L AUBERGE DE LA COLOMBE VICTORIEUSE
Lorsque Asselin fit une corvée pour braycr son lin, il y avait un mois que le muet avait été arrêté. Asselin savait ce qui s'était passé depuis l'incarcération du jeune homme, mais il ne savait pas la cause de la folie de Gf-eneviève, et il soupçonna quelque crime nouveau. Quand il l'entendit appeler l'enfant il éprouva de la joie, car il pensa : La petite est donc encore une fois perdue !
Nous laisserons les jeunes gens deviser sur l'incident qui a suspendu leur travail, et ré-
p, i"P1^s' perdu, par un reclou])lement
fV serons monsieur et madame
^ basse, aux paroles sin- - ,= .. t - t4o v.. V -.» . ^ , et nous raconterons ce q--v s'est passé depuis ce temps, et ce qu'ont ■rsoiinages avec lesquels nous avons il'. C'j!--;. issance.
Le jour même de la condamnation du muet, avait eu lieu, dans la rue Champlain, un petit éyênement qui n'intéressa pas tout le inonde, mais qui avait fort intrigué la bonne femme Labourique. Les contrevents épais de la maison d'en face s'étaient ouverts, comme des yeux endormis depuis longtemps, et la lumière avait joué sous les vieux plafonds en- *fnmés. Des meubles avaient été apportés. Des femmes s'étaient occupées à laver les vitres poudreuses, les planchers et les murs couverts d'arabesques faites au charbon. L'hôtelière de V Oiseau de proie, assise dans sa fenêtre avec la Louise, avait pris un certain plaisir à voir la vie rentrer dans la solitaire demeure. Elle disait:
—S'il y a des filles chez nos voisins nouveaux, tu iras les voir, elles viendront ici, cela te désennuiera.
— S'il y a des jeunes gens, répondait la Louise, ils ne manqueront pas, j'espère, .de se joindre à vos pratiques,
- — Ce sera toujours quelqueg sous de plus.
Pendant que les deux femmes causent tranquillement, les yeux fixés sur la m.aison nouvellement louée, un homme appuie une échelle contre le mur de cette maison, vis à vis la porte.
— Que veut-il donc faire de cette échelle? demande la Louise avec indilFérence,
— Je n'en sais rien. Il n'y a rien à peinturer pourtant.
Un moment après, l'homme montait dans l'échelle, se tenant, d'une main, aux barreaux, et, de l'autre, portant quelque chose en bois qui ressemblait à une enseigne. La vieille Labourique frémit. La Louise dit :
— Sainte mère de Dieu ! est-ce qu'on va tenir une auberge dans cette maison ?
— C'est comme cela, repart la vieille, c'est comme cela ! si vous gagnez votre vie un peu honnêtement, tout en travaillant beaucoup, l'on vient de suite, se jeter en travers dans
votre chemin et vous couper les vivres. Est-ce juste ?
— Nous sommes venues les premières ici et nous y resterons ! nous lutterons ! nous avons des amis.
Pendant que le dépit gonfle le cœur de la mère et le cœur de la fille, l'enseigne est clouée au-dessus de la porte. La mère Labourique n'y peut tenir ; elle se lève et fait un tour dans la chambre, en frappant du pied, et en menaçant de la main.
— Oui ! c'est de la provocation, cela, dit-elle, c'est de la malice toute pure ! Ah ! l'on veut nous abattre, nous mettre dans la rue ! eh bien ! rira bien qui rira le dernier ! La mère Labourique a encore du sang dans les veines !...
Elle s'approche de la fenêtre.
— Qu'est-ce qu'il y a d'écrit au bas de ces oiseaux ? Peux-tu lire ?
—Oui, mère : " La colombe victorieuse."
— Ah ! je le savais bien, reprend la bonne femme, en marchant et gesticulant de nouveau, je le savais bien que c'était une provocation !....
L'enseigne que l'on venait d'apercevoir était la contre partie de celle de V Oiseau de proie. Une colombe blanche tenait, sous ses pieds délicats, un énorme oiseau peint en rouge et armé de longues griifes et d'un bec crochu. Cette enseigne ressemblait, en effet, à une provocation ; pourtant, la nouvelle hôtelière n'avait pas songé à malice. Elle avait trouvé l'idée originale ; et, comme le succès tient souvent à un détail insignifiant, elle arbora La Colombe victorieuse.
C'était donc une femme encore qui ouvrait cette cantine. La mère Labourique se serait crue moins off"ensée si c'eut été un homme. Chose plus singulière, cette femme n'avait, elle aussi, qu'une fille ; mais Emmélie était un beau brin de jeunesse, et quand elle mit la tète à la fenêtre pour la première fois, et qu'un rayon de soleil illumina sa blonde figure, la Louise se sentit mordre au cœur par la jalousie.
La nouvelle hôtelière pouvait être âgée de quarante cinq ans. Une profonde tristesse se lisait sur ses joues pâles. Elle avait souflert ; son œil doux et voilé le disait. Quand elle souriait, l'amertume coulait sur ses lèvres.
Elle venait de vendre une terre qu'elle possédait depuis nombre d'années dans l'une des paroisses d'en bas. Ses amis Tavaient conseillée dbili^Tir, à la ville, une maison de pension, près de la place ou du marché. Elle aurait, pensaient-ils, moins de fatigue et plus de prolit. La culture paie si peu quand on ne travaille pas soi-même, et qu'il faut tout confier aux étrangers !
Lorsque 'leé- habitués de l'Oiseau de proie redescendirent à la basse-ville, dans la relevée, après la condamnation du prétendu voleur, ils furent singulièrement surpris de trouver ouverte la maison depuis longtemps inhabitée, et plus surpris encore do voir l'enseigne provocatrice. Le chef entre le premier chez la mère Labourique.
— Bi2:raiile ! la ' mètè', ' ou va boire à bon marché ! il y a compétition.
— Je ne sais pas quel est cette gueusé-là, répondit la vieille mégère.
—Le soleil luit pou.rr1îoutlç monde !
C'ét?^it;1?iGpunoc qui s,e.( permettait; cette observation. L'aubergiste le .regarda i<Je travers :
LE PÈLERIN DE SAilNTÉ APiNSi ' 29^
—C'est comme céltiV^dît-ielie, oh se sacrilie toute sa vie, ori ruine sa ' santé poùt faire plaisir â ces messieurs ët^le^'feetvir commue il faut, et voilà .comme il sont rècoainaissants.
— Ne vous fâchez pas, la mère, ou n» vous abandonnera pas, cbntinùïifé' jeune homme ; on boira tout autant de mauvais rum que parle passé, on mangera tout autant d'omelettes au lard rance.
ftiii-Dn mauvais rum ! du lard rance ! i'entendez-vous ? Il mériterait.ë'être, foudroyé sur le champ. .: ' r :/i ,; •. ■ v
-^Paî des yeux de cette jolie fille ! ajoutât Picounoc, qui venait d'apercevoir et montrait de la main, la tille de La Colombe victorieuse.
La Louise se mordit les lèvres et sortit. Tout le monde regarda la belié voisine.' Le maître d'école jura qu'on n'en trouvait pas d'aussi mignonnes derrière tous les rideaux. Les gens de cage se promirent de l'aller voir de plus près.
— Allez ! allez ! reprit la bonnef'emmo Labourique, froissée, vous êtes libres. Vous n'avez pas ce que vous désirez avoir ici. On vous soigne au bout de la fourche.
— Hé ! la mère, apaisez-vous ! apaisez- vous !
,Ce que l'on boira à La Colombe sera du
surplus. On ne prendra pas une goutte de moins ici, pour cela. Vous ne perdrez rien, et nous gagnerons quelque chose.
—C'est cela ! Picounoc, c'est cela ! dirent les autres.
La jeune fille, voyant qu'on la regarde, s'est retirée-
— Mère, dit-elle, à la nouvelle hôtelière qui range les carafes et les verres sur les tablettes à peine achevées, mère, il entre beaucoup de monde dans l'auberge d'en face ; c'est curieux que personne ne vienne ici ; notre maison a pourtant l'air propre, et nos liqueurs doivent être bonnes.
— Ce sont des habitués, peut-être, des gens de la ville : les étrangers viendront ici, comme ils pourraient aller là.
La porte s'ouvre . pendant que l'hôtelière parle, et deux jeunes garçons entrent. Ce sont l'ex-élève de troisième et Sanschagrin. On les reçoit avec politesse. Emmélie leur présente des chaises. Elle a l'air gêné : une rougeur subite colore ses joues.
Les deux amis causèrent longtemps avec les hôtes et burent assez peu. Quand ils se retirèrent, le soir était venu. Ils étaient tristes tous deux, à cause du châtiment infligé à leur jeune camarade. L'ex-élève emportait dans son cœur l'image fraîche et souriante de la jeune fille. 11 alla rêver dans les endroits déserts de la ville, loin du bruit et de la foule. Emmélie prit son aiguille et se mit à coudre, près de la fenêtre ; et pendant que ses yeux bleus suivaient les points réguliers que formait le file dans l'indienne, ses' pensées se promenaient avec le charmant garçon qui venait de sortir.
La vieille Labourique avait vu l'ex-élève et son camarade entrer à La Colombe victorieuse :
— On connaît les saintes nitouches ! avaitelle marmoté entre ses dents, on connaît, les rongeurs de balustres !
— Je vous l'ai dit, l'autre jour, ces gens-là avaient besoin de conversion, ils se sonvertis : c'est naturel !
— Veux-tu dire, Picounoc, que ceux qui fréquentent ma maison sont des coquins, ou des libertins, ou des voleurs ?
— Tut î tut ! tut ! la mère, je me respecte plus que cela.....:Siije ne venais pas ici, je ne dis pas, mais ■, > •
— Vous ne demandez pas de nouvelles du
procès, mère Labourique ? fit le maître d'école.
. -^Oes ,affaireSi-là m^ l'ont iait oublier. (Elle:
pariait de l'auberge voisine). A-t-il;étg t»ouve
coupable ?.,.cpntezi-moi donc cela; -f
— Co^ttpablê ?"-6ùi ! po'ar le sûr. Êlt l'a preuve a éié aécablânte, continua Racette.
— Je n'aurais jamais pensé cela de lui ! ça m'étonne, et j'en ai du chagrin. Je le regardais comme mon enfant, quoi ! vous le savez bien. Et quelle pùhitio'nl a^t-îl?
—Cinq ans de pénitencier.
— Cinq ans de pénitencier ! mais c'est bien long ; c'est trop !
— Pour un fripon de l'espèce, ce n'est pas assez.
' — Monsieur Racette, vous êtes sévère.
— C'est la justice ! Il faut que les honnêtes gens soient protégés, il faut que la canaille soit traquée jusqu'en ses retraites les plus cachées.
— Bien dit !fit le chef en se frappant dans les mains.
— Bien dit ! répétèrent les autres.
— As-tu remarqué, Picounoc, demande Poiissedon à son ami, as-tu remarqué cet habitant qui disait, en sortant de la cour, que la sen^ tence est injuste et que Djos n'est point le coupable ?
— Je n'ai rien remarqué du tout, répond Picounoc.
— Un habitant disait cela ? reprend le maître d'école.
—Oui!. ..Quand je dis un habitant, je veux dire un homme habillé d'étoffe grise et chaussé de bottes tannées.
— Tu l'as entendu, toi i
— Oui, monsieur Racette, je l'ai entendu comme je vous entends : c'est clair, n'est-ce pas?
Et que disait-il ?
— Tordflèches! je viens de vous le rapf porter, il criait à tous ceux qui voulaient ou ne voulaient pas l'entendre : Ce jugement est injuste ! ce jeune homme n'est pas le voleur !
11 faut que cette afikire se débrouille ! et cœtera, et cœtera !
— C'est singulier ! pense le chef, et il ajoute tout haut : Est-ce tout ce qu'il a dit ?
— Je pense qu'il s'est proposé d'aller voir un avocat à ce sujet.
— Un avocat? Sais-tu lequel? a-t- il prononcé son nom ?
— Allez le lui demander, moi je ne le sais pas.
— Merci, mon garçon.
, — Il n'y a pas de quoi, père.
Le chef était inquiet, et ses compagnons lisaient, sur sa figure méchante, l'anxiété de son âme. Robert dit comme pour redonner de l'assurance aux autres :
— Bah! une chose jugée est jugée : on n'y revient plus.
Le chef était morose. Après un instant de silence on l'entendit murmurer :
—Je voudrais bien connaître cet habitant !.. Il faut que je le trouve!