UN SERREMENT DE MAIN QUI.... N’EST PAS DOUX
Le travail commande d’être matineux et la fatigue invite au repos. Asselin entra dans sa chambre. Sa femme dormait : du moins, il la crut endormie. Le visage caché dans le duvet de son oreiller, elle songeait. Elle avait raison de songer. L’assassinat de son neveu qui tout à l'heure lui semblait chose facile, n'avait pas réussi: plus que cela, les meurtriers expiraient probablement, victimes de leur propre malice. Ce coup imprévu du Destin la jetait
dans un abattement profond. Il lui semblait maintenant que les soupçons les plus odieux allaient planer sur sa tête. Elle voyait bien que ses complices étaient ensevelis sous les décombres, car son frère ne revenait point.
Elle cherchait à s’étourdir par la pensée que, vivants encore, ils pouvaient être sauvés à la. faveur de la nuit.
Asselin s’endormit. Elle se leva, doucement, se vêtit à la hâte, prit une bêche, une houe, et se dirigea vers le caveau. Elle avait peur de voir se lever, dans les ombres de la nuit, les spectres des deux morts. Une plainte sourde sortit des décombres.
—Est-ce toi, Zidore ? demanda-t-elle épouvantée.
—-Oui, tire-moi d'ici ; hâte-toi... répondit une voix souterraine.
Couché le long des pièces qui formaient le côté de la cave, Rossette avait échappé à la mort. Quelques meurtrissures peu graves seulement... Mais il pouvait mourir asphyxié, mourir de faim aussi, dans ce tombeau d’un nouveau genre. Il avait, lui aussi,des terreurs indicibles ct des emportements de damné. Il invoquait le
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ciel et l'enfer, priait et blasphémait sans pouvoir rompre l'enveloppe de plomb qui le ceinturait. Quand il entendit la. voix de sa sœur et les coups de la bêche dans la terre, il ressentit une joie immense, L’insensé, il ne songeait pas à la hontc, au déshonneur, au châtiment qui suivraient sa délivrance. L’horreur de la mort est tellement naturelle que, pour vivre un jour de plus, on échangerait la mort calme d’aujourd'hui pour le martyre de demain. Une lambourde dérangée par la bêche lui broyaun pied. Il poussa un cri, fit un effort suprême pour se dégager ; mais ne réussit qu’à faire descendre la terre autour de lui. Sa main droite seule, demeurée libre, s’agitait comme un tronçon de serpent. La femme s’introduisit le bras dans l'ouverture que l'instrument de fer venait de pratiquer en dérangeant la pièce. La main de son frère saisit la sienne.
— Lâche-moi, cria-t-elle, je vais te sauver.
La main qui la tenait ne se desserra point.
— Laisse-moi donc ! Il faut que je me hâte...
Tu vas être perdu.
Et elle s’efforçait de se débarrasser de l'étreinte horrible. Les doigts du meurtrier,
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fermés come des tenailles, s'enfonçaient de plus en plus dans sa main potelée.
— Je ne pourrai pas enlever la terre qui te couvre. Laisse-moi donc !.… Eusèbe dort. Il faut que je rentre avant qu’il se réveille.
La main crispée serrait toujours.
— Tu ne m'aimes donc pas ? Moi je sacrifie tout pour toi. Desserre les doigts un peu...
Pourquoi me fais-tu mal? Ah! que tu as le cœur dur! Veux-tu me faire mourir? Sauvons-nous tous deux plutôt...
Le maître d'école avait peur d’être tout à fait écrasé par quelqu’autre pièce de bois. Ses esprits n'étaient plus lucides. Il râlait, et sa main ne s'ouvrait pas. Elle s’irrita :
— Laisse-moi, ou je dirai tout! Je te trahirai.…. Entends-tu? Je révélerai tes projets infâmes.… Tu monteras sur l’échafaud.. Ahf si j'avais su! Canaille! voleur ! assassin !..
Elle s’adoucit encore :
— Pour l'amour de Dieu, Zidore, laisse-moi donc aller! Tiens, je t'en conjure à genoux... Pardonne-moi ce moment de colère. Vite, laisse !. je vais te sauver. Il en est temps encore...
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La main implacable ne s'ouvrit pas. ei
Asselin se réveilla vers l'heure accoutumée. * L'horloge sonna q.atre coups et le timbre argentin résonna gaiment dans toute la demeure encore silencieuse. Il fut surpris de ne pas trouver sa femme à ses côtés. Il le fut bien plus de ne pas la voir dans la maison. Il réveilla le pèlerin et lui fit part de son étonnement. Le pèlerin réfléchit une minute, puis il dit qu'elle était peut-être... Il n'acheva pas.
— Où ? questionna l'oncle en peine,
— Au caveau, finit-il.
— Au caveau !. la nuit! pourquoi ? balbutia Asselin, qui pressentait un malheur.
Le pèlerin garda le silence. Il éprouvait un douloureux serrement de cœur. Durant la nuit, il avait songé aux paroles menteuses de sa tante, à la présence inexplicable de l’infime Rossette et d’un étranger, dans cette maison de tuteurs infidèles ; et l'intrigue infernale que ses ennemis avaient élaborée pour le perdre, apparaissait dans toute sa nudité,
— Allons au ruisseau, dit-il après un moment.
Quelques voisins se joignirent à eux. Ils
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étaient curieux de voir cette tombe du ruisseau dont la folle avait parlé. Eusèbe était muet : il tremblait d’une crainte vague. Ils virent quelque chose s’agiter près des décombres. A mesure qu'ils approchaiïent, cela se dessinait mieux.
— C’est ma tante, dit le pèlerin.
— C’est ta femme, dirent les voisins à Eusèbe.
— Est-elle folle ? remarqua Eusèbe.… que fait-elle là ?
Ils arrivèrent. La femme était affreuse à voir, La terreur était peinte sur ses traits. Elle était échevelée et regardait autour d'elle d’un œil hébété. Ils l’entendirent murmurer d’une voix snurde :
— Laisse-moi !.. voici quelqu'un.
— Que fais-tu ici, Caroline? lui demanda son mari ?
Elle ne répondit pas et le regarda vaguement.
— Viens, reprit-il.
Il voulut la tirer à lui, mais il s’aperçut que son bras était pris dans les décombres. Le pèlerin ramassa la bêche qu’elle avait laissé
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tomber près d’elle, et se mit à enlever la terre. Elle poussa un cri. Les doigts impitoyables du bandit s’enfonçaient plus avant dans ses chairs.
— 1! me serre de plus en plus, gémit-elle.
— Qui ?
— Mon frère.
— Le maître d'école ! s’écrièrent les voisins stupéfaits.
Caroline pencha la tête.
Plusieurs avaient commencé leurs guérets, et des bêches étaient là, pas loin, plantées dans la tourbe. Ils coururent les chercher et le détlaiement commença. Cela ne fut pas long.
Les bras vigoureux se penchaient et se relevaient comme des machines. Les pièces de bois cassées furent retirées par éclats. L'une des bêches toucha un corps mou, qu’elle n’emtama point. La terre fut enlevée avec précaution et la forme d’un homme se dessina.
— kRossette n'était donc pas seul ici, observa quelqu'un.
Le cadavre fut tiré des décombres et couché sur la prairie.
— C’est un vieillard, disait l’un.
— Ïl est chauve, ajoutait l'autre.
— C'est un étranger.
— Que faisait-il ici ?
Le pèlerin le regardait avec attention.
— Je le connais, fit-il d’une voix triste, c’est un chef de brigands ; c’est le chef des voleurs qui sont venus chez mon oncle, cet été, le maître des bandits qui ont enlevé Marie-Louise.
— Il venait pour nous dépouiller, observa l’un des habitants,
Le pèlerin secoua la tête comme quelqu'un qui savait le contraire.
Les hommes se remirent à la besogne. Dès les premières pelletées ils tirèrent un sac où se trouvaient du pain et du lard.
— Il ne s'attendait pas de mourir sitôt, fit l'un d'eux.
— Il voulait prendre une bouchée avant de partir...
— Il a oublié sa perruque,s’écria un troisième en secouant, pour la débarrasser de la terre, une calotte richement garnie de cheveux châtains.
—- Et sa barbe ! dit un autre en montrant une longue moustache noire émergeant du sable jaune.
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— C’est l'étranger qui est venu avec le maître d'école pour acheter une ferme!
— Mais il était parti. Rossette lui-même l’a conduit à Saint-Jean avec la voiture d’'Eusèbe. Pas vrai, Eusèbe ?
— Oui, répondit Asselin qui n’en revenait pas de sa surprise. mais c’est bien sa moustache... ce sont bien ses cheveux.
— Îl va arriver démasqué ; il ne pourra pas tromper Saint-Pierre, dit le pèlerin.
On se mit à rire. Les restes d’un brigand n'inspirent aucun respect. L’un des instruments. toucha un objet métallique.
— Mon fusil! clama Asselin, de plus en plus étonné.
— Je comprends tout, maintenant, s’écria le pèlerin, et je sais pour qui la tombe du ruisseau à été creusée,
Et de la main il montrait dans le lit desséché de la petite rivière, la fosse béante. On le regardai avec stupeur.
—Je comprends, cuntinun-t-il avec amertume, pourquoi cette femme inhumaine — il
montrait sa tante — me disait hier, de venir visiter l’érablière, de descendre dans le caveau
pour voir comme il était en bon ordre et solide. Mon Dieu! vous avez tourné contre les mé- Chants eux-mêmes, leurs iniques projets !
La femme Asselin, à demi-couchée sur le sol ‘froid, folle de honte, de rage et de peur, regardait d’une étrange façon les débris qui l’entouraient. Enfin le maître d'école fut retiré de sa douloureuse position. Il vivait encore. On lui desserra les doigts. La femme coupable, libre tout à coup, s'enfuit à sa maison.
Rossette fut transporté chez son beau-frère.
Il ne mourut pas.
Toute la paroisse se rendit sur le lieu de l’accicident. Les hommes, les femmes, les jeunes gens formaient comme une procession qui montait et redescendait sans cesse sur la terre des pupilles. Le curé refusa d’enterrer le chef des voleurs dans le cimetière bénit.
— Sa tombe est toute prête, dit-il, c’est luimême qui l’a creusée.
Et la foule, enveloppant le cadavre dans un drap blanc, le porta dans la fosse du ruisseau. Pendant qu’on le recouvrait de terre, une forme légère, sortant du fond des bois, s’avan- Ça silencieuse sur la berge. Inclinée, elle regar-
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dait l’œuvre sinistre avec curiosité. Tout à. coup elle s’écria :
— Marie-Louise ! Marie-Louise ! viens ! la fosse du ruisseau n’a pas été creusée pour toi... La tombe se ferme!.... Le ruisseau va couler sur la face d’un maudit !.... Mais l’eau ne lavera pas les souillures de son âme. Marie- Louise, viens!.... Foulez la terre avec vos pieds pour qu’il ne se lève plus !.... Ils étaient. deux. Creusez un trou pour l’autre.... un trou jusqu'aux enfers !.... Marie-Louise, Marie- Louise, ne viens pas!.... L'autre n’est pas enterré !
Elle disparut sous les rameaux ombreux.