LA MALÉDICTION
Racette avait donc laissé Lotbinière, aprè^ avoir fait remettre au président des commissaires d'école, la lettre si drôlement signée dont nous avons parlé déjà. Il avait séduit, de nouveau, cette pauvre G-eneviève qui se croyait aimée et se consolait par la pensée d'un prochain mariage. Afin de n'être pas un objet de scandale ou de risée pour ceux qui le connaissaient bien, il était venu, avec son amici prendre le bateau de Ste. Croix. Il promit à la jeune fille de la placer dans une famille honnête où elle vivrait comme enfant de la maison. Il irait la vmr souvent, et se ferait passer pour son £rère. Cependant le misérable^ savait bien qu'il n'en serait pas ainsi. Quand Geneviève entra dans la maison de la rue St. Joseph, elle éprouva un serrement de cœur. Il lui semblait qu'elle entrait dans un lieu maudit. Elle voulut s'en retourner, mais il la rassura par ses mielleuses paroles. Il lui dit
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qu'elle était chez ses parents à lui; qu'elle y serait bien, et qu'elle n'avait rien à craindre : Bientôt, ajouta-t-il d'un ton caressant, tu auras tes appartements à toi seule. Je suis à la veille de faire une bonne entreprise. Nous auron^s de l'argent pt nous vivrons bien.
— Et nous marierons-nous ?
— Nous nous marierons un jour, oui. Mais bah ! pourquoi tant se presser ? n'entends-tu pas dire tous les jours qu'il y en a plus de
mariés que de contents? et que le mariage
est le tombeau de l'amour ?
Ils causèrent longtemps. G-eneviève reprit courage, se consola et promit d'être aimable avec tout le monde de la maison. On l'accueillit comme une sœur. Ses préventions tombèrent vite: elle était naïve la pauvre fille, malgré sa triste expérience. Racetto sortit, car il se souvint du vendeur de drogues. Il descendît à la basse- ville, par l'escalier, et suivit la petite rue Champlain. Il entra à l'auberge àeV Oiseau de proie. Deux hommes étaient accoudés sur le comptoir et causaient à voix basse. C'étaient Je docteur et son malade, le disloqué.
— Bon jour ! Mr. le maître, dit le charlatan ; c'eèt comme cela qu'on vous appelait au village.
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r^fion joor ! mon garçon. JBh bien ! 8''cii&-JB assez fidèle an rendez-iTons ?
— Je vous attendais, approchez ! Je vous présente Mr. St. Pier:|;'e, autrefois de Rimouski, maintenant de Québec. (St. Pierre s'incline respectueusement). C'est un homme incomparable, continue le docteur ; tel que vous le voyez il n'a que cinquante ans, et vous lui en donneriez soixante et dix. Il a vieilli vit^ a cause de ses pénitences et de ses mortificatioQ:^. C'est un agent sans pareil pour le mal : oonfiïe»lui votre bourse ou votre femme, il ne vous rendra ni l'une ni l'autre.-r-^Le vieillard s'incfine de nouveau. — Le charlatan reprend: 11 est doué d'une santé de fer, et vous le croyez prêt ^ s'éteindre: il est, à ses moments, tortu, bossu, goutteux, cagneux ; il est droit et fp^rt» alerte et musculeux. Vous l'avez vu, près du bateau, se traînant comme un fantôme, hurlant de douleur si l'on touchait ses membres disloqués ; vous le voyez maintenant plus cambré qu'un jeune cheval, et prêt à chanter le couplet égrillard. Vous le verrez encore, puisque vous êtes des nôtres, vous le verrez souvent changer de figure et d'aspect, se rendre méconnaissable à tous; vous le verrez ramper
dans la poussière comme un serpent ^«e la roue d'une charrette a coupé .«it deux, et -les passants s'attendriront et lui jetteront une aboJe qui viendra grossir notre trésor. C'est notre Protée, c'est notre doyen, notre maître à tous : inclinez- vous et baisez-lui la main en signe de soumission. (Racette fait ce que veut le jeune homme.) Bien! continue le cbaxkt^n. Maintenant, maître St. Pierre, ohlef inooAiparable, vous avez devant vous la plus belle canaille que je connaisse après vous et moi — les personnesprésentes sont toujours exceptées. Maître d'école, il ne sait piaslire; garçon, il est père de famille ; précepteur d'enfants, il passe son temps à dresser des chiens et à faire battre des coqs ; jeune, il est chauve ; pauvre, il vole ; riche, îl gaspille. Il est digne d'entrer dans notre compagnie; et, sur ma parole d'honneut, vous potivez lui donner un rôle à jouer, il l'apprendra.
Le maître d'école riait. Le vieux St. Pierre lui dit :— Avez- vous peur de quelqu'un.
Le maître d'école répondit : Je n'ai peur de personne !
— AveB-vôus peur de quelque ^hose ?
— De rieu !
—De la prison ?
—Non !
—De l'exU ?
—Non!
— De la potence ?
—Non!
—Du diable?
—C'est un ami d'enfance !
—Bravo ! prenons un coup pour sceller , l'union : vous appartenez à une société dp voleurs bien honnêtes^.. qui ne font de mal à personne sans nécessité ; qui ne versent pas le sang pour le plaisir de le voir couler ; mais qui se tiennent sur la défensive et se jurent protection mutuelle.
—Merci, chef! c'était le. rêve de ma vie ! — Vous n'avez plus qu'à payer votre entrée. — Voici !
Le vieux Saint-Pierre compta en souriant. — Correct ! dit-il.
Les trois nouveaux amis s'assirent à la table et burent en causant. Chacun à son tour raconta ses prouesses, mêlant le mensonge à la
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vérité, ajoutant, retrancliant, selon qne le demandait la vanité de Tesprit ou la méchanceté du cœur. .
Le vieillard questionna le maître d'école sur ses antécédents, et lui demanda de redire, on peu de mots^ son histoire.
— Heureux les hommes qui n'ont point
d'histoire ! fit Racette avec emphase .je suis
du nombre de ces heureux. Mon histoire ne commence que d'aujourd'hui. Elle sera ce que vous la ferez. Le docteur vous a dit que je suis maître d'école. Savez vous ce que vous avez à faire quand vous êtes dans le corps enseignant? Vous avez à régenter un troupeau d'enfants souvent imbéciles, plus souvent malins en diables. Vous leur répétez cent fois la même chose, et eux ne vous la répètent pas deux fois. Vous leur expliquez les secrets de la science ; ils s'appliquent à mettre des queues de papier aux mouches. Vous leur apprenez à écrire ; il voUs caricaturent avec leur plume sur les pages de leur cahier. Vous leur enseignez à lire ; ils fouillent votre tiroir et se régalent de vos billets doux. Vous les grondez ;il^ se cachent le nez dans leurs livres et vous foht des grimaôeé. Vous les battez
légèrement but les doigts ; ils rapportent à leurs
parents que vous les tuez. Vous voulez foire
des savants, vous faites des ânes ! Ah ! Dieiu
merci ! j*en ^i fini avec ce vilain état ! Mais
il ne faut pas croire que je n'avais pas certains
succès. J'ai faitTécoie sept ans dans le même
arrondissement ; et si j'avais voulu»*^... Mais
j'ai remercié poliment messieurs les couiQ^iiEi-
saires. J'ai dit aux parents : Ne cherches? pas
d autre précepteur pour vos, enfants ; si je a'ai
pas réussi à les déniaiser, je. nje sais, pas qui réussira, Le. seul élève dont je puisse, me
louer, c'est ce brave docteur. Aussi vous
voyçz comme il court sur le chemin de la
fortune.
— Et le petit. Joseph, donc ? insinue le charlatan,
— Le petit Joseph ! oui, je l'oubliais ceiui-la,
repart le maître L'avons-nous corrigé un
peu ! Tavons-nous caressé du bout de notre règle de bois franc !....,.Ses. larmes me faisaient
rire : il pleurait de si bon cœur! Le coquin !
sais-tu qu!il a fini par s'endurcir diablement, et nous donner du fil à retordre ?
-^Savez-vQus ce qu'il est devenu ?
— -Non ! Euçèbe est bien content d'en être débarrassé.
Lfi PÈL«ft^ DB SAINTE ANNEi 157
— ^Battefeu ! c'est heureux pour lui
surtout s'il ne revient plus. Si la petite lille disparaissait maintenant !
—La petite Marie-Louise ?
-Oui.
— Une petite fille ce n^est pas malaisé à faire disparaître Il y a. plusieurs moyens.
— Diable ! que renotez-vom là, vous autres, reprend le vieu^ brigand, je ne vous comprends fias ?
—Rien 4ô drôle pour vous, répond le jeune charls^tau. Joseph et JVlarle*Louise sont deux orphelins, propriétaires , futurs de la. plus belle terre de Lotbinière. Ils sont sous la tutelle de leur oncle Eusèbe Asselin. Eusèbe est le beaufrère de M. Racette, notre nouveau compagnon. Voila pourquoi M. Racette battait fort le petit Joseph, et voilà pourquoi le petit Joseph et sa sœur feraient bien de disparaître. Je me place au point de vue du tuteur.
— Connu ! observe le vieux. Et si cel^ nous rapportait quelque chose, nous pourrions peutêtre mettre la main à la charrue.
— J'y penjserai dit Racette,
-^E$ c'est tout ce qu« vous avez fait dans
votre vie, maître Racette ? demande le chef. — J'ai ensorcelé une jolie fille.
—Ce n'est pas la mer à boire.
— Je vous ai dit tout à l'heure* que je n'ai pas d'histoire. Mais tous, chef, que pouvezvous dire pour nous édifier ?
— Moi ? moi ? je suis un maudit, entendezvous ? un maudit !
— Eh bien ! le diable vous emportera voilà tout. f
Le vieillard se dresse soudain et fixe sur Racette un regard eflFrayant. On dirait que des flammes pétillent au fond de ses orbites creuses. Ses cheveux se hérissent sur sa tête, et ses dents claquent dans sa bouche :
je suis un maudit, te dis-je un maudit !
C'est mon père qui m'a maudit, et moi j'ai maudit mes enfants.
— Racette est épouvanté ; le charlatan sourit Le vieillard continue : J'aimais le plaisir
dans ma jeunesse ; j'allais aux veillées; je dansais avec les jeunes filles ; je pressais leurs mains blanches* avec volupté ; je m'enivrais de brûlants désirs. Le curé prêchait contre les réunions de jeunes fçens, contre les jeux et la
L£ FÈL£BIN D£ 6AINT£ ANNE. 159
danse. Je me moquais du curé ; je me moquais des jeunes gens qui écoutaient ses con* seils. Je savais bien que je faisais du mal chaque fois que je dansais ; je savais bien que d'autres n'en faisaient point. Il y en a qui ne voient rien au delà du délassement et de la gaité, dans les veillées ; rien qu'une distraction de l'espfrit, dans les jeux ; et rien qu'un exercice bienfaisant dans les danses : ils sont naïfs ceux-là, ou ils sont bien sots. Moi je me sentais remuer jusqu'au fond des entrailles, et je n'essayais pas de combattre ces émotions délicieuses. Je négligeai mes det'pirs religieux ; car les plaisirs des sens éteignent les ardeurs pieuses comme l'eau éteint le feu. Je devins paresseux ; car la volupté n'aime point le travail, et les labeurs fatigants la tuent. Mon père me fit des remontrances. Je l'écoutai d'abord, et ne lui répliquai rien. Mais bientôt, je lui répondis durement ; et il en ressentit une grande douleur. J'aimais les chevaux et je les faisais courir. Les courses, c'était le grand amusement de notre temps. Je négligeais les travaux de la ferme pour les courses. Je fis crever plusieurs excellents chesraux. Mon père me menaça de la porte si je continuais. Je le
160 LE PÈLEKIN DE SAINTE AlïNE.
menaçai du feu. Il n'acheta plus que dés rosses : je fis crerer lès rosses plus vite que les bonnes bêtes. J'aiinaîs une jeune fille : elle s'appelait,....» Arrêtez ! tord-flêche ! j'ai oublié
^n nom Félonise, je croîs, oui ! Fé-
lonise Morin. Ses parents ne voulurent psÉs me la donner ; je l'enlevai. Nous allâmes iàux Ktats-Unis. Un miniistre protestant nous finit pour la vie. Le lendemain, ou le surlëndë- DHân, je ne sais pa&au juste, le lien de rhymeti était rotnpu. Ça lie ti^nt pas plus qu'un *fil« Je revins dans ma famille quelques annëôs après. Mon père était malade ; le chagrin avait abrégé ôes jours. Je Pembràsse aveô bonheur; je lui démande sa bénédiction et sDh bien.
— Ma bénédiction, dit-il, pauvre etifant, je te la donne de tout mon cœur, et puisse-t-elle te rendre heureux et bon chrétien. Mon bien, je l'ai donné à ta sœur.
— Alors, reprifrje, vous pouvez garder votre bénédiction. Portez- vous bien !
— Arrête, mon fils ! murmure mon père d'utie voix mourante
J'arrête.
LE PÈLIRIN DJB.SAINTKANJirE. 161
— J'ai donné à tes enïants ma terre du troisième raug.
— ^A iftes enfants? Yoilà qui est drôle
Est-ce que j'ai des enfants, moi ? Ma femme est-elle revenue ?
— Lâche ! dit mon père.
Je sens le rouge i^e monter à la ligure.
— ^Misérable! continue*t-il, abandonner ainsi une jeune femme, seule et sans soutien, dans un pays étranger !
— Je ne suis pas venu pour écouter vos sermons ! m'écriaivjé ; des sermons, il y a longtemps que je n'en prends plus.
—Tu m'entendras^ car c'est pour la dernière iois. Vois et sopge à ta vie ! Tu as négligé tes devoirs de chrétien dès ta jeunesse ; tu n'as écouté ni mes conseils, ni^ les leçons de ton confesseur !
— Vous m'ennuyez !
— ^As-tu été heureux dans le crime ? poursuit mon père.
. #-Ç'cst mon affaire I
— Songe que tu mourras un, jour.
— Mourez donc de suite, vous, et laissezmoi tranquille!......
162 LE PÈLIBIN DE SAINTS AKNE.
Mon père, saisi d'horreur et de colère, se
dresse sur son lit Ses yeux sont ardents
son visage, terrible à voir : Je te maudis ! s'é-
crio-t-il et il tombe épuisé sur sa couche
mortelle.
Je sors : la tête me bourdonne. A deux
pas de la maison, je rencontre ma mère qui
pleure et conduit, par la main, deux jeunes
enfants, un petit garçon et une petite fille :
Pierre, Enoch, dit-elle, tes enfants! tes jumeaux !
— Mes enfants ? .je leur transmets la malédiction que je viens de recevoir. Salut !
Je m'éloigne de ma paroisse pour n'y rentrer plus jamais. Il serait trop long de vous raconter ce soir le reste de ma vie. Je vous confierai cela une autre fois.
Racette n'était pas gai du tout, et, la tête basse, il réfléchissait.
— Allons ! dit le docteur, avez-vous des remords ? ^
— Des remords ? ma conscience est blanche comme la neige.
— Canaille, va, tu iras loin I
Les trois compagnons choquèrent leurs verres et burent à la santé du dernier verni.
— Il y a une santé qu'il ne faut pas oublier, observa le vieux, c'est la santé des absents.
— Oui, poursuit le charlatan, la santé de Chariot et de Robert.
— Où sont-ils ceux-là ? demanda le maître d'école.
— Ils sont allés au CapRouge.
— Pourquoi ?
—Pour voler du bois carré.
— Cela doit être diflâcile ?
— Pas beaucoup pour des hommes qui ont
la vocation. Au reste ils sont habiles et rusés. Vous allez les voir arriver bientôt avec un radeau superbe derrière leur canot.
Je parie que c'est ce canot que nous avons rencontré vis-à-vis l'Anses-des-Mères.
— Deux hommes?
—Deux hommes !
—Deux chapeaux de paille ?
—Deux chapeaux de paille !
— C'est cfela.
, 164 LE PÈLRRIN D£ SJJUITB ANNE.
— lis montaient bien ; ils sont passés à deux pas de notre bateau.
Les trois vauriens parlaient ainsi quand le muet vint frapper à la porte de Tauberge, et leur causer cette alarme dont ils s'amusèrent ' plus tard.