LE MUET
Le matin se levait radieux. Le soleil dérou lait une nappe de lumière sur les ondes calmées du grand fleuve. La mer montait. La cage échouée sur la grève de Lotbinière commençait à flotter. Djos était allé de nouveau rêver sur les côtes verdissantes. Jamais les bouvreuils et les pinsons n'avaient mieux chanté- Les bois s'étaient séchés au souffle de la brise du matin, et une senteur délicieuse venait de partout comme un encens que la terre envoyait au ciel.
Djos suit le cours capricieux de ce petit ruisseau qui perd son onde dans le tuf du riVage, au bord du bois du Domaine. Tout à coup la voix de ses compagnons retentit.
On l'appelle. La cage va descendre ave(^ lô Puissant : —J'emporte cette fleur, pense-t-il, car sa langue est toujours liée par la vengeance de Dieu. C'était un iris qui se mirait de haut dans l'humble ruisseau. En montant pour
cueillir la fleur, il aperçoit une petite fille étendue* sur les cailloux. Ses pieds se perdent dans l'eau fugitive. 11 y a du sang sur la pierre. L^iufortunée s'était sans doute assommée dans sa chute. Il fait un pas en arrière : Un frisson parcourt tout son corps. Il relève Tentant qui ouvre de grands yeux tristes, et
paraît avoir perdu le souvenir La serrant
avec un sentiment de compassion contre sa poitrine» il remporte sur la cage.
En le voyant accourir avec cette enfant dans les bras> les gens de cage furent intrigués. L'ex-élève de troisième dit, levant les mains au ciel : O ie-mpo-ray o f/iort^s ! que ferons-nous donc, nous qui parlons tant, si ceux qui n'ont pas de langue î^ font ainsi suivre des jeunes filles ^
— Mais uo voi^-tu pas v|ue c'est une enfant, répartit rieouiioo, et quelle est innocente eumii.o' loi ec moi ?
— Comme toi et moi ! obt>erva Lefendu, c'ecst uu peu rijsqae.
— Sirul et no.s ' di;, comme rn écho, Texélève en levant les yeux au ciel.
Le coutre-maltre savança vers Pjos qui
entrait dans l'eau jusqu^aux genoux pour atteindre la rame qu'on avait jetée en guise de passerelle.
—Quelle est cette enfant ? Où Tas-tn prise ?
Pourquoi l'apportes-tu ici? dit-il avec
mauvaise humeur et volubilité.
Le pauvre muet regardait le contre-maître en marchant sur la rame étroite avec son doux fardeau. Le contre-maître allait ajouter avec un blasphème : Mais parle donc !. il se souvint tout-à-coup que Djos ne parlait plus depuis environ six mois.
•Chacun se presse autour du muet pour voir Tenfant.
— Oh ! mille noms ! quelle est belle ! dit l'uu.
— Comme elle est blessée! dit l'autre
— Pulchru es, dit Tex-élève, allongeant le cou pour regarder par dessus l'épaule dePicounoc, sed macula est in tel
— Tais-toi donc, imbécile, avec ton latin!....
— Si tu savais cette belle langue, Picounoc, tu ne voudrais jamais parler Tiroquois comme tu le fais !
Le muet tâche d'expliquer, par des signes,
OÙ et comment il a trouvé la petite. L'un des homxpes de cage va puiser de Teau dans un plat de fer blanc et lave la figure ensanglantée de Tenfant inconnue.
La fraîcheur de cette onde pure la ranime, elle entrouvre ses beaux yeux noirs, cherche autour d'elle, puis, d'une voix faible, elle murmure: Tante, où es-tu? j*ai soif! On se
hâte de lui donner à boire, puis on Faccable de questions. Mais ses pensées sont confuses.
Elle dit seulement: Mes framboises!
Oh! tante va me battre Et elle se met à
pleurer.
La o-^g^y emportée par le courant, s'éloignait du rivage. Le contre-maître, se penchant sur reniant que Djos tenait toujours dans ses bras, lui dit : V'eux-tu reiouruer voir ta mère.
Là i>etUe répondu : J'tii peiu ! j'ai peur ! ma tante va me battre !
Le muet avait des larmes dans les yeux. De minute en minute il $ attachait à cet ano-e que le ciel venait, en qiielque sorte, de lai
confier II avait peur quou le lui ravit. Il
se souvenait de ses souffrances passées et se sotontrait plus sensible aux souffrances des
autres. Picounoc dit à ses compagnons : C'est une enfant maltraitée par sa tante, c'est évident : Emportons-la ?
— Emportons-la répondirent les autres.
— A nous tous, observa Sanschagrin, nous pouvons subvenir à son entretien.
— Y penses- tu ? demanda Fourgon. Tous tant que nous sommes nous ne pouvons économiser un sou par année, et nous allons, d'un vire-main, devenir pères et mères de famille ? Merci !
Le muet serra la petite contre son cœur.
— Allons ! commande le contre-maître, déposez cette enfant dans une cabane, si vous ne la reportez pas à terre, et vite ! aux rames ! Il faut gagner le large.
— A terre ? où voulez-voi;is qu'elle aille ? réplique le gros joufflu, elle est encore sans connaissance.
— Aux rames ! alors, vite ! aux rames 1
< Le muet dépose sa protégée dans la meilleure cabane, sur la plus molle couche de linge et de branches, et rejoint ses compagnons. On met les rames dans les toUets, en avant, et l'on rame lentement, mais avec vigueur. Le
courant qui est rapide chez nous, entraine bientôt la cage loin de la rive.
— Ecoutez donc ! fait tout à coup Sanschagrin.
— Jludite ! répète l'ex-élève.
— On dirait le cri d'un homme en peine.
— On appelle la petite fille, je crois.
Le muet poussait sur sa rame avec une force qui. tenait de la fureur, et la cage s'en allait tou jours. On entendait, en effet, des clameurs lointaines monter du fond des bois ; mais ces cris arrivaient faibles et mystérieux au milieu du grand fleuve. La cage descendait toujours.
— Si quelqu'un veut retourner au rivage en canot, dit le contre-maître, qu'il y retourne.
Le muet regarda d'un œil plein de pitié la cabane où reposait l'enfant. Personne no répondit. La cage descendait toujours. Elle passa devant la pointe du Platon. Bientôt les côtes échelonnées de la rive sud s'éloignèrent, formant ' un immense amphithéâtre, dont l'anse de Ste. Croix était le parquet merveilleux, et la cage noire parut sur le fleuve d'argent, comme un trait de plume sur une feuille blanche.