‹ Le pèlerin de Sainte Anne (volume 2)Chapitre 50 sur 66 · UNE RAME QUI NE FOUETTE PAS L EAU · texte numérisé non relu

UNE RAME QUI NE FOUETTE PAS L EAU

Lepage se leva de bonne heure et fit sa prière du matin, à genoux près de son lit. Jamais travaux assez pressants ne lui faisaient omettre ce pieux devoir. Ceux qui n'avaient pas le temps de prier, n'arrivaient souvent au champ qu'après lui, ne supportaient pas aussi bien les contretemps, et ne se trouvaient nullement plus riches, à l'automne. Il marcha légèrement sur le plancher sans tapis, afin de n'éveiller personne, et sortit pour aller couper. Il fut surpris de trouver la porte débarrée. Ji pensa qu'il avait oublié de mettre le loquet.

En allant à l'ouvrage, il offrait à Dieu sa journée, et regardait avec admiration les merveilles de la nature qui publient sans cesse la puissance et la bonté de l'éternel Créateur.

Geneviève était matineuse. Madame Lepage fut surprise de ne point l'entendre balayer, et de ne point la voir préparer, au feu de l'âtre, le déjeuner frugal. Elle supposa que la présence du muet dans la maison l'avait empêchée de dormir, et qu'elle n'ayait cédé au sommeil que le matin, alors qu'avec les ténèbres s'envolent les craintes vagues et les folles terreurs. Cependant comme le soleil montait et que le calme le plus profond régnait toujours dans toutes les parties de la maison, d'ordinaire à cette heure pleine de mouvement et de vie. Madame Lepage entra dans la chambre de Geneviève. Elle recula d'épouvante en poussant un cri. Geneviève la regardait avec ses grands yeux secs et vitreux. Ses cheveux dénoués et mêlés couvraient une partie du traversin de plume. Son oreiller était tombé à terre. Les mains et les pieds de la malheureuse hlle, étroitement liés aux poteaux du lit par des courroies de cuir, paraissaient enflés et couverts de taches bleues. Un épais

bandeau pressait, comme un cercle, sa bouche muette. La place de la petite Marie-Louise était vide.

Madame Lepage sortit dehors en criant. Les voisins l'entendirent: ils accoururent. Lepage se redressant pour aller déposer ses poignées de grain, regarda du côté de la maison et vit les gens qui couraient en se dirigeant tous au même endroit. IJ se douta qu'il y avait quelque chose d'étrange, planta sa faucille sur un piquet de cèdre et partit.

Les voisins entrèrent, défirent les liens qui enchaînaient G-eneviève, enlevèrent son bondeau de linge et lui rendirent la liberté. Elle éclata de rire.

— Mon Dieu ! s écria Madame Lepage, que

signifie cela? G-eneviève, savez-vous qui

vous a maltraitée ainsi ?

Geneviève se mit à rire de nouveau, de ce rire hébété qui rend effrayante la figure des idiots. Tous les gens la regardaient avec stupeur, et elle fixait sur chacun tour à tour ses yeux égarés.

— Elle est folle ! s'écrie-t-on.

—Marie-Louise ! où est Marie-Louise ? demande Madame Lepage.

A ce nom l'infortunée Geneviève se dresse brusquement, et cherche dans le lit, à la place encore chaude de l'enfant. Elle soulève les couvertures, jette l'oreiller et le traversin à terre, dérange le lit de plume et la paillasse, regarde sous la couchette, et se relève, pâle,

lugubre, terrible à voir Les gens ont peur

et se reculent.

— Marie-Louise ! crie la pauvre folle, Marie- Louise !

Elle cherche de nouveau dans le lit eu déçordre.

— Vous l'avez cachée, dit-elle, rendez-moi

la! Sa mère me l'a confiée Sa mère qui est

avec le bon Dieu...... Je n'irai jamais avec le

bon Dieu, moi, car le maître d'école a souillé mon ame, et rien de souillé n'entre dans le

royaume des cieux ! Marie-Louise! crie-t-

elle encore.

Elle sort. On veut lui faire revêtir sa robe.

— Pourquoi ? rien ne peut cacher ma houte 11 n'y a pas de voile assez épais Rendez-moi la petite, je vous en prie ! J'ai promis

à sa mère de la sauver, et de la mettre au pied de la croix sur la côte de sable

LE PÈr.ERIN DE SAINTE ANXE. 165

— Pauvre fiile ! murmurent les voisins.

Lepage entre : Qu'y a-t-il donc, dit-il avec émoi.

— Alors Madame Lepage fond en larmes.

Les voisins racontent ce qu'ils viennent de voir. Lepage court à la chambre de son hôte, le dernier venu. La chambre est déserte. Il monte au grenier : personne ! — Ils s'étaient entendus pour nous tromper ! C'étaient 3eux brigands ! deux compères ! s'écrie-t-il en fermant les poing.<=.

Puis il raconte comment il a hébergé les misérables qui lui demandèrent un refuge pour la nuit.

Cependant G-eneviève sort, dans sou costume léger, appelant toujours l'enfant p«^rdue. Elle s'arrête devant un orme magnifique qui tend ses bras au-dessus du toit

— L'as-tu vue? lui dit-elle la caches-tu

dans ton feuillage ? Tu es grand, toi, tu vois de loin ; n'aperçois-tu pas le ravisseur quelque part ?

Elle secoue la tète et s'avance plus loin, parlant toujours, et demandant la petite Marie- Louise à tous les objets que rencontrent ses

yeux égarés. Lepage essaie de la faire entrer : elle se fâche. Pour la rendre docile, il s'avise de lui ordonner de s'habiller promptement, pendant qu'il allait atteler le cheval, afin de courir après le ravisseur et sa victime.

Les brigands, sortis de la maison de Lepage sans faire de bruit et sans éveiller les habitants,^ se rendirent en courant sur la grève voisine. Le charlatan tenait serrée dans ses bras nerveux, la petite Marie- l.ouise qui tremblait de peur et de froid dans son primitif vêtement de toile. Elle aussi était bâillonnée. La mer était basse et la chaloupe ne flottait plus au large, mais se confondait avec les roches de la batture. Le charlatan déposa l'enfant à terre près de lui, sur les galets. Elle ressentit aux pieds une douleur aiguë, voulut crier, mais sa voix mourut sous Tétoffe de Fimplacable bandeau. Deux des brigands cherchèrent la chaloupe. La nuit était obscure et le rivage, semé d'énormes cailloux. Ils cherchèrent longtemps. Le charlatan tenait les deux mains de la petite pour qu'elle ne put enlever le haillon qui l'empêchait de crier. On entendait les frissons courir sur ses membres délicats. L'un des deux qui cherchaient l'em-

barcation dit tout A coup, d'une voix qu'il

s'efforçait de voiler : Ici ! venez ! elle est

échouée.

Ceux qui attendaient au rivage partirent, se dirigeant sur la voix qu'ils venaient d'ouïr. Le charlatan fit marcher l'enfant sur les gravais et dans les flaques d'eau. On entendait les sanglots étouffés de la petite, mais l'on ne pouvait voir, dans l'obscurité, les larmes abondantes qui coulaient de ses yeux

Tous cinq se trouvèrent réunis au^irès de la chaloupe. Ils se serrèrent la main en signe de plaisir et de félicitations.

— Le succès a dépassé mes espérances, dit le maître d'école.

— Comment avez-vous trouvé votre aucienne maîtresse ? demanda le chef.

— Je vous jure qu'elle n'a point son égale à

Québec! je voudrais bien la reconquérir,

comme disent les chevaliers,

— M'est avis, dit Chariot, que nous ferions mieux de pousser la chaloupe à l'eau que de perdre notre temps ici quand nous serons au large nous ferons la causerie.

— C'est juste, répondirent les autres : à la chaloupe ! au large !

L'enfant fut embarquée et les cinq brigands mettant l'embarcation sur sa quille, la poussèrent, en levant, vers les Ilots qui déferlaient à quelque distance.

— La brise est bonne, dit le chef, en mettant les pieds dans l'eau, le montant va prendre, et nous serons à Québec de bonne heure.

— iSi nous n'avons pas la chance d'arriver cette nuit, nous resterons au bout de l'ile jusqu'à la nuit prochaine, répliqua le charlatan.

Les vagues commencèrent à soulever la chaloupe et les hommes trouvaient qu'elle devenait de moins en moins lourde. Enfin, elle bondit, comme un coursier qui se cambre, et les cinq brigands sautèrent dedans.

—Les rames ! la voile ! commande le chef.

— Les rames ! la voile ! répètent les bandits où sont elles?

— On regarde sur les bancs, on regarde dans le fond de la chaloupe : point de rames ! point de voile !

— Voilà qui est drôle ! dit le chef étonné. Les brigands ne riaient plus.

— Vous ne les avez pas fourrées sous les bancs ?

— Oui, répond Chariot.

— Les vagues les auront jetées en dehors, observe le charlatan, on va les trouver ici tout près.

— Je les avais bien attachées, affirme Robert : c'est un tour que l'on nous a joué

— Un tour? tu badines? nous sommes arrivés de nuit, il faisait noir, et personne ne nous a vus.

Les flots avaient rejeté la chaloupe au rivage et la secouaient rudement de côté et d'autre.

— Débarquez et cherchez ! ordonne le chef !

Les brigands se di^^persent, cherchant, inquiets et craintifs, les rames perdues. Le chef reste près de l'enfant captive.

Ils rôdèrent longtemps au bord du fleuve, parmi les roches et les ajoncs, reculant du pied les morceaux de bois inutiles venus avec le rapport. Ils ne trouvèrent ni les rames, ni la voile.

— Si c'était le muet ? repartit tout-à-coup Chariot.

-Le muet ?

— Oui le m.uet ; il était, par un singulier hasard, chez Lepage cette nuit.

— Et tu ne nous l'as pas dit ?

— En ai-je eu le temps ? Au reste, pourquoi ? Monsieur Lepage qui le croit évadé de la prison et qui ne sait pas son innocence, l'avait enfermé dans une petite chambre, au grenier.

— Damnation ! crie Robert, tu sais que nous avons juré de le tuer?

— Et nous le tuerons ! répond, d'un ton imperturbable, le cruel Chariot. Seulement, il laut être prudent, et ne pas danser plus vite que le violon. A chacun son tour, aujourd'hui l'enfant, demain le muet.

— Mais qu'ai lez- vous faire ? qu'allons- nous devenir ?

— Si c'est un tour du muet, observe le charlatan, il doit avoir caché les rames à terre quelque part dans les aunes. Voyons partout. Si nous ne les trouvons pas nous n'aurons plus qu'à remonter à pied.

Disant cela, le docteur à la barbe rouge s'approche de la taie d'aunes qui parait comme un bouquet noir sur la rive couverte d'ombre, A i>eine a-t-il écarté les premières branches, que son pied s'embarrasse dans quelque chose d'humide et de mou comme le linge que la blanchisseuse tire de la cuve. Il se penche, tâte de la main. Un éclair de joie illumine sa face rouge et ses yeux brillent comme des topazes dans l'obscurité.

— Ici ! ici ! je les ai !... .dit-il cà ses compagnons, je

Il n'achève pas. Comme le bras d'un géant qui se lève terrible et brise tout ce qu'il rencontre dans sa chute, une rame s'est levée soudain, noire dans la nuit sombre, et s'est abattue sur les reins du malheureux vendeur de sirop. Un cri terrible fit retentir la rive et le fleuve. Les brigands qui accourent s'arrêtent effrayés.

—Qu'y a-t-il ? Les as-tu ? Que fais-tu ?

demandent plusieurs voix.

—Allons voir ! dit l'un des bandits : nous sommes assez pour nous défendre.

Ils s'approchent du bouquet d'aunes. Charlot marche le premier. Plus ils approchent

et plus ils marchent lentement. Ils entendent un bruit léger dans le feuillage et appellent leur compagnon. Une même pensée

vient à leur esprit : Il a été tué Alors ils

s'arrêtent. Le chef arrive près d'eux.

—Que faites- vous ? quel est ce cri que j'ai entendu ?

— C'est le docteur ! il est mort, croyons-nous : Nous sommes découverts.

Une sueur froide inonde le visage du brigand. 11 s'approche de Chariot et lui confie quelque chose. Chariot s'éloigne de suite. Un instant après, le chef crie : Sauvons-nous !

L'un des brigands passe trop près des aunes, la rame lui fouette l'épaule ; mais il ne tombe point ; il s'enfuit en criant de rage et de douleur. C'était le maître d'école. Alors une forme puissante et sombre, que les ténèbres faisaient paraître plus grande et plus terrible encore qu'elle n'était réellement, s'élance à la poursuite des bandits.

XYll

Page 1