‹ Le pèlerin de Sainte Anne (volume 2)Chapitre 61 sur 66 · PAS DOUX · texte numérisé non relu

PAS DOUX

Les habitants qui étaient venus fumer une pipe chez Asseliu, se retirèrent de bonne heure. Dans les champs on n'attend pas minuit pour se coucher, ni midi pour se lever. Le travail compiànde d'être matineux et la fatigue invite

au repos. Asselin entra dans sa chambre. Sa femme dormait. Du moins il la crut endormie. Le visage caché dans le duvet de son oreiller, elle songeait. Elle avait raison de songer. Elle était assaillie de mille pensées diverses, de mille craintes amères. L'assassinat de l'orphelin qui, tout à l'heure, lui semblait chose facile et simple, n'avait pas réussi : plus que cela, les meurtriers expiraient, probablement victime de leur propre malice. Ce tour imprévu du Destin qui n'est pas souvent aveugle, la jetait dans un abattement profond- Il lui semblait maintenant que les soupçons les plus odieux allaient planer sur sa tête, comme une volée d'oiseaux de mauvais augure. Elle devinait bien qu'ils étaient ensevelis sous les décombres, car son frère ne revenait point- Elle cherchait à s'étourdir par la pensée que vivants encore, ils pouvaient être tirés des débris de la cave et sauvés. Les voisins s'étaient informés du maître d'école qu'ils ne voyaient pas chez son beau-frère, Madame Eusèbe avait expliqué l'absence de son frère par un mensonge fort bien paré des couleurs de la vérité. Cependant ce mensonge causait maintenant son désespoir, non pas parce qu'il

était une oflense envers Dieu, mais parce qu'il menaçait de la compromettre. Elle s'accusait de manque de jugement, d'imprudence, de sottise et d'aveuglement. Il eut été si simple de répondre qu'elle ne savait pas ce qu'il était devenu. Elle n'était nullement tenue de le savoir. Au lieu de cela, la sotte avait dit qu'il était allé au Platon, marchander la terre de Thomas Hamel. Et maintenant si l'on trouvait le cadavre de Racette enterré sous les décombres de la cave avec celui de l'étranger» comment réussirait-elle à convaincre les gens qu'elle ne connaissait rien des projets infâmes des deux assassins?

Asselin s'endormit. Rarement il s'éveillait avant l'aube. Son sommeil était profond comme la léthargie. Pour le chasser de ses paupières, il fallait un vacarme d'enfer. Madame Asselin se lève doucement, car on craint toujours d'être vu quand on fait une action qui doit être secrète Elle revêt sa jupe et son mantelet, chausse ses bottines, met son chapeau de paille et, munie d'une pioche, elle s'éloigne de la maison. Vingt minutes après elle arrive au caveau, dans le haut du champ. Elle est tentée de s'enrevenir, car elle a peur

de voir se lever, dans les ombres de la nuit, les spectres des deux morts. Elle frémit, ses yeux grands ouverts croient voir toutes sortes de formes infernales danser sur la cave écroulée. Tout à coup une plainte longue et sourde sort des décombres. Elle s'approche et prête l'oreille avec attention. Une seconde plainte s'élève.

—Est-ce toi, José ? dit la femme épouvantée ;. es-tu mort?

Une voix souterraine murmure: Non. ...dépêche-toi

Assurément il n'est pas mort, mais il ne vivrait pas longtemps dans son étroit tombeau. Couché le long des pièces qui formaient le côté de la cave, il eut échappé sain et sauf sans le morceau de bois qui lui écrasa le pied. II est enfermé comme dans un étui, peut à peine faire un mouvement, et mourrait asphyxié sans le faible courant d'air que laisse passer une fente imperceptible. Il a, lui aussi, des terreurs indicibles et des emportements de damnés. 11 invoque le ciel et Tenter, prie et blasphème, sans pouvoir rompre l'enveloppe de plomb qui le ceinture. Parfois la douleur qu'il ressent au pied lui fait perdre connaissance, et un

moment après une douleur plus ai<rue le réveille encore, 11 entend la voix qui vient du dehors et les coups de la pioche qui s'enfonce dans la terre et les pièces de bois pourri. Il ressent une joie immense. L'insensé ! il ne songe pas à la honte, au déshonneur, au châtiment qui suivront sa délivrance. L'horreur de la mort est tellement naturelle que, pour vivre un jour de plus, l'on échangerait la mort calme et sans douleur d'aujourd'hui contre le martyre de demain. Une lambourde fait baisser la masse de terre, et le maître d'école pousse un gémissement prolongé ! La terre pèse sur lui comme sur un tombeau. Il sent sa poitrine se briser contre le sol ; et il ne peut plus remuer. Sa main droite reste libre et s'agite comme un tronçon de serpent. Madame Eusèbe introduit le bras dans l'ouverture que l'instrument vient de pratiquer en dérangeant la pièce. Elle sent une main vigoureuse saisir la sienne, et frémit de terreur,

— José ! répôte-t-elle, laisse moi ! je vais te sauver.

La main qui la tient ne se desserre point ; c'est la poigne énergique du malheureux qui se noie.

— Laisse-moi donc ! dit-elle encore.

Et elle s'efforce de se débarrasser de l'étreinte horrible du mourant Les doigts du

meurtrier, fermés comme des mâchoires de tenailles, s'enfoncent de plus en plus dans la main potelée de la femme.

— Je ne pourrai pas enlever la terre qui te couvre, répart-elle., et tu seras trouvé demain

matin par les hommes qui vont venir!

Laisse-moi ! Laisse- moi donc ! José ! .je

t'en prie! pourquoi fais- tu cela ? Je suis

venue pour te sauver !. Te suis venue toute

seule, en pleine nuit Il fait noir ! Eusèbe

dort laisse-moi travailler avant le matin !. ...

La main crispée la serre toujours.

— Tu ne m'aimes donc point, mon frère?

Ah ! comme tu as le cœur dur! Moi je me

sacrifie pour toi! Laisse-moi donc aller,

hein? mon petit! mon cher? Je suis ta

sœur, tu sais? ta petite Caroline que tu

aimais tant' Desserre les doigts un peu,

rien qu'un peu ! Pourquoi me fais-tu mal ?

Veux tu me faire mourir de peur? Tu

n'es pas méchant ! tune m'en veux point

Je te donnerai de l'argent oui, tant

quf» tu en voudras

La main du moribond ne s'ouvre point, car il pense, dans son trouble inexprimable : Si la pioche donne encore un coup, je vais être tout à fait écrasé.

Il ne peut parler, et râle comme un asthmatique après une course. Madame Eusèbe fait de nouveaux efforts pour se soustraire à cette main formidable. Elle donne des secousses violentes, elle s'arc-boute sur les débris de la cave. Peine inutile, vaines tentatives; elle est enchaînée là, comme^uue embarcation par une ancre. Elle s'irrite.

— Laisse-moi ou je dirai tout ! s'écrie-t-elle,

jeté trahirai! .je ferai connaître tes projets

infâmes! Eatends-tu? laisse-moi! oii je te

ferai monter sur l'échofaud ! Canaille!

canaille! me laisseras-tu? Ah! si j'avais

su ! Pour l'amour de Dieu, José, laissemoi donc aller! Tiens! je t'en conjure

à deux genoux ! Pardonne-moi ce moment

de colère "Vite! laisse! il va faire jour

bientôt !

La main implacable ne s'ouvre point.

— Il est mort! pense-t-elle, c'est la main

d'un mort qui m'a saisie !

Alors elle a une frayeur mortelle. Son esprit surrexcité lui fait souffrir mille tortures imaginaires. Elle éprouve une sensation de froid, et elle croit que c'est une couleuvre qui s'entortille autour de son bras : Sa langue fourchue va me piquer, pense-t-elle.. elle me pique ah !

Un moment après elle se ligure qu'une araignée écœurrante et noire se promène sur sa main ; elle sent le chatouillement de ses pattes velues ; elle voit bien que le repoussant insecte traine les lambeaux de sa toile brisée ; elle s'attend qu'il va la mordre, et cela lui cause des frissons d'horreur. Elle pense mourir là, fatalement attachée à son complice, sur les débris du caveau.

Personne ne saura jamais quelles angoisses elle endura pendant cette nuit de crimes et de châtiments. Quand l'aurore laissa tomber sur les prés jaunis son éclat serein, quand le soleil parut au-dessus des bois grisâtres, elle était encore enchaînée par la main impitoyable de son frère.

Asselin se réveilla vers 1 heure accoutumée. La grande horloge nta quatre coups, et le

timbre clair résonna gaiment dans toute la demeure encore silencieuse. Il fut surpris de ne pas trouver sa femme à ses côtés. 11 le fut bien plus encore de ne pas la trouver dans la maison. 11 appela. Personne ne répondit. Elle n'était ni à la laiterie, ni au hangard, ni à retable

— Voilà qui est singulier ! pensa-t-il, où peut elle être? qu'est-ce que cela signitie ?

11 réveilla Joseph le pèlerin.

—Sais-tu ce qu'est devenue ta tante ? c'est curieux! je ne la vois point

— Matante? fit l'orphelin tout étonné. Et il se prit à réfléchir. Je ne le sais point

continua-t-il après un moment Elle est

peut-être Il n'acheva pas.

— Où ? demanda l'oncle en peine.

— Peut-être à la cave aux patates.

— A la cave aux patates, pourquoi ? la

nuit tu rêves!

Et il sortit fort embarrassé, et l'air bien in:juiet. Le pèlerin se leva. Pendant la nuit il avait songé aux conti ad étions de son oncle et d sa tante, au sujet de la cave, et l'événe-

ment démontrait que sa tante n'avait pas dit la vérité. Dans quel but? Il avait assez souffert autrefois de la mauvaise humeur de sa tante ; sa petite sœur avait révélé suffisamment, dans son innocente conversation, les intentions criminelles de cette femme à son égard, pour qu'il ne fut pas longtemps à le deviner. 11 éprouva un douloureux serrement de cœur : Le maître d'école, pensa-t il, serait-il donc pour quelque chose dans cette affaire ? Pourquoi est-il ici, avec nous, quand il devrait éviter nos regards et nos reproches ? Le danger n'est-il pas encore disparu? Sommes-nous toujours entourés d'ennemis traîtres autant que lâches... Il fit sa prière du matin et sortit.

Asselin revenait du voisinage. Personne n'avait eu connaissance de sa femme.

—Allons à la cave, dit le pèlerin.

— Allons-y.

Asselin marchait à regret. Il redoutait un malheur. Plusieurs des A^oisins se joignirent à eux, curieux de voir cette tombe du ruisseau que la folle avait signalée dans ses discours étranges.

Le soleil se levait. A quelque distance de

la cave, les hommes virent une ombre s'agiter auprès des décombres.

— Il y a quelqu'un, dit l'un des voisins.

Eusèbe était muet : il tremblait d'une crainte vague. A mesure qu'ils approchaient la forme se dessinait mieux.

— C'est ma tante ! dit l'orphelin.

— C'est ta femme ! dirent les voisins à Aeseiin.

—Est-elle folle? répondit celui-ci, que peut elle faire là ?

Ils arrivèrent. La femme était atireuse à voir. La terreur était peinte sur ses traits. Elle était échevelée et regardait autour d'elle d'un œil hébété. Ils l'entendirent murmurer

d'une voix sombre et enrouée: Laisse-moi !

voilà du monde !

— Que fais-tu ici, Caroline ? lui demande son mari.

Elle ne répond point et le regarde vaguement.

Viens-t'en, repart-il.

Il veut la tirer à lui ; mais il s'aperçoit que son bras est pris dans les décombres comme

dans un piège. L'un des habitants ramassa la pioche que la femme avait laissée tomber près d'elle, et se mit en devoir d'enlever la terre.

Au premier coup, la femme poussa un cri. Les doigts impitoyables du mourant s'étaient enfoncés de nouveau dans ses chairs.

—Travaillez plus loin, de l'autre côté, dit-elle: il me serre de plus en plus.

— Qui? demande-t-on.

— Mon frère.

— Le maître d'école ? s'écrient les habitants stupéfaits.

La femme penche la tète.

— Vite, des bêches! déblayons le terrain !

Plusieurs avaient commencé leurs guérets et laissaient, chaque soir, leurs bêches plantées dans la tourbe, sur le bord des rigoles. Courir chercher ces instruments fut l'affaire de cinq minutes. L'opération du déblaiement commença. Elle ne fut pas longue. Les bras vigoureux faisaient jouer les ferrées (bêches) avec la force et la régularité d'une machine. La terre volait comme une poussière. Les pièces de bois cassées furent retirées par éclats. L'une des bêches toucha un corps mou, souple>

éla§tic[ue qu'elle fit obéir sans rentaraer. Lu terre fiat enlevée avec précaution et la forme d'un ê|.re humain se dessina.

— Ce n'est pas le maître d'école ! dirent les travailleurs avec surprise.

Le cadavre fut tiré des décombres et couché sur la prairie. Personne ne le reconnaissait. — C'est un vieillard, disait-on. Il est chauve!...

— C'est un étranger.

— Que faisait-il ici ?

Le pèlerin regardait le mort avec attention.

— Moi je le connais, dit-il tout à coup, d'une voix triste, c'est le chef d'une bande de voleurs, le chef des voleurs qui sont venus chez mon oncle, cet été, le maitre des bandits qui ont enlevé Marie-Louise, il y a quelque jours.

— Il venait pour nous dépouiller, observa l'un des travailleurs.

Le pèlerin secoua la tète comme un homme qui doute, ou qui sait le contraire de ce que l'on affirme.

Les hommes se remettent à la besogne. Dès les premiers coups de bêche ils tirent un sac de provisions.

LE PÈLERIN DE SUNTE ANNR. ^r^J

—Tiens ! remarque l'un d'eux, il ne s'atfeudait pas à mourir sitôt.

—Il voulait prendre une bouchée avant de partir !

—Il a oublié sa barbe, s'écrie un autre en montrant une longue moustache noire qu'avait trahie le sable jaune.

—Et sa perruque ! fait un troisième, en secouant pour la débarrasser de la terre, une calotte richement garnie de cheveux châtains.

—C'est l'étranger qui est venu avec le maître d'école pour acheter une ferma !

—Oui, c'est lui !

—Mais il était parti : Racette l'a conduit à St. Jean avec la voiture d'Eusèbe. Pas vrai, Eusèbe ? *

—Oui, répond Asselin qui n'en revient

point de sa surprise mais c'est bien sa

moustache ce sont bien ses cheveux

—Il va arriver démasqué ; il ne pourra pas tromper St. Pierre, dit l'un des habitants.

On part à rire.

Les restes d'un brigand n'inspirent ni crainte, ,iii respect.

L'une des ferrées heurte quelque chose de métaUique.

— Mon fusil ! dit Âsselin, c'est mon fusil!... Et il manie l'arme, en l'examinant attentivement.

— Je comprends tout, maintenant, dit le pèlerin, je comprends tout !

On le regarde d'un air interrogateur.

— Je vois, reprit le jeune homme, pourquoi le caveau s'est écroulé au moment où j'étais

tout auprès! Je devine pour qui celte

tombe a été creusée dans le ruisseau. Et, de la main, il montre dans le lit desséché de la petite rivière la fosse ouverte.

On le regarde avec étonnement

—Je comprends, continue-t-il, pourquoi ma tante me disait, hier, que la cave était solide encore, et que je n'avais qu'à j descendre pour

m'en convaincre! Mon Dieu! mon Dieu !

qu'ai-je donc fait pour que l'on me refuse ma place au soleil !

Ce cri de désolation affecte vivement les travailleurs, dont les yeux se sont fixés sur la femme inhumaine. Elle, à demi-couchée sur le sol froid, folle de honte, de rage et de peur,

elle regarde d'une étrange façon les débris de la cave.

La stupéfaction des habitants redouble quand ils découvrent le maître d'école. 11 vit encore. C'est bien lui en effet qui tient le poignet meurtri de sa misérable sœur. On lui desserre les doigts. La femme, libre tout à coup, s'enfuit à la maison.

Le maître d'école fut transporté chez son beau-frère. Il ne mourut point. Il y eut enquête sur le corps du vieux scélérat. Toute la paroisse se rendit sur le lieu de l'accident. Les hommes, les femmes, les jeunes filles, les enfants formaient comme une procession qui montait et redescendait sans cesse sur la terre du pupille. Le curé refusa d'enterrer dans le cimetière le chef des voleurs.

— Sa tombe est toute prête, dit-il, c'est luimême qui l'a creusée.

— Au ruisseau ! au ruisseau ! s'écrièrent les habitants.

Et la foule, enveloppant le cadavre dans un drap de toile blanc, le porta dans la fosse étrange du ruisseau. Pendant qu'on le recouvrait de terre, un jeune homme, mince et

3\b LE PÈLERIN DE SAINTE ANNE.

long, Ja tête penchée sur sa poitrine, regardait en silence et pleurait. C'était Picounoc. Une forme légère, sortant du fond des bois, s'ava)iça silencieuse sur la berge. Inclinée, elle regardait l'œuvre sinistre avec curiosité. Tout à coup elle s'écria : Marie-Louise ! Marie- Louise ! Viens ! n'aie point peur ! la fosse

du ruisseau n'a pas été creusée pour toi ! La

tombe se ferme ! Le ruisseau va couler sur la

face d'un maudit mais l'eau ne lavera pas

les souillures de son àme ! Marie-Louise !

Marie-Louise ! Viona ! Hâtez-vous ! hâtez-vous !

de crainte qu'il ne se ré-veille ! Foulez la

terre avec vos pieds pour qu'il ne se lève plus !...

Entassez les pierres ! Ils étaient deux !....

Creusez un trou pour l'autre un trou jusqu'aux enfers ! Marie-Louise! Marie- Louise ! ne viens pas ! l'autre n'est pas

enterre '

Elle disparut sous les rameaux majestueux,

criant toujours : L'autre n'est pas enterré !

l'autre n'est pas enterré !

Les travailleurs, un moment retardé par l'apparition de la folle, reprirent leur tâche funèbre. La fosse fat remplie, et l'onde du

ruisseau s'étendit comrïio un voile sur le cadavre du vieux briaand.

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