‹ Le pèlerin de Sainte Anne (volume 2)Chapitre 60 sur 66 · LA CAVE · texte numérisé non relu

LA CAVE

Le pèlerin accompagna Noémie. Ils marchèrent lentement, bien lentement, et la route, malgré cela, leur parut fort courte.

Le soleil couchant brille comme une lampe d'or au sommet des montagnes bleues, et ses rayons qui traversent delégers nnafres blafards, paraissent comme les chaînes de diamant qui suspendent au ciel cette lampe merveilleuse. Un souffle frais passe dans l'air et sèche le front humide des laboureurs. Par intervalle l'on entend le beuglement des génisses au milieu des gras pâturages, les hennissements des chevaux qui se saluent de loin, et les bêlements timides des agneaux. Le pèlerin, irre de bonheur, s'en revient en songeant à sa bienaimée. Quand on aime et que l'on est aimé, liÉp^ fuit le tumulte et le monde, et l'on se plaît dans la solitude. Tout ce qui n'est pas

l'amour paraît insipide, et le reste de la terre lie vaut pas le petit coin du monde, humble et retiré, où l'on a trouvé le bonheur. Rêveur, il franchit la clôture de perches qui borde le chemin, vis-à-vis la maison de son défunt père, et s'achemine, par le chemin tracé dans la prairie, vers l'érablière.

Le chef des voleurs et le maître d'école étaient tous deux enfermés dans la cave de terre, sur le bord du ruisseau. Le vieux Saint Pierre ne voulut pas laisser sortir son complice. 11 voulait qu'ils fussent solidaires du crime. Racette dissimulait mal sa terreur et ses regrets. Le chef avait pratiqué dans un côté du caveau une petite ouverture. Cet ouverture donnait sur le sentier où passaient ceux qui descendaient vers le ruisseau. De temps à autre, sortant la tête en dehors de la cave, ou par la porte jetée comme une trappe sur le dessus, les deux brigands regardaient, dans le clos moissonné, si par hasard Joseph ne venait point. Le soleil du midi avait laissé tomber quelques chauds rayons dans la cave sombre, le soleil couchant n'y entra point. Tout à coup Saint Pierre qui venait d'élever sa tête de mousse au-dessus de la porte, s'écria : le voici !

— Racette regarda à son tour. C'était bien lui ! c'était l'orphelin qui venait, tout à son amour, tout à son bonheur, vers la cave dangereuse. Les brigands s'enfoncèrent sous la voûte épaisse, fermèrent la trappe, et se donnèrent la main dans une anxiété terrible. Le maitre d'école tremblait. Il s'assit dans un coin, s'adossant aux pièces pourries. Le chef prit le fusil, en fourra le canon dans la meurtrière nouvelle, et, le doigt sur la gâchette, l'œil fixé sur le sentier, il attendit.

Le pèlerin regarde, de loin, la forêt d'érables qui déroule son voile gris de l'autre côté du ruisseau. L'image de la belle Noémie est toujours devant ses yeux. On dirait qu'elle l'appelle et qu'il la suit. Il voit glisser une ombre blanche à travers les troncs noueux. C'est la folle qui revient à la fosse mystérieuse. Il ne s'aperçoit pas que le soleil est descendu derrière les Laurentides ; il ne voit pas remuer, dans l'ouverture de la cave, la bouche menaçante du fusil braqué sur lui. L'arme meurtrière tourne lentement à mesure qu'il avance. Le vieux brigand attend que sa victime soit jJ^s près de la côte, plus près de sa tombe humide

286 LE PÈLliaiN DE SAINTE ANNE.

Les ténèbres sont profondes autour des meurtriers. Seul, par Touvorture nouvelle, un rayon de lumière entre, comme un dard menaçant on comme l'œil de Dieu, dans cette ombre épaisse, et traverse d'outre en outre la cave obscure.

Joseph, souriant àla solitudequi l'environne, s'arrête sur le bord sablonneux du cours d'eau. La reconnaissance envers Dieu s'unit à l'amour dans son âme repentante. Il tombe à genoux. Au moment où il se prosterne pour adorer le Seigneur miséricordieux, une sourde détonation gronde. La folle, de l'autre côté du ruisseau, s'écrie :

— La tombe est encore vide !... Marie-Louise ! Marie-Louise !...Pour qui ce sépulcre étrange ?

Marie-Louise ! Marie-Louise ! Les corbeaux

se rassemblent au-dessus du cadavre que la

terre bénite ne recouvre pas ! Malheur à

ceux qui traînent dans la fange la robe blanche

des vierges! Marie-Louise! Marie-Louise!

.Malheur à ceux qui vendent leur âme

pour un peu d'or! Malheur à ceux qui se

cachent pour surprendre leurs ennemis !

Malheur à ceux qui se servent de l'épée, ils périront par l'épée ! Marie-Louise ! Marie- Louise ! Marie-Louise !

Et, glissant à travers les arbres grisâtri'S, comme an flocon de neige dans le ciel nuageux, elle s'enfonce dans la forêt.

Trompé par le mouvement imprévu du pèlerin qui s'agenouille, l'assassin tire trop haut et la balle sifflante se perd au loin. Au bruit de la détonation le jeune homme détourne la tète. Il voit, à quelques verges de lui, la cave noire et pesante trembler comme les épaules d'un vieillard. Une légère fumée s'échappe par les Assures, comme une fine poussière, et se dissipe dans l'air. Le bruit sourd se prolonge : il est suivi d'un craquement îjinistre.

Le caveau s'écroulait.

Lf> pèlerin surpris se dit à lui-même et presque à voix haute: C'est heurel^x que je ne !?ois pas entré dans cette cave !

Jl avait eu un instant l'idée de l'aller visiter, afin d'obéir à l'intention de sa tante; mais ^"'Tt^ure avancée ne permettant plus de la bien examiner, il s'était dit : j'y reviendrai demain, et passa outre. Son attention fut tout-à-coup appelée ailleuis par les paroles étranges de la foLe II la vit d'abord se pencher vers le ruisseau, puis ensuite se perdre sous la ramure

fantastique. Il s'aperçut que le lit du ruisseau avait été creusé depuis peu sur un espace de quelques pied : Est ce là, pensa-t-il, ce qu'elle appelle la tombe ?

11 descendit. La largeur et la longeur de ce trou le faisaient, en effet, ressembler à la fosse que l'on creuse dans le cimetière. L'orphelin se perdit en conjectures. Il ne put deviner l'objet de ce travail nouveau. Ses rêves gracieux s'étaient envolés comme un essaim timide. Un sentiment de tristesse douce et vague s'emparait de ses esprits. L'écroulement delà cave où il aurait pu trouver la mort, les paroles extravagante de Ja fille infortunée, le silence des bois, l'aspect de cette fosse béante, tout le portait à la mélancolie, et jetait le trouble dans son âme. Pourtant il ne savait pas à quel danger terrible il venait d'échapper en se jetant à genoux. Il revint à la maison de son tuteur. Plusieurs voisins, pour se reposer des fatigues de la journée, fumaient leur pipe avec Asselin tout en jasant de mille choses. Le pèlerin, raconta qu'il venait de faire un tour sur le haut de la terre. Madame Eusèbe tressaillit, mais personne ne s'en aperçut. Il dit qu'il avait vu la folle, et répéta ses étranges phrases ; que

la cave s'était écroulée pendant qu'il était là, sur la berge du ruisseau ; qu'il avait eu envie d'y entrer en passant. Madame Asselin ne , put réprimer un cri. Le pèlerin pensa que sa tante s'apitoyait sur le danger qu'il avait couru.

— Ne craignez rien, ma tante, lui dit-il eu souriant, vous voyez que je suis sain et sauf.

Eusèbe, prenant la parole, avoua que cela ne le surprenait nullement, vu que la charpente de cette cave était toute pourrie,et que le poteau qui la soutenait au milieu, pliait depuis longtemps sous le poids de la terre. Joseph rejï-arda sa tante avec étonnement. Elle était blanche comme la chaux des cloisons. Un amer soupçon traversa son esprit ; il le chassa comme une mauvaise pensée. Après un moment il demanda à son oncle pourquoi l'on avait creusé, dans le lit du ruisseau, un trou de la forme et de la grandeur d'une fosse.

— Je ne sais pas ce que tu veux dire, répondit l'oncle surpris.

— C'est sans doute la tombe du ruisseau dont parle toujours la folle, reprit le pèlerin.

— La tombe du ruisseau ? répétèrent les fumeurs en soufflmt une bouffée d'odorante fumée, il faudra voir cela

Saint Pierre, foeil fixé sur sa victime, tout entier à la venge9.nce et plein de la pensée du meurtre ; le miùtre d'école, accroupi sous la voûte humide et basse, tremblant comme un poltron, et s'effrayant des suites de ce crime épouvantable qu'il a préparé de gaieté de cœur, n'ont vu, ni l'mi, ni l'autre, la toiture de la cave se courber lentement comme une vngue que le vent creuse. Un instant l'affaissement s'arrête: les étais paraissent résister, et la ven» geancede Dieu est suspendue. Mais l'explosion de la poudre dans l'arme meurtrière, le choc imprimé à la masse hésitante par le déplacement violent de l'air, font ployer, comme des genoux d'esclave, les supports ro/i.s ; et la voûte de terre reprend, en grondant, sa chute lente mais terrible, implacable comme la fatalité. Les deux brigands poussent une clameur qui retombe sur eux, comme le sang du Christ itHomba.&ur les juifs maudits, ils s'élancent vers la trappe fermée, au-dessus de leurs tètes. La trappe ne s'ouvre point. Ils lèvent, par instinct, lours bras meurtriers vers le toit qui

s'incline, comme pour le retenir et se préserver de son poids énorme. Le toit pesant n'est pas ralenti par leurs efTorts désespérés, mais il s'abaisse toujours, lentement, lentement, et les pièces se cassent et se broient les unes contre les autres.

—Malédiction ! vocifère le chef des voleurs! — Seigneur mon Dieu, s'écrie le maître d'école, ayez pitié de moi !

Prière sans amour, cri de peur d'une âme coupable, toujours inutiles, jamais entendus de celui qui sonde les cœurs et les reins !...

La masse pèse sur la tète des assassins, et ils se courbent, malgré eux, comme les roseaux que l'ouragan couche sur le rivage La chute s'accélère. Une sueur froide coule sur leurs corps repliés. Le maître d'école, désespéré, se laisse tomber au fond de la cave, le long des pièces ébranlées. Le chef lutte encore et jette à Dieu qui le damne un blasphème épouvantable. Il tombe, ou plutôt se fait écraser par la masse alourdie qui descend toujours. Le maître d'école pousse un cri affreux. Un morceau de bois vient de lui broyer le pied.

Le chef, ramassé sur lui-même, les bra» tordus, sent sur ses épaules un fardeau insupportable. 11 croit, que cédante ce fardeau, il va tomber plus bas et s'enfoncer davantage ; mais il ne bouge plus.

Le poids est de plus en plus lourd sur sa tète et sur ses reins. Il essaie de se soulever et ne peut faire un mouvement. Une fatigue inexprimable se glisse dans tous ses membres, et la douleur lui fait sentir ses aiguillons perçants.

— Ce n'est pas possible que je meure ici, pense-t-il...On va venir. ..On va m'ôter toute cette terre de dessus le dos... Etre enseveli

vivant, oh! ce serait affreux ! Comme on

souffre dans la terre !.... Malédiction !

Et, ramassant toutes ses forces, il veut encore essayer de secouer le poids qui l'accable ; le sable lourd, entassé sur la vieille cave, reste immobile.

— !Si j'avais un peu d'air ! pense-t-il.

Et sa poitrine râle serrée comme dans les mâchoires d'un étau, entre le sol qui forme le plancher et celai qui forme le toit. La tête lui bourdonne comme si l'on battait le

tambour à ses oreilles. Le sang lui sort des yeux.

— Est-ce que je brûle ? se dit-il.

Seuls ses doigts crispés peuvent mordre la terre qui les enveloppe. Le sommeil le gagne.

— Il ne faut pas que je m'endorme, je pourrais mourir ! ne plus me réveiller !

Ses dents saisissent un morceau de terre et le broient de rage. Le poids qui l'écrase lui semble de plus en plus pesant.

— C'est le pèlerin qui monte et piétine sur moi pense-t-il encore.

C'est la justice de Dieu qui l'atteint; c'est le poids de la colère du Seigneur qui pèse

sur sa tête. Il râle, il râle! Quelques

grains de sable glissent le long de ses joues. Il croit que ce sont les vers de la tombe qui commencent leur travail, et une angoisse indicible le fait frémir dans son linceul épais. Un engourdissement extraordinaire paralyse ses membres, et il s'imagine n'avoir plus de pieds, plus de mains, plus de corps. Il s'imagine qu'il n'est plus qu'une tête horrible

séparée, par un accident mortel, de son tronc sanglant.

— Si j'avais une main, pense-t-il,je pourrais reculer cette masse qui m'écrase...... Si j'avais

un pied Je me sauverais ! Je suis fou !

je rêve je m'effraie de rien !

Et il essaie de rire. Et sa bouche se contracte horriblement ! Et ses dents grincent une dernière ibis.

—Je vais dormir, pense-t-il encore, et quand je m'éveillerai je serai mieux !

Il s'endormit en effet ; mais quand il s'éveilla il était devant Dieu !

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