‹ Le pèlerin de Sainte-Anne [microforme]Chapitre 65 sur 68 · LE SECRET DU CAVEAU · texte numérisé non relu

LE SECRET DU CAVEAU

Le soleil couchant brillait comme une lampe d'or au sommet des montagnes bleues; un souffle frais séchait le front des laboureurs. Par intervalles on entendait, au milieu des gras pâturages, le beuglement des génisses, le hennissement des chevaux et le bélement chevrotant des agneaux, Le jélerin, ivre de bonheur, s’en revenait en songeant à sa bien-aimée.

Rêveur, il franchit la clôture de cèdre qui bor- «ait le chemin, devant la maison de son père, et il s’en alla par la prairie vers l’érablière.

Le chef et son complice étaient tous deux enfermés dans le caveau. Rossette dissimulait mal sa terreur et ses regrets. Le vieux bandit avait pratiqué, dans un des côtés de la cave, vis-à-vis le sentier qui descendait au ruisseau, une étroite ouverture en forme de meurtrière. Le soleil du midi avait laissé tomber quelques chauds rayons dans le gite sombre, le soleil couchant n’y entra point. Tout à coup, le chef

qui venait d'élever au-dessus de la porte sa tête de monstre, s’écria :

-—Le voici!

Rossette regarda à son tour. C'était bien lui, l’orphelin, qui venait, tout à son amour,

mpe tout à son bonheur, vers l’endroit dangereux.

un Ils s’enfoncèrent sous la voûte épaisse, fermè- Par rent la trappe et se donnèrent la main, dans Jr'aS une anxiété terrible. Le maître d'école trem- 1en- blait. Il s’assit dans un coin, s’adossant aux "ro ièces. Le chef prit le fusil, en fourra le canon

eur, dans la meurtrière improvisée, et le doigt sur la o 1ée. âchette, l’œil fixé sur le sentier, il attendit. ?

RU Le pèlerir regardait la forêt d’érables qui 8 q nd déroulait son voile gris de l’autre côté du ruisseau. Il vit glisser une forme blanche à tra-

dt vers les troncs noircis. C'était la folle qui reve-

lait naità la fossemystérieuse. L’arme mortelle tourdit nait lentement à mesure qu'il avançait. La 70 brigand attendait qu’il fût sur la berge, tout és. près de sa tombe humide.

re. Autour des meurtriers, les ténèbres étaient doi profendes. Seul, par l’ouverture nouvelle, un leil

rayon de lumière entrait comme un dard menaçant, ou comme l’œil de Dieu, dans cette ombre-

épaisse, et traversait d’outre en outre la cave profonde.

Joseph, souriant à la solitude qui l’environnait, s'arrêta sur le bord sablonneux du cours d’eau. La reconnaissance envers Dieu s’unit à l'amour dans son âme repentante, et il tomba à genoux. À l'instant même, une sourde détonation gronda.

La folle, sur l’autre berge, s’écria :

—La tombe est encore vide !.... Pour qui ce sépulcre étrange ?.... Les corbeaux se rassemblent au-dessus du cadavre que la terre bénite ne recouvre pas !.... Malheur à ceux qui traînent dans la fange la robe blanche des vierges !...,

Et glissant à travers les arbres grisâtres, comme un flocon de neige dans un ciel nuageux, elle s’enfonça üans la forêt.

Trompé par le mouvement imprévu du pèlerin qui s’'agenouillait, l'assassin tira trop haut et la balle sifflante se perdit dans le lointain. Au oruit de la détonation,le jeune homme tourna la tête. Il vit la cave noire et pesante trembler comme les épaules d’un vieillard. Une légère fumée s'échappa par les fissures et se dissipa dans

l'air. Le bruit sourd se prolongea ; il fut suivi d’un craquement sinistre. Le caveau s'écroulait.

Un amer soupçon traversa l'esprit du pupille ; mais il fut repoussé comme une pensée mauvaise, Il était heureux, le pupille, de n'être par descendu dans cette cave, comme l'avait conseillé sa tante ; il frémissait comme si le danger l’eut encore menacé. Il se leva, s’approcha des décombres, écouta, mais n’entendit rien. Un accident, rien qu’un accident: c’est ce qu'il pensait. Il revint au ruisseau et vit la fosse creusée dans le lit vaseux. Les paroles étranges de la folle lui revinrent à la mémoire et ses rêves gracieux s’envolèrent comme un essaim timide. Ce caveau qui s’affaisse à l'heure où il devait y entrer, cette tombe béante qui attend une victime, les menaces solennelles de l’insen sée, le silence des bois, les ombres du soir, tout le portait à la mélancolie et jetait le trouble dans son âme.

Il revint à la maison de son tuteur ct raconta ce qu'il avait vu Madame Eusèbe jeta un cri de terreur. Plusieurs voisins qui fumaient leur pipe avec Asselin se regardèrent étonnés.

| ë if CE, El Al H

pete pre em r t ttot-t

, CT tr ET TRUE Aube us 3 ua rater ei Ge st EE © a

Eusèbe avoua que cela ne le surprenait aucunement, vu que la charpente de cette cave était toute pourrie, et que le poteau qui la soutenait au milieu, pliait depuis longtemps sous le poids de la terre. On n’y descendait plus. Le pèlerin regarda sa tante, qui devint pâle comm la chaux des murs. Il sentit une angoisse extrême, car il devina la trahison.

Ni Saint-Pierre, l’œil fixé sur sa victime et plein de la soif du meurtre, ni le maître d'école, accroupi sous la voûte humide et basse, et tremblant comme un poltron, n'avaient vu la toiture de la cave se courber lentement, comme une vague que le vent creuse. Un instant l’affaissement s'arrêta : les étais parurent résister, et la vengeance de Dieu fut suspendue. Mais l'explosion de la poudre dans l’armemeurtrière, le choc imprimé à la masse hésitante par le déplacement violent de l'air, firent ployer, comme des genoux d'esclaves, les supports trop vieux, et la voûte de terre reprit en: grondant, sa chute lente mais implacable. Les deux bandits poussèrent une clameur qui retomba sur eux. Ils s’'élancèrent vers la trappe fermée, au-dessus de leurs têtes, mais la trappe:

ppe:

ne s’ouvrit pas. Ils levèrent instinctivement leurs bras coupables vers le toit qui s’affaissait, comme pour le retenir et se préserver de son poids énorme : le toit pesant ne fut pas arrêté par leurs efforts dé<espérés, mais il s’abaissait toujours lentement, lentement, et les pièces se cassaient et se broyaient les unes contre les autres.

— Malédiction! vociféra le chef.

— Seigneur, mon Dieu! ayez pitié de moi!

wémit le maître d'école.

Prière sans amour, cri de peur d’une âme coupable.

La masse pesait maintenant sur leurs têtes et ils se courbaient malgré eux. La chute s’accéléra. Une sueur froide mouilla leurs corps repliés. Rossette, désespéré, se laissa tomber sur le sol, le long des pièces ébranlées. Le cher lutta, jetant à Dieu qui le damnait un blasphème épouvantable. |

Ramassé sur lui-même, les bras tendus, il sentait sur ses épaules un insupportable fardeau. La masse alourdie qui descendait toujours l’écrasait de plus en plus. Il espérait tomber plus bas, s’enfoncer davantage : il la sentirait.

moins peut-être. Il ne bougea plus, une fatigue inexprimable se glissa dans tous ses membres.

—Ïl n’est pas possible que je meure ici, pensa-t-il.... On va venir... On va m'ôter cette terre de dessus le dos. Etre enseveli vivant... Oh ! ce serait affreux !... Comme on souffre dans la terre !

Et, ramassant toutes ses forces, il voulut essayer encore de soulever le poids qui l’accablait. Le sable lourd, entassé dans le trou béant, demeura immobile,

—Si j'avais un peu d'air ! pensa-t-il.

Et sa poitrine râla serrée comme dans les mâchoires d’un étau. Un horrible bourdonnement lui remplissait la tête : quelque chose lui battait les tempes comme des marteaux. Le sang lui sortait des yeux.

— Est-ce que je brûle ? se dit-il.

Seuls, ses doigts crispés pouvaient mordre la terre qui les enveloppait. Le sommeil le gagna.

—Il ne faut pas que je m'endorme.. si j'allais ne plus me réveiller...

Ses dents saisirent un morceau de terre et le broyèrent avec rage. Le poids qui l’écra-

tigue bres.

pencette ant.

dans

oulut ACCAéant,

s les nnese lui

Le

re la 1 le j'al-

e et écra-

sait pesait de plus en plus... C'était le poids de la colère du Seigneur qui pesait sur sa tête. Il râla, il râla. Un engourdissement extraordi-

. naire paralysait ses membres, et il s’imagina

n'avoir plus de pieds, plus de mains, plus de corps. Il n’était plus qu’une tête horrible. Et il essaya de voir dans la nuit implacable qui l'entourait. Il vit rouge: c'était le sang. Il essaya de rire. Il grimaça et ses dents grincèrent une dernière fois : c'était la mort.

Page 1