‹ Le pèlerin de Sainte Anne (volume 2)Chapitre 51 sur 66 · LES DEUX AMANTS DE NAGUERE · texte numérisé non relu

LES DEUX AMANTS DE NAGUERE

Geneviève était devenue folle de peur. Son état lamentable arrachait des larmes à tout le monde. Quand elle se fut habillée elle demanda si la voiture était prête. On lui répondit que M. Lepage était allé mettre le cheval à la calèche, et qu'il serait dans un instant de retour.

— Je vais toujours partir, reprit la pauvre fille, il me rejoindra. S'il est poli il me fera monter dans sa voiture. Je n'ai pas une minute à perdre : la petite Marie-Louise s'en va toujours. Elle est peut-être bien loin maintenant. Dites donc un chapelet pour elle pendant que je vais la chercher.

On voulut l'empêcher de sortir.

— Je vous en conjure, dit-elle avec des larmes dans la voix, vous qui avez des petits enfants que vous aimez bien, laissez-moi partir;

il faut que je reude Marie-Louise à sa mère

qui se désole Si des voleurs vous enlevaient

vos enfants, comme .cela, la nuit, ne seriez-vous pas contents qu'une fille perdue, comme moi, vous la rendit avant le coucher du soleil ?..... Laissez-moi sortir!

Elle repoussait les gens qui lui fermaient le passage.

—Je vais *me fâcher, reprit-elle, et je vous déchirerai le visage.

Kien d'afireux comme une folle qui devient furieuse. On eut peur et on lui permit de sortir,

M. Lepage la suivit quelque temps et s'efforça de la décider à revenir ; mais elle avait une volonté de fer, une idée fixe : aller a Québec, rue Saint Joseph, dans l'infâme maison de mademoiselle Paméla. Le souvenir de ce qu'elle avait vu là s'était tout à coup fixé dans son esprit, comme une image de deuil que l'on fixe au mur. M. Lepage pensa qu'il valait mieux ne pas la contrarier. H revint chez lui avec l'intention d'envoyer quelqu'un pour la suivre et la surveiller. Les bandits se sont dispersés. Le muet court

au hasard. Seul le bruit des pas le guide. Alerte et vif, il aperçoit bientôt une forme vague qui se sauve. C'est Chariot avec l'enfant. 11 le poursuit comme an fantôme poursuit un fantôme. Il distingue de mieux en mieux les ooatours grossiers de sa noire silhouette ; il va l'atteindre, le toucher, quand son pied nu, s'embarrassant dans un arrachis, se déchire sur un nœud aussi dur qu'une pointe d'acier. Il tombe. Le brigand disparaît de nouveau. Nonobstant la douleur cuisante qu'il ressent au pied, le muet reprend sa couse. Le désir de sauver sa sœu'r lui fait mépriser toute souffrance physique. Mais n'y a-t-il point folie à courir dans les ténèbres après quelqu'un que l'on ne voit pas et que l'on n'entend pas davantage? Le pauvre garçon est désespéré. S'arrêtant pour écouter, il n'entend que le vagissement des flots au rivage. Il pense que le ravisseur est caché, et, n'obéissant qu'à son amour fraternel, U s'enfonce dans tous les buissons et descend dans tous les ruisseaux.

Quand le jour vint semer ses rayons dans le ciel, sur le fleuve et les montagnes, comme un laboureur matinal sème ses grains dans les sillons, le muet, presque fou de douleur et de

Tegrets, cherchait encore, sur la grève déserte, sa sœur infortunée.

Le chef n'avait pas voulu laisser seule, dans la chaloupe, la petite Marie-Louise, quand il était venu rejoindre ses camades, près du bouquet d'aunes, après le cri jeté par le charlatan. Il l'avait prise dans ses bras, et remise à Chariot, qui était le plus fort de la bande.

Prolitant de la chute du muet, Chariot s'était caché dans un épais fourré. Le muet passa deux fois à ^-ôté de lui. Par bonheur, dans sa fuite précipitée, le brigand avait perdu son pistolet. Sans cet accident, le pauvre pèlerin eut été lâchement assassiné dans le taillis, et son corps serait tombé dans le ruisseau discret.

Les ravisseurs, dispersés comme des loups! par les chasseurs qui les poursuivent, ne se retrouvèrent ensemble que dans la ville. Ils n'avaient marché que la nuit, se cachant avec précaution durant le jour qui suivit leur malheureuse expédition. Le premier qui revint au logis de Paméla fut le chef. Quelques heures après, le maître d'école entra, suivi de Robert. Kacette se plaignait d'une insupportable dou-

leur à l'omoplate. Il avait l'épaule aussi noire que l'âme. La rame avait fait sa marque. Les trois scélérats exprimèrent leur profond regret de la perte du docteur. Ils le croyaient mort. De fait, il l'était à peu près. La rame lui avait brisé l'épine dorsale. Le chef parla longuement des remarquables qualités de son jeune compagnon. Le maître d'école qui l'avait connu, tout enfant, renchérit sur le chef^ et Robert qui le connaissait peu, le vanta bien davantage encore. ;Si voulez que l'on dise du bien de vous, mourez ! Alors vous ne portez plus ombrage aux jaloux.

Les trois brigands s'inquiétaient bien aussi de Chariot et de l'enfant. Cependant le vieux Saint Pierre ne désespérait pas de le voir arriver sain et sauf. 11 connaissait la prudence, :a force et l'agilité de son camarade. En effet a nuit suivante, pendant que les survivants iéUbérent et se racontent les nouvelles du our, le redoutable Chariot arrive. Sa figure îst riante, son air triomphant. Il tient la petite Marie-Louise par la main. L'enfant à pleuré; nais elle parait un peu consolée.

A la vue du voleur et de l'enfant, il y a, dans a maison de Paméla, d'ineffables transports de

itiB LE PÈLERIN DE SAINTE ANNE.

joie. On serre la main de l'heureux bandit on embrasse la petite qui sourit avec des larmes : mais c'est le baiser du judas, le baiser de la trahison. Les questions se succèdent, comme dans la tempête, les vagues succèdent au vagues. Chariot ne peut parler de grand'chose. 11 était resté caché tout le jour, et s'était rendu dans la ville à la faveur de la nuit.

—Après tout, observe le maitre d'école, le succès, pour n'être, pas aussi complet qu'on l'eut désiré, n'est pas sans valeur.

—Si ce pauvre docteur arrivait maintenant, tout serait bien, ajoute le chef.

—Oui, continue Robert, car la chaloupe ne nous coûte rien, et nous en trouvons toujours quand nous avons besoin.

Mais le docteur n'arriva point.

—11 ne faut pas que le chagrin nous fasse

perdre la tête, et nous empêche de prendre un

coup à notre heureux retour, repartit le chef.

—Nous prendrons aussi un verre à la santé

de l'absent, observa le maître d'école.

Le rum fut apporté sur le plateau. Les scélérats burent longtemps : gaillards, il furent

g-ais et jaseiirs ; gris, il devinrent expansifs, iiouailleurs et vantards ; ivres, ils se fâchèrent et voulurent se battre, ils se donnèrent la main et s'embrassèrent, ils s'attendrirent au souvenir du charlatan et se mirent à pleurer, ils s'endormirent et ronflèrent,

I Le maître d'école, ivre comme ses compagnons, se lève, trébuchant ; tire de sa poche un long couteau à ressort dont il ouvre la lame aiguë, et s'approche, menaçant, de la petite Marie-Louise endormie sur une chaise. L'enfant, vaincue par la fatigue, reposait dans un sommeil profond. Mademoiselle Paméla, sortie dés le soir de bonne heure, n'était pas encore rentrée, et personne ne s'était occupé de donner un lit à l'enfant. Le maître d'école se penche sur elle. Il rit d'un rire diabolique. La lame du couteau luit à la lumière de la chandelle. Le chef, Robert et Chariot, ronflent toujours en cuvant leur boisson. Avaitil envie de tuer la petite, ou, cédant à un de ces caprices inexpHcables qui passent par la tête des gens ivres, voulait-il seulement lui faire peur ? 11 recule d'un pas comme pour mieux viser et donner plus de force à son couteau. Il ne rit plus, il a l'air féroce ; mais à son tour l'enfant endormie sourit doucement.

Accablé de fatigue, désespérant de retrou- Ter sa chère petite sœur, le muet était revenu chez M. Lepage. La pauvre Geneviève venait de partir, et les voisins remplissait encore la maison toute bouleversée ; ceux qui le virent arriver s'écrièrent.

-Voilà l'un de ces misérables! prenons-le! enchaînons-le !••.

Il n'eureni pas de peine à l'arrêter ; l'infortuné jeune homme vint au devant d'eux. Quelques uns voulaient l'assommer sur le champ.

-11 n'est pas permis de se faira justice soimême, dit M. Lepage, gardons-le prisonnier en attendant qu'il soit remis à l'autorité.

ll s'est blessé, reprit quelqu'un, son pied saigne ; voilà pourquoi il n'a pu se sauver comme les autres.

Le muet fit, en souriant avec douceur, un

signe qui voulait dire : vous vous trompez.

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