant, mon farceur : ce n'est pas bien, ça...

Le regard de Picounoc s’assombrit, ses lèvres se serrérent :

— Vicille canaille, grinça-t-il, vous ne savez pas ce que vous avez fait.

— Îl paraît que le ferme propos n’a pas duré, tout de même, reprit le chef d’un air goguenard,

— Sang de pruche ! si je vous avais écouté alors, je vous tucrais maintenant, lui répliqua vivement l'ami de l’autre soir.

— Alors c’est pour le bon motif ; on se range. Mais tu me sembles n'avoir que la deuxième place. ...quand l’ex-élève est là.

— J'ai la place que doit occuper un frère :

Comprenez-vus ? Emmélie est ma sœur.

— Ta sœur ? Emmélie est ta sœur ? balbutia le monstre; tu plaisantes: tu te moques demoi...

— C'est ma sœur, vous dis-je, et la fernme

que vous avez tenté d’insulter est ma mère... Je lui demandais pardon à genoux quand vous êtes entré...

— Est-ce que je le savais, moi ? fit le vieillard stupéfait.

Et Picounoc continua :

— Ce n’est que l’autre jour, à Rimouski, que j'ai eu un soupçon de la vérité : ce n’est qu'aujourd’hui, ce n’est que tout à l'heure que j'ai pu m'en convaincre,

Emmélie était revenue près de sa mère.

Toutes deux regardaient par la fenêtre ce qui se passait à la porte.

Elles entendaient quelques mots, et cela leur faisait deviner ce qu'elles ne pouvaient entendre.

— À Rimouski? s’écria Saint-Pierre. Mais qui es-tu donc, toi ?.. je ne te connais point. Il est vrai que je suis parti de chez-nous depuis bien des années.

— Qu'est-ce que cela vous fait que je sois le fils de Pierre ou de Jacques ?

— Ton père est-il mort ?

— Le diable doit l'avoir emporté, ou il n’a pas de cœur, C’est sa faute si je suis devenu

re...

ous

un misérable et si ma mère est dans l’infortune. Il nous à abandonnés... Rien de surprenant, car il avait trompé ma mère et s'était fait marier par un ministre protestant.

Le vieux brigand recula d’un pas et resta silencieux. Il était livide. Il reprit avec un tremblement de voix extraordinaire, et la gorge serrée par l'oppression :

— Que dis-tu, Picounoc, ton père est de Rimouski ?..

Il s'est marié devant un ministre protestant 7... aux Etats-Unis ! c’est aux Etats-Unis?

— Oui, répondit Picounoc, tout bouleversé à son tour.

— Et ta mère se nomme Félonise Morin ?

— Oui.

— Ah! mais non, ce n’est pas possible ! ce n'est pas possible, s’écria le bandit.

—— Avez-vous connu mon père ?

— Ton père. ton père. c'est un maudit,

— Pas plus maudit que vous, fit Picounoc, en fermant le poing,

— Arrête, ne frappe pas!

— ÂAllez-vous en!

— Picounoc, je suis ton père !...

— Vous mentez |

— Je suis ton père, te dis-je !

— Si vous êtes mon père, riposta Picounoc, que l'horreur rendait fou, ôtez donc cela pour que je vous voie mieux.

Et d’une main violente il lui arracha moustache et perruque. Un cri partit de l’intérieur de la maison. Les deux femmes venaient de reconnaître l’impur vaurien de la rue Champlain. Celui-ci, honteux et frémissant de colère, ramassa et fit disparaitre au fond de la poche de son habit cheveux faux et fausse barbe,

— Ça ne tenait pas beaucoup, hurla-t-il, et un enfant pouvait faire ce que tu as fait, lâche! mais approche, maintenant, j'en jure Dieu, je ne te laisserai pas un cheveu sur la tête...

Il était affreux à voir. Ilse développait comme le tigre qui se fâche. Ses muscles se gonflaient sur le cou, sur les bras, sur les jambes, comme des couleuvres qui se réveillent. Picounoc eut peur et recula.

— Tu te sauves ! grinça le vicillard en s’avançant ; mais tu ne m'échapperas pas. Si tu te caches ici, je te retrouverai ailleurs.

Picounoc ouvrit la porte et se réfugia dans la maison.

noc, | Le brigand lui cria l’écume à la bouche, et le our poing fermé :

— lâche! canaille! je te maudis!.. j'ai le jus: droit de te maudire puisque je suis ton père... rde Picounoc fléchit comme sous un coup de

rec foudre. Son père monta sur le seuil, et promena in son regard diabolique, dans la salle. Emmélie rés et sa mère, Picounoc et l'ex-élève, étaient de épouvantés. Il semblait jouir de l'horreur qu'il inspirait. Il dit avec une emphase méchante : oh — Je suis Pierre-Enoch Saint-Pierre, de he ! Rimouski, le mari de Félonise Morin, qui m'a je aimé trop tôt, et le père de deux enfants jumeaux à qui j'ai transmis la malédiction pater- M- nelle, of Puis il attendit, impassible, l'effet de son aues, dacieuse parole. Il n'attendit pas longtemps. Du- Un cri sinistre retentit :

— Mon Dieu ! mon Dieu ! mon mari !..

a L'infortunée femme s’évanouit et s’affaissa te sur le plancher. Emmélie croyait que ce coup

formidable l'avait tuée, et se sentait défaillir elle-même. Picounoc paraissait frappé de ver-

tige; il se retirait devant le vieillard, comme pour se soustraire à sa malédiction. Saint- Pierre entra tout à fait :

— Je suis donc chez moi, fit-il avec cynisme.

Il s’approcha de sa femme et la releva :

— Félonise ! Félonise! dit-il, allons ! réveille-toi. Il ne faut pas m'en vouloir.... Je vais rester avec toi.... Je serai un brave mari. Il y à une fin à tout.

L’ex-élève, qui s’indignait d’une pareille effronterie, le repoussa d’une main ferme.

— Laissez-la donc, fit-il, il doit y avoir aussi une fin à votre insolence.

— Méle-toi de tes affaires, toi, jeune homme, je suis chez moi et j'y reste !

— Vous n'êtes pas chez vous, et vous ne resterez pas ici, ou.... je vous dénonce ! Je connais votre histoire. Elle en est au chapitre du pénitencier ; le suivant sera la potence

Devant la fermeté du jeune homme, le bandit perdit son audace. Il flaira le danger, et dissimula. Il voulut attirer Emmélie à lui, elle le repoussa disant qu'il avait fait trop de mal à sa mère,

Madame Saint-Pierre sortit de son évanouis-

sement. Une amère angoisse était peinte dans son regard. Elle avait aimé son mari, elle avait pleuré sur son infidélité. Son cœur sensible était enclin à la miséricorde. Elle n'avait pas vu vieillir son époux à ses côtés, et elle l’évoquait toujours jeune et beau comme au temps jadis. Le charme était rompu. L'apparition subite du monstre avait fait évanouir le rêve.

L'ex-élève, comprenant tout ce qu'avait de pénible la présence de cet homme, menaça de nouveau. Le chef lui lança un regard furieux et s’éloigna. A quelque distance de la maison, s'arrêtant dans une coulée discrète, il rajusta sa moustache et sa chevelure.

Page 1