‹ Le pèlerin de Sainte-Anne (volume 3)Chapitre 30 sur 50 · LE PARDON · texte numérisé non relu

LE PARDON

LE BRAYAGE

' Octobre est arrivé. Le soleil brille encore» mais son éclat est doux, son ardeur, moins vive et moins desséchante qu'aux jours de rêté« Uiii^alme délicieux règne dans la nature. La saison des aimables folies et des amours brulantes est passée, et la vieillesse s'avance avec une couronne de sérénité sur le front. Lies arbres se sont drapés dans leurs feuillages aux

mille teintes ; et les vapeurs du matin s'élèvent vers le soleil, comme s'élèvent vers Dieu les parfums que Tencensoir balance devant Fautel. Les pinsons ne chantent plus dans les buissons, car ils ont déserté leurs nids de foin que la neige emplira bientôt de ses -blancs flocons. Le duvet glacé des frimas remplacera le chaud duvet de Toiseau. Dans le calme, on entend retentir, parfgig, le fléau Uborleftx qui broie les épis couchés à quatre rangs sur l'aire de la grange. Les charroyeurs transportent dans leurs charrettes aux larges roues^ par les chemins pleins d'ornières, le bois de corde destiné à la ville, et leurs cris grossiers se mêlent aux: claquements des fouets. Les troupeaux bondissent dans les chaumes ; la charrue déchire le sein de la prairie et lajjsse derrière elle un sillon noir. Au bord des ruisseaux, sous les grands arb'rfis, dans les enfanoementa mystélieux, retentissent:: des. coups rapides et d^ êolàis de lires. Ce sont lés oou)^s de la bntio et lea^TiiBs : des jeanes filles. Oàus qni : dmi 'pai& pénétré dans l^ndroit solitftiTë^t'ptoènqTie Mgo^ l'habitant choisit pour asseoir ses braiea at &ke séeheir lé lîn^ne savent point: qaelohame etrqnel|e gaité itamiplifiBent ce IfeUi

Le 19 octobre 1S49; le» frappements joyeux de la braie se répercafcaient de tontes parts. Mais les brayeurs les plus animés et la braierie la plus en iienotti^ se trouTBient snr le bord du ruisseau de . Qagxié. Ge ruisseau coule, en arrivant au fleuve, entre deux côtes élevée» richement plantées d'ormes, de noyers et d'érables. Un pont solide en réunit les deux bords ; et le chemin qui descend à ce pont tournoie, d'un côté, antout du cap de tuf, comme une guirlande autour d'une colonne. De l'autre bord, la côte décrit un demi-cercle et le ruisseau fait une courbe. Du haut de cette côte on dirait un vaste entonnoir où descendent les arbres de toutes espèces. C'est au fond de ce ravin ombragé, au bord des ondes, sur un plateau tapissé de feuilles et de mousse que l'on a établi la braierie où je vais faire descendre mes bien-aimés lecteurs. N'ayez pas peur de me suivre, mesdames, dans ces lieux écartés, nous n'y serons point seuls. Le rayon du solail y joue avec les rameaux sans feuilles, le flot y badine avec le roseau pliant, le vent y dort d'un sommeil léger au fond de Talcôve, et les : échos bavards n'eziteii4ent point les aveux que l'on fait tous

bas. Au reste, si vous n'êtes pas encore rassurées, écoutez ! vous allez entendre des voix fraîches déjeunes tilles, des pétillements, des murmures, des chants et des bruits de mille sortes. Attention ! gare à vous ! Laissez passer cette charrette remplie de bottes de lin. Ah ! les ouvriers vont avoir de l'ouvrage. Voyezvous cette fillette qui fait une moue charmante en regardant arriver le voyage de lin, et qui dit au charroyeur :

— M. Asselin, faut-il brayer tout cela avant la veillée ?

C'est Noémie Bélanger, la perle du canton. Asselin lui répond :

— Vous êtes dix, et il n'y a pas de besogne pour six; allons! frappez fort et dru! vous aurez du plaisir ce soir : les violons sont invités.

— A la bonne heure ! repart un garçon jovial qui fait un pas en cadence, et bat les ailes de pigeon sur le feuillage sec.

Nous sommes avec les jeunes gens qu' Asselin a invités à brayer. C'est la corvée de madame Eusèbe. Il serait ennuyeux de s'en aller seul, pendant de longs jours, écraser, sous l'instrument fatigant, le lin desséché ; on convie ses

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amis, ses voisins, et Ton va par bandes joviales. Chacun à son tour fait sa oorvée. Qaand le lin s'est transformé en une filasse blonde et soyeuse, on paie les brayeurs par une veillée de jeux et de danse.

Asselin venait d'apporter le reste du lin.

— Plus tôt vous aurez fini, mieux ce sera pour vous, dit-il, ce sont les dernières bottes et elles sont petites.

Un immense hourra monta des bords du ruisseau, et les jeunes gens se courbèrent avec une nouvelle ardeur sur les braies retentissantes. Asselin souriait. Il y avait dix travailleurs sans compter madame Eusèbe qui faisait sécher lin : cinq garçons et cinq filles. Edouard Dufresne qui secoue ses poignées avec une vigueur et une adresse admirables, tout en lançant des œillades à sa voisine ; Philippe Bégin et Xavier Déry qui ripostent sur tous et sur tout, Léon Dugal et Anthime Noël qui travaillent en conscience pendant une heure, et pendant l'heure suivante se mettent en grève, et turlupinent les tilles ambitieuses qui luttent de vitesse et d'habileté ; Arthémise Boisvèrt, dont le renom comme

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brayeuse est oonnu dans toute la^ paroisse ; Olèmexttine Périsse, grosse bloude souvent rêYeaae, dont le regard trouble Pfaiiifq;)e Bégin; Sopihle Auger et Ser^a FUteau, deux amies inséparables à la veille de se séparer, parce qu'elles ont le même amour; puis Noémie Bélanger, active et rieuse, qui parle, rit et chante sans perdre un coup de braîe, Un peu à Técart, madame Eusèbe surveille la chaufferie. Un échafaud composé de perches de saule placées herizoutaleja^eint, et les bouts appuyés sur quatre bâtons solidement fixés en terre, se trouve.au fond du plateau, au pied de la côte. Il esta Tabri de tous les vents. C'est là, sur cet échafaud q^ue l!on étend le lin. Au dessous, un feu est allumé qui pétille et fait monter jusqu'au dessus des bois, les orbes de aa fumée légère. Il faut qu'une main habile attise la flamme trop languissante, ou réprime le foyer trop ardent, car le lin brûlerait ou ne sécherait pas assez. Quelque fois la chauffetise s'oublie à jaser, et Tâtre flamboie plus vif comme s'il y mettait de la malice. Une laiigue de feu s'élance et va lécher le lin qui s'enflanxme en pétillant. Les travailleurs poussent un cri; les instruments se taisent ; chacun court de son côté, les uns

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vers le ruisseau pour apporter de Teau, les autres vers la chaufferie pour sauver le lin qui n'est pas encore euveloppé par la flamme; une fumée ' épaisse s'étend au dessus de la braierie, comme un nuage menaçant, et les arbres paraissent flotter dans une mer de ténèbres*. Bientôt les clameurs de joie recommencent, et la chavffeuse imprudente est accablée de railleries. Souvent elle se défend avec une finesse et une loquacité merveilleuses. Les coups réguliers de la braie retentissent de nouveau, et le feu se rallume sous Téchafaud recouvert de lin :

La conversation ne languit pas parmi les travailleurs d'Asselin. Iledi3ons quelques unes desparolôsqpe les échos répètent. Et d'abord, c'est Clémentine PérUi9se qui fait endèver Noé» mie Bélanger.

— Tu es. contente, Noémie, de savoir le muet libéré. Il t'a remercié, au moins ?

— Ne trouves-tu pas cela affreux, toi, qu'un innocent .paiei pour le coupable ?

— Avoue que tout était contre lui.

— Tout le monde le croyait bien coupable, teprend Léon Dugal en secouant sa poignée

de filasse. J'étais à Québec quand son procès a eu lieu ; vous entendiez dire partout : C'est bien ! il n'a pas trop de cinq ans de réclusion ! ou : C'est un fin matois. Il fait le muet : il va retrouver la parole au pénitencier.

Noémie dit: Je suis bien sûre que les vçleurs sont ces drôles qui ont bu mon lait.

— Et qui t'ont embrassée! ajoute Dufresne.

Noémie rougit.

— Chose singulière, personne ne les a vus ces vauriens, observe Déry.

— Oui, la mère Mignon Matte a dit à Joson Vidal, qu'elle les avait rencontrés dans le haut du champ. Elle ne les a pas remarqués et n'en a pas parlé dans le temps ; mais aujourd'hui elle se les remet bien.

— C'est vrai ! le père Joson Pa dit chez nous.

— Ce pauvre Page, reprend an autre, sa bonne action va lui coûter cher.

— Tu vas voir, Philippe, c'est cette affaire qui va mettre la police sur la piste des vrais voleurs.

— Cela se pourrait.

— Âh ! madame Asselin, attention au feu !

gare à le^ grillade ! crie tout à coup Du-

fresne, qui vient de jeter sournoisement un paquet de branches sèches dans le foyer. La flamme mordait les sarments et dardait ses flèches aiguës comme des langues de vipères, jusqu'à Téchafaud chargé de lin. Madame Eusèbe court à la chaufferie, disperse les tisons enflammés et réussit à prévenir un malheur. Edouard rit à s'en rouler.

— Qui est-ce qui m'a fait ce tour-là ? demande la femme un peu contrariée.

— C'est Philippe ! répond-il.

— Non, madame, c'est Dérjr.

— Non, madame, ce n'est pas moi, c'est Arihémise.

— Menteur, va ! c'est Noémie.

- — ^Moi ? je n'ai pas laissé ma braie depuis une heure

Et de rire. Et les aigrettes légères volent au milieu de la bande travailleuse, comme une neige folle, et les jupes de droguet des Jeunes filles, et les chemises de toile des garçons se couvrent d'une couche soyeuse et malpropre que la brosse fera disparaître.

14 LS PÈIsBiUN DB 6AIHTE AI«MBL

Du fond de la braierie ou' voyait le pont, et nul de ceux qui passaient, n'échappait aux regards curieux des brayeurs.

— Oonnais-tu ce jeune homme qui descend la côte ? demande tout à coup Sophie Auger à Xavier Péry qui s'approche d'elle avec un paquet de filasse. Déry regarde vers le chemin —Non, je ne le connais point. Le connaissezvous, vous autres ?

Tous les bras s'arrêtent à la fois, et les têtes se tournent vers le pont.

— C'est un étranger, dit Asseiin. Puis il ajoute de suite : Espérez donc ! il me semble....

— Le connais-tu, Eusèbe ? C'est Madame Àsselin qui parle.

Eusèbe fait ce ridicule mouvement d'épaules et de iètOi qui veut dire : peut-être, ou .'je n'en sais rien.

L'étranger disparait derrière les arbres, les braies reprennent leur besogne, et les ouvriers moqueurs se mettent à plaisanter le passant inconnu.

— Il est long comme • d'ici à demain ! dit l'un.

L8 l^LmtlN DB 8iUMTft ANNE. 16

— On peut voir le jour à trar^rs ! ajoute r autre.

— S'il venait nous aider !

— Il a Tair d'une braie.

—Il porte une botte d'étoupe sur sa tête.

Les plaisanteries cessent tout-à-coup :

rétranger vient de s'engager dans le chemin de la braierie,

— Diable ! murmure Asselin, c'est lui ! Et il fait un pas vers le voyageur qui le prévient :

—Comment vous portez- vous, Monsieur Asselin ? Je vous ai reconnu de là- bas.

— J'ai cru vous reconnaître aussi moi, ,répond Ëusèbe, mais je Wéteds pas bien positif.

Asselin serre la main que le jeune homme lui présente. Philippe se penche versNoémiel.

— 11 parle avec son nez ce garçon.

— JSoémie se détourne pour rire sans être vue.

— Où allez-vous doue ? demande Asselin au nouveau veu'u.

— Je cherche une femme qui demeure ici, m'a-t-on dit, depuis une huitaine de jours.

--^Avec Isa fille ? dit madame Ëusèbe.

— Oui, madame, avec sa fille.

— Tiens ! je gage que c'est celle-là qui vient d'acheter la maison de Jean N adeau, près de Téglise. Elle tient un petit négoce : elle vend des pipes, du tabac, du fil, des épingles, des nanans.

' —Elle part de Québec ?

-Oui.

— Elle tenait auberge ou maison de pension à la basse-ville ?

—Oui.

— Elle ne demeure pas bien loin d'ici : une demi-lieue au plus.

— Merci ! je la trouverai bien, maintenant.

— Si vous aimez à rester avec nous, à voir brayer, ne vous gênez pas, dit Eusèbe.

— Vous êtes bien bon, M. Asselin ; si je ne dérange personne, je regarderai volontiers ce jeu des braies : cela me rappellera les jours d'autrefois. J'ai été élevé à la campagne, et j'ai fait toute espèce d'ouvrages ; je ne brayaig pas mal, je faisais mes cent poignées.

— 11 se vante ! dit Xavier Déry à Sara.

— Oftrons-lui une braie ? propose Dugal.

— jiji ! Tami, voulez-vous vous* exercer le bras un peu ? lui dit ce diable de Dufresne, voici une demoiselle qui se sent un peu fatiguée.

Il montrait Nbémie. La jeune fille sent le rouge monter à son front, et réplique en riant :

— Je suis capable de remplir ma tâchfe, et de danser encore à la veillée.

L'étranger la regarde dans les yeux, et la trouve fort gentille. Il s'approche d'elle :

— Laissez-moi prendre votre place un instant, lui dit-il, je ne ferai pas aussi bien que vous ; mais vous vous reposerez et j'en serai bien aise.

Noémie cède sa place.

— Ne vous gênez pas, mes amis, regardezmoi et riez, dit le jeune homme aux hrayeurs qui ne travaillent plus et le dévorent des yeux.

Quelques uns, intimidés par ce sans gène, se remettent au travail, les autres rient da< vantage. Le nouvel ouvrier réussit à peine à rompre une poignée de lin ; il est d'une gaucherict superbe ; et quand il bat sa poignée sur là braie, x>our faire tomber les parcelles et les

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aigrettes , nombreuses, il arrache la . filasse blonde, et u'a plus bientôt daps la main, qu'un paquet insignifiant de mauvaise étoupe. Tout le monde rit de bon cœur, et lui plus que les autres.

, —Vous maniez mieux la hache, je suppose? dit Ass^lin.

— Tordflèche ! le verre aussi. On ne prend rien ?

— C'est un farceur, observe Philippe

— Il a Tair fripon, reprend tout bas son voisin.

Asselin avait répondu : Venez ce soir veiller à la maison, peut-être aurez- vous la chance de prendre quelque chose.

— Mille noms d'une pipe ! m'invitez-vous sérieusement ?

r— Sérieusement.

— Alors, je ne me rendrai chez ma mère que demain ; j'ai été quinze ans sans la voir, quand même je serais quinze heures encore.

— Je ne sais toujours pas votre nom,, observe le cultivateur.

; ^-11 n'y a pas longtemps que je sais le vôtre.

— Comment les amis de Québec vous appelaient-ils donc ? Je ne m'en souviens plus.

— Bah! vous n'osez pas dire: Ficounoc; allons donc ! est-ce que j'ai du respect humain, moi ? Je m'appelle Picounoc depuis quinze ans, et je m'appellerai ainsi jusqu'à domain. Demain, je reprends mon premier nom , je me range, et je naipas l'intention de retourner dans les chantiers.

Ce nom provoqua le rire. Et Ton eiitendit une dizaine de voix demi-étouffées qui murmuraient : Picounoc ! comme si les arl>ros delà braierie eussent parlé.

Tout à coup s'élève, de l'autre coté -du ruisseau, sur la côte chevelue, un chant d'une indicible mélancolie. On prête l'oreille ; Qui peut chanter ainsi, se demande-t-on.

— C'est une chanson nouvelle ! L'air en est triste !

— Elle ne chante pas mal cette fille.

C'est, en effet^ une fille qui jette au vent le dolent refrain, et sa voix tremble en chantant. Elle dit :

Aujourd'hui j'ai perdu bien plus d'une espérance £n floraison,

Et le doute a soufflé sur ma frêle existence Son froid poison !

Ici bas j'ai cherché des amitiés divines, Soins superflus !

L'amour a des regrets, le bonheur, des épines.... Je n'y crois plus !

La chanteuse marche. On la voit passer à travers les branches dénudées, comme un spectre au milieu des croix du cimetière. Elle descend la côte. Ses chère ux en désordre flottent sur ses épaules. D'une main, elle retient les pointes d'un châle de mérino jeté sur sa robe d'étoffe du pays, et de l'autre, elle porte un petit chapeau qui doit avoir coiffé une tête mignonne. Elle s'avance jusqu'au milieu du pont, regarde de côtés et d'autres, se penche par-dessus le garde-fou comme pour mesurer la hauteur où elle se trouve, tend une main vers le ruisseau profond et gesticule en parlant avec feu. Les brayeurs la regardent, surpris, mais ne comprennent point ses paroles. Elle les aperçoit soudain, se tait, leur fait un signe de la main, et franchit d'un bond le pont étroit. Elle arrive en courant.

— Geneviève !^ Geueviève ! s'écrient leâ jeunes travailleurs.

Âsselin sent un frisson courir dans ses veines ; il ne dit rien, et se retire au fond de la broierie, près de Téchafaud. Geneviève pâle, décharnée^ les veux secs et vitreux, les lèvres serrées, regarde tout le monde, et tous les regards sont fixés sur elle. La première elle rompt le silence :

— Est-elle ici ? L'avez- vous vue ? dit-elle .• Je la cherche depuis trois jours !

—Qui ? demande Picounoc.

Geneviève jette au facétieux garçon un regard eflFrayant.

—Qui? Qui? Tu le sais bien! Tout le monde le sait. Au Ohâteau-Richer tout le monde pleure, à Québec tout le monde «rit, parce que les méchants sont venus de la ville.

— On ne te comprend plus, Geneviève ! dit madame Eusèbe en s'avançant vers la malheureuse fille : es-tu troublée ?

L'infortunée ramasse une petite pierre et la jette dans le ruisseau en disant :

. — L'eau était calme, maintenant elle est agitée; elle était, pure, maintenant elle est vaseuse.

22 LB FÈLBEIN DR 8AINT8 ANNU.

C'est rimage de mon âme. Malheur à celui qui a souillé mon cœur ! Malheur à ceux qui persécutent Tinnocence ! Lee enfants sont les anges du bon Dieu, et le bon Dieu pleure quand vous leur laites du mal Mais pourquoi me regardez- vous ainsi, vous autres! Travaillez donc ! Le serviteur qui ne travaille point ne mérite point de manger !

— Ni de boire ! ajoute Picounoc.

— Il boira le calice amer de l'indigence.

Elle aperçoit Asselin.

— Pourquoi te caches-tu ? lui crie-t-elle : la petite Marie-Louise est-elle avec toi? Rendsla moi ! j'ai promis à sa mère de la protéger. Sa mère me Ta confiée et m'a suppliée en pleurant de la déposer au pied de la croix.

Elle s'avance vers Asselin.

— Pourquoi ce feu que tu attises? As-tu jeté la petite Marie-Louise dans les flammes destinées à sécher le lin ? Ce serait plus sûr que de l'envoyer aux framboises Marie- Louise ! Marie- Louise !

Les jeunes gens chuchotent. Celui-ci dit: Elle est folle ! Celuirlà : D'où peui-elie venir ? Elle se met à touiller la brairie^ souleV'atii les

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bottes de lin, tournant derrière les grands arbres, écartant les branches serrées des noisettiers et des saules, et criant toujours : Marie- Louise ! Marie-Louise !

Elle reprit le sentier qui conduisait au grand chemin et monta la côte. Debout près àh leurs braies muettes, ses amis de naguère, saisis d'étonnement, la regardaient monter.

l'aube;rge de la colombe victorieuse.

Lorsque Aaseli|i fit une corvée pour brajjer son lin j il y avait un mois que le muet avait été arrêté.. . Assçlin «avait* ce qui s'était passé depuis l'inoarpé ration du jeune homme, mais^ il ne savait, pas la cause d^ la folie de Geneviève, et il soupçpnn«i quelque prime nouveau. Quand ilTadtandit appiôler l'enfant il éprouvai do la joie, car il pensa : La petite est donc encore, une fois perdue ! , .

Nous laisserons' le^•je^nes gens deviser sur Tincident qui a suspendu leur travail, et ré-

parer le temps perdu, par un redoublement d'ardeur ; nous laisserons monsieur et madame Asselin songer, la tête basse, aux paroles singulières de Greneviève, et nous raconterons ce qui s'est passé depuis ce temps, et ce qu'ont fait les personnages avec lesquels nous avons lié connaissance.

Le jour même de la condamnation du muet, avait eu lieu, dans la rue Champlain, un petit événement qui n'intéressa pas tout le monde, mais qui avait fort intrigué la bonne femme Labourique. Les contrevents épais de la maison d'en face s'étaient ouverts, comme des yeux endormis depuis longtemps, et la lumière avait joué sous les vieux plafonds enfumés. Des meubles avaient été apportés.

Des femmes s'étaient occupées à laver les vitres poudreuses, les planchers et les murs couverts d'arabesques faites au charbon. L'hôtelière de V Oiseau de proie^ assise dans sa fenêtre avec la Louise, avait pris un certain plaisir à voir la vie rentrer dans la solitaire demeure. Elle disait:

—S'il y a des filles chez nos voisins nouveaux, tu iras les voir, elles viendront ici, cela te désennuiera.

Lfi PÈDEBIN PE SAXNTE A.NNE. 25

— S'il y a des jeunes gens, répondait la Louise, ils ne manqueront pas, j'espère, de se joindre à vos pratiques.

— Ce sera toujours quelques sous de plus.

Pendant que les deux femmes causent tranquillement, les yeux fixés sur la maison nouvellement louée, unhomme appuie une échelle contre le mur de cette maison, vis à vis la porte.

— Que veut-il donc faire de cette échelle? demande la Louise avec indifiSrence.

— Je n'en sais rien. Il n'y a rien à peinturer pourtant.

Un moment après, l'homme montait dans l'échelle, se tenant, d'une main, aux barreaux, et, de l'autre, portant quelque chose en bois qui ressemblait à une enseigne. La vieille Labourique frémit. La Louise dit :

— Sainte m$re de Dieu! est-ce qu'on va tenir une auberge dans cette maison ? •

— C'est , comme cela, repart la vieille, c'est comme cela ! si vous gagnez votre vie un peu honnêtement, tout en travaillant beaucoup, l'on vient de suite, se jeter en travers dans

26 LE PÈLSRm DE SAmTtr ANNfe.

votre chemin et vous conper les vivres. Est-ce juste ?

— Nous sommes venues les premières ici et nous y resterons ! nous lutterons ! lïous avons des amis.

Pendant que le dépit gonfle le cœur de la mère et le cœur de la ' fille, l'enseigne est clouée au-dessus de la porte. La mère Labourique n'y peut tenir ; elle se lève et fait un tour dans la chambre, en frappant du pied, et en menaçant de la main.

— Oui I c'est de larprovocation, cela, dit*elle, c'est de la malice toute pure ! Ah ! Ton veut nous abattre, nous mettre dans la rue ! eh bien ! rira bien qui rira le dernier! La mère Labourique a encore du sang dans les Veines !...

Elle s'approche (le la fenêtre. . . , ^ '

— Qu'estrce qtt!il y ad'écrit ati bas d.^ cçs oiseaux? PeuK4ui lire ? .

—Oui, mère : /* La coioïabe victoriewei"

— Ah! je le savais bien, reprend la Bonne femme, en marchant et gesticulant de nou* veau, je le savais bien qUe c'était une provocation !....

Uen$eigne qxk^. Ton venait d'apercevcûr était la contre partie de celle de V Oiseau' de proie. 13 ae colombe blanche tenait, eons ses pieds délicats, un éaorio^ <»fieau peint en ronge et armé de longues griffes et d-un bec crochu. Cette enseigne ressemblait, en effet, à i^ne provocation ; pourtant, la nouvelle hôtelière n'avait pas sos^é à , malice. SUe a.vait trouvé ridée originale ; et, comme le succès tient souvent à un détail insigniOtant, elle arb^a La Colombe victorieuse.

C'était donc xmoJ^faifM encore q[ui ouvrait cette cantine. L& xpiàre Labourique se serait crue moins offensée si c'ei|t été un homme» Chose plus singulière, . cette femme n'avait, elle aussi, qu'une fille ; mais JSmmélie était un beau brin de jeunesse, et quand elle mit la tête à la fenêtre pour la première fois, et qu'un rayon de soleil illumina sa blonde ligure, la Louise se sentit mordre au cœur par la jalousie.

La nouvelle hôtelière pouvait être âgée de quarante cinq ans. fine profonde tristesse se lisait sur ses joues pâles. Elle avait souffert ; Bon ceil do%ix et voilé le disaft. Quand élVè souriait, l'amertume coulait sur ses lèvres:

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Elle venait de vendre une terre qu^elle possédait depuis nombre d'années dans Tune des paroisses d'en bas. Ses amis l'avaient conseillée d'ouvrir, à la ville, une maison de pension, près de la place ou du marché. Elle aurait, pensaient-ils, moi^s de fatigue et plus de profit. La culture paie si peu quand on ne travaille pas soi-même, et qu'il faut tout confier aax étrangers !

fiorsque les habitués de V Oiseau de proie redescendirent à la basse-ville, dans la relevée, après la condamnation du prétendu voleur, ils furent singulièrement surpns de trouver ouverte la maison depuis longtemps inhabitée, et plus surpris encore de voir l'enseigne provocatrice. Le chef entire le premier chez la mère Labourique.

— Bigraille ! la mère, on va boire à bon marché ! il y a compétition.

— Je ne sais pas quel est cette gueuse-là,, répondit la vieille mégère.

— Le soleil luit pour tout le monde !

: C'était Picounoc qui se permettait cette observation. L'aubergiste le regarda de tra-? vers :

LC PftLBBiN DE SAINTS AUNS. 29

— C'est comme cela, di1>elle, on se sacrifie toute sa vie, on raine sa santé pour faire plaisir à ces messieurs et les servir comme il fant, et voilà comme il sont reconnaissants.

— Ne vous fâchez pas, la mère, on ne vous abandonnera pas, continua le jeune homme ; on boira tout autant de mauvais rum que par le passé, on mangera tout autant d'omelettes au lard rance.

— JDu mauvais rum ! du lard rance ! Tentendez-vous ? Il mériterait d'être foudroyé sur le champ.

— Par les yeux de cette jolie fille ! ajouta Picounoc, qui venait d'apercevoir et montrait de la main, la fille de La Colombe victorieuse»,

La Louise se mordit les lèvres et sortit. Tout le monde regarda la belle voisine. Le maître d'école jura qu'on n'en trouvait pas d'aussi mignonnes derrière tous les rideaux. Les gens de cage se promirent de l'aller voir de plus près.

— Allez ! allez ! reprit la bonnefemme Labourique, froissée, vous êtes libres. Vous n'avez pas ce que vous désirez avoir ici. On vous soigne au bout de la fourche.

8û LB VàhWmDIt «AINTS AN^£i.

—Hé ! la mèr«, apaiset-vou» ! apaisez-vous ! ......Ce que l'on boira à La Colombe sera du

surplus. Ou ne prendra pas une goutte de moins ici, pour cela. Vous ue perdrez rieu, et nous gagnerons quelque chose.

; —C'est cela ! Picounoc, c'est cela ! dirent les autres.

La jeune fille, voyant qu'on la regarde, s'est retirée*

— Mère, dit-elle, à la nouvelle hôtelière qui range les carafes et les verres sur les tablettes à peine achevées, mère, il entre beaucoup de monde dans l'auberge d'en face ; c'est curieux que personne ne vienne ici ; notre maison a pourtant l'air propre, et nos liqueurs doivent être bonnes.

— Ce sont des habitués, peut-être^ des gens de la ville : les étrangers viendront ici, comn^e ils pourraient aller là.

La porte s'ouvre pendant que l'hôtelière parle, et deux jeunes garçons entrent. Ce sont rex-élève de troisième, et Sahschagrin. On les reçoit avec poiiteiae. Bmmélie leur pré-* sente des chaises. Elle- a Tair gêné : une rour geur subite colore jsés joiœs.

IM BÉLlUBr BÉ SAllin AKNX. 3t

Les deux ami^: cansèrent longtemps avec les botes et basent assez peu. . Qaand ils se retirèrent, le soir était venu. Ils étaient tristes tous deux, à cause du châtiment infligé à leur jeune camarade. L'ex-élève emportait dans sou cœur l'image fraîche et souriante de la jeune fille. Il alla rêver dans les endroits déserts de la ville, loin du bruit et de la foule. Emmélie prit son aiguille et se mit à coudre, près de la fenêtre ; et pendant que ses yeux bleus suivaient les points réguliers que formait le file dans l'indienne, ses pensées se promenaient avçc le charmant garçon qui venait de sortir.

La vieille Labourique avait vu l'ex-élève et; son camarade entrer à La Colombe victorieuse :

-^ On connaît les saintes ni touches! avaitelle marmoté entre ses dents, on connaît, lea^ rougeurs de, balustreç !..,...

— Je vous l'ai dit, l'autre jour, ces gens-Jà avaient beBoiu de coi^ version, ils se sonvertis: c'est naturel !

--- Veux^tu dire, Picowqoc, que ceux qui fréquentent ma maison «ont des coquiiiB, ou de» libertins, ou des voleurs ?

32 LE PÈLERIN DE SAINTE ÂKtfE.

— Tut! tut! tut! la mère) je me respecte

plus que cela Si je ne venais pas ici, je ne

dis pas, mais

— Vous ne demandez pas de nouvelles du procès, mère Labourique ? fit le maître d'école.

— Ces aflFaires-là me Tout fait oublier. (Elle parlait de Tauberge voisine). A-t-il été trouvé coupable?... contez-moi donc cela.

— Coupable ? oui ! pour le sûr. Et la preuve a été accablante, continua Racette.

— Je n'aurais jamais pensé cela de lui ! ça m'étonne, et j'en ai du chagrin. Je le regardais comme mon enfant, quoi ! vous le savez bien. Et quelle punition a-t-il ?

— Cinq ans de pénitencier.

— Cinq ans de pénitencier ! mais c'est bien long ; c'est trop !

—Pour un fripon de l'espèce, ce n'est pas assez.

• — Monsieur Racette, vous êtes sévère.

— C'est la justice ! Il faut que les honnêtes gens soient protégés, il faut que la canaille soit traquée jusqu'en ses retraites les plus cachées .

— Bien dit !fit le chef en se frappant dans les^ mains.

— Bien dit ! répétèrent les antres.

— As-tu remarqué, Picounoc, demande Poussedon à son ami, as-tu remarqué cet habitant qui disait, en sortant de la cour, que la sentence est injuste et que Djos n'est point le coupable ?

— Je n'ai rien remarqué du tout, répond Picounoc.

—Un habitant disait cela ? reprend le maître d'école.

—Oui!. ..Quand je dis un habitant, je veux dire un homme habillé d'étoffe grise et chaussé^ de bottes tannées.

— Tu l'as entendu, toi?

—Oui, monsieur Racette, je l'ai entendu comme je vous entends : c'est clair, n'est-ce pas ?

Et que disait-il ?

— Tordflèches! je viens de vous le rap-^^ porter, il criait à tous ceux qui voulaient ou ne voulaient pas l'entenjjre : Ce jugement est injuste ! ce jeune homme n'est pas le voleur !

34 LB PàLEBIN DE SAINTE AUNE.

11 faut que cette «fiaire m débrouille! et cœlerUf et cœtera !

— C'est singulier ! pense le ohef, et il ajoute tout haut : Est-ce tout ce qu'il a dit ?

— Je pense qu'il s'est proposé d'aller voir uu avocat à ce sujet.

— Un avocat?, Sais-tu lequel? a*t-il prononcé son nom ?

— Allez le lui demander, moi je ne le sais pas.

— Merci, mon garçon,.

— Il n'y a pas de quoi, père.

Le chef était inquiet, et ses compagnons lisaient, sur sa figure méchante, l'anxiété de son âme. Robert dit comme pour redonner de l'assurance aux autres :

— Bah! une chose jugée est jugée: on n'y revient plus.

Le chef était morose. Après un instant de silence on l'entendit murmurer :

— Je voudrais bien connaître cet habitant !.. Il faut que je le trouve!......

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