AUX NOUVELLES QUE J APPORTE
Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis le roi, et le muet ne reparaissait plus à Lotbinière; On le crut coupable. On admira Tart avec lequel il avait feint d'être le pupille d'Asselin, et personne n'ajoutait plus foi à son mutisme. On'disait qu'il avait fait le muet pour n'avoir pas a répondre à trop de questions, et surtout pour n'avoir pas à raconter mille choses que sans doute il ignorait. Oe qui l'aurait bien un peu embarrassé. L*éveil fut donné de paroisse en paroisse. Mais il avait traversé le fleuve ; le cheval d'Asselin trouvé sur la grève, et la disparition du vieux canot de Grégoire Holilè le prouvaient ;bien.
— ^Pourtant, observait le j>ère Q-régoire, s'il s'est embarqué dans le vieux canot J U n'a pas
4û traverser sans en^ipUr; et, §'il a empli, il
doit s'être noyé. Un canot, plein d'eau ne
porte pas un homme.
Asselin dëso^Qdit à Québec pour dc^xnander
à Dame Justice de prendre sa cause en main, et de chercher le coqpçilile. En débarquant il se dirigea ,vers la placé du marché afin de questionner les habitants qui se trouvaient là réunis de toutep les paroisses. Le charlatan^ monté sur son tréteau, versait les flots de son éloquence sur k foule ébahie. Quand il aperçoit Aseeli», il s'arrête, di($scend, perce le oerele de curieux qui l-envelope et va droit à lui.
— Monsieur Asselin, j'ai Thonneur de vpus serrer la main : je sais votre malheur, je partage votre chagrin, et je suis prêt à rous aider de mes conseils et de mes services, dit-il de sa voix flutée, au cultivateur, ému de tant de courtoisie.
— Merci, ré^oad A^lii^, VQ»s-avez trop d,e bonté.
— Pas du tout! Tenez!....-,.je a'y vaispa»
«r-Dttme l ii y ade drâles S^adons parfois.
-^ Venez avec moi : Messieurs, dlt-îl, reraontant sur sa boîte, je reviendrai tantôt par condescendance pour vous, et pat charité pour mes semblablesi qm souffi-ent ^ Y<m& cfotribuer
quelques bonteillea^de aûrop de la vie 4terÂeUe. Sans adîMi! >
— Il redescend, la foule s'écarte. Suivi à*AsseIin, U gagne Tatiherge de Ï/Oiseau de prête.
— La ijière, dit-il, une petite chamfcgre, un jeu de cartes neuves et là Louise ! C'ei^t important ! Ah ! j'oubliais de vous présenter M.' Asselîn, de Lotbinièf e. M. Asselm a été volé il y a q^^^qijpç jçsir^ <|e ta^pw h v\m ignoble. Il faut qp,^; ^eft çajTjt^? Pftiflfiint
— Entrez ici ! fait la vieille hôtelière.
La Louise^ arrive te^ant, d'un^ main, une^ chandelle jaune comme sa gorge, et, de Tautre, un jeu de cartes. Elle allume la chandelle, la dépose au milieu- de la tablé, sur une croix peinte en noir. Elle bat lès cartes, les fait couper en iroîs par Asselin et Tegarde là carte de dessous de chaque paquet. Elle hoche 1b tête. Asselîû né présage rien de bon. Elle prend le premier paquet, l!é*end en forme d*év,entaîl dans «a main gauche et dit^ en s'arrêtant de temps en temps, comme pour lire dâttSxle c4]0UT des<wtda:
iBi liH PàLIEIlV Z>S 8AIN31 AlINS.
, — L^ voleur est up. jeune blond. Il est seul et mélancolique. Il n'avouera point: sou crimÔM. Il n'y a pas moyen de le foire parler
—Si c'est celui que je. soupçonne, repart Asselin, je n'ai pas de peine à le croire, il est muet.
La Louise continue: Il a passé l'eau
avec beaucoup de peine.
—C'est ça \ s'exçlàme l'habitant !
' La Louise, toute à son devoir, poursuit : — L'argent se retrouvera en partie
— Est-ce possible ?
Ici la tireuse de cartes dépose le premier paquet, souffle la chandelle, la rallume, prend le second paquet et dit :
—Vous avez ui^ ennemi : cet ennemi a^git ^d^ns les ténèbres ; persoQne ne le connaît. Il veut vous ôter du bien •.... Il ira chez vous çt
vous ne le reconnaîtrez pais et 'vous l'hébergerez...... Vous le regretterez aussitôt. Vous
finirez par triompher, mais ce ne sera pas sans beaucoup de troubles, de peines et de dépensa d'argent.
Asselin est convaincu que. le diable parle
IM PÈLKRlSf DE SAINTS ANNB. 285
par la botiche de cette fille étonnante. Elle ouvre le troisième paquet de cartes : «
— Vous êtes sur la piste du voleur Vous
n'êtes pas loin Tun de l'autre. Il sait que vous le poursuivez et se cache. Il est seul, presque toujours seul. Il n'a presque plus d'argent sur lui, 11 tombera entre les mains do la justice,
La Louise n'ajoute rien de plus et remet les cartes sur la table.
— J'en sais assez long, dit Asselin. Vous tirez bien.
— Soupçonnez-vous quelqu'un ? demande le charlatan. ... !
— Oui! c'est ce gredin de muet !.;:... Je né sais pas si vous le connaissez ?,
—Le muet ? Un gros garçon de vingt lins environ, grand, musculeux, cheveux bloîKida^ œil bleu ciel? : '
— Précisément ^
— Si je le connais ! Mais c'est lm*méme, M; Asselin, qtii se trouvait ici il y a trois semaines; quand vous m'avez fait l'honneur d'accepter un petit verre.
— Je ne m'en souviens pas.
2S& X>B rtLlBill PS SikVm» 4VNK.
•-^11 n'a paa voulu boire aveo noiafi : tous ne
Tavez pas remarqué? Si je le connais !.....•
Ah ! il est bien capable de vous dépouiller et d'en dépouiller d'autres, le brigand !
•— Quelle est son occupation ?
— II ne fait rien et il fait toutes sortes de choses : L'hiver, il va dans les bois, puis il dcBeendenir les ca^es, puis il flâjiiB sur les quais et dans les auberges. «...«C'est un riea qui vaille.
—Il faut le pincer !
-r-C'^ cela ! 41 faa,t le i^^^e^ [
— Combien vous dois-je ? demande 'Aaaelm à la.Louise. . ,
— Due piastre,, monraeiir^
L'hwlAtaâfli >J€Atd)iiiaii pififitro dofaittie'U eut jeté
UllÉOU. /
Le charlatan lui oâfre un verre; fld' sortent ensuite et reviennent sur le nàafcli^. Le acteur se 'hisse bi|u sa boîte d^ bouteilles ; monsieur Asselin se perd dans la foule et questionne tout le monde. JPerfoi^ne n'a vu le muet.
Comme il s'éloigne de la place, peu satisfait
du résultat obtenu, il retfoontr» le maître d'éodld\«cm beài^frère.
— Bonjour, José !
— Bonjour, Eusèbe !
— Comment vas-tu ? — Assez bien. Et toi ?
— Pas mal.
— Quelle nouvelle ?
Asselin n'a pas le temps de répondre, qu'une autre voix, joyeuse et nasillarde, répond en chantant :
Aux nouvelles que j'apporte, Mironton, mironton, mirontaine, Aux nouvelles que j'apporte^ Vos beaux yeux vont pleurer l
(y est Piconnoc qui descend la rue Laplace, gris comme un brouillard. Il est en compagnie dtl cfadi'dea volears et marebe en zig^zag.
— Qui te^ parle à toi ? réplique Asselin offensé.
—Fâchez-vous pas, l'ami, c'est la- chansoii qui dit ça, repart Picoxiiioc, en xîôut»aint une bordée vers l'irritable cultivateur.
^B X4« FiLBftlN.DB 8AINTB A«I?S,
, — Tiens ! dit le chef, à son tour, c'est notre maître d'école ! .... et monsieur Asselin, je crois.
— C'est Monsieur Asselin, reprend Picounoc, eh bien ! quil aille chez la Bégin !
— Allons ! pas de grossièretés, mon petit ami.
— Non, monsieur Saint-Pierre, pas de grossièretés monsieur choses n'allez pas chez
la Bégin, allez che^z la mère Labourique,
plutôt ! Je vous demande pardon si j'ai
chanté, j'ai le cœur en joie. Le vieux m'a payé un coup ; comme j'avais peur que ce fut le premier et le dernier, je l'ai pris un peu fort. C'était la façon de mon oncle Norbert ; je tiens ça de lui
— Et d'où viens-tu, toi ? demande le chef au maître d'école : on ne t'a pas vu depuis plusieurs jours.
•'-Je ne suis pas demeuré inaetif } j'ai travaillé, j'ai fouillé toute la ville et ses environs ; les chiennes ! je ne sais pas où elles se sont ^cachées !
— Q-eueviève et Marie-Lotdse ? demande Asselin.
Lfi PÎLIBIN DE SAINTE ANNE. 289
— Ta fidèle amie ? dit.le chef, d'un ton moqueur.
— Je les retrouverai, ou le diable m'emportera.
— Qui est-ce qui vous emportera ? dit Picounoc.
— Tu es bien curieux, toi ?
— Moi ? je suis curieux comme deux ou trois femmes.
. — Je donnerais beaucoup, continue le maître d'école, pour découvrir leur cachette.
' — Leur cachette ? répète Picounoc, payezvous d'avance ?
On ne fait plus attention aux drôleries du jeune ivrogne, qui n'en continue pas moins à bavarder. x
— Elles ne sont plus au presbytère de Beau* port ? demande Asselin à son beau-frère.
— Au presbytère ? je n'y vais point ; on ne s'amuse pas dans ces maisons-là, continue le facétieux Picounoc que personne n'écoute.
— Non, répond Racette à Asselin, elles en sont parties de uxdt, et personne ne sait oii elles sont allées.
290 LE FÀLZRIN DE SAIHTB ANHB.
— Le charretier qui les a conduites à Beau-
— In charretier ?. se hâte d'ajouter Pi-
c.'unor, :1 y en a irn là, qui n'a pas de voyage.
— On ne peut avoir raison de ce charretier r»*pond Bacetre, il ne i>arle pas plus qu'un muei.
— Le muet ? le muet ? ce farceur m'a diablement fait rire, hier, reprend Picounoc. Je revenais du Saut... .Vous ne m'écoutez pas?... Batiscan ! je ne suis pas assez monsieur pour jaser avec vous autres ! Et toi, le Tieui, tu
m'abandonnes? tout de même, j'ai bien ri
en voyant le muet, hier
— Hein? fait le chef vivement intrigué, tu as vu le muet hier ?
— File î iile ! repart le gaillard de Picounoc. Ah ! vous n'avez pas voulu m'écouter tout à
rheure vous me trouviez ridicule ! je ne
suis pas assez monsieur !...file ! arrangez- vous !.,. parlez ensemble !
— Allons donc ! reprend Asselin, d'un ton doucereux, vous êtes trop susceptible, vous vous offensez d'un rien...:.. On n'a pas voulu vous faire de grossièreté.
T.E FÈLERIN^ DE SAINTE ANOTB. 29Î
— Kegardez-le donc ! — Picounôc montre du ^oigt rbabitant décontenancé— Regardez-le donc ! il veut m'amorcer ! c'est que Picounôc ne se laisse pas jouer de même.
— Sois donc raisonnable, dit le vieux bandit,
ie te paierai encore - une traite voilà le
monde qui se rassemble, allons à Fauberge de r Oiseau de proie.
Le cbef part le premier. Il est suivi de l'homme de cage.
— Ce diable 4e muet qu'il m'a fait rire bier ! fioutinue PicpujKH>Q, .gambadajpLt sur le trottoir,
— ^Où cela "^ demande le chef.
—Où cela? je ne le sais pas trop .sur le
chemin de Beaupprt, je croi^.
Açselin et le maître d'école écoutent de toutes leurs oreilles.
— Qu^avait-il de drôle ?
— Nu-pieds, nu-tête, un chapelet à la main.
. — Lui as-tu parlé ?
— Beau dommage !
— Que lui as-tu jdit?
— D'abord je lui ai dit: £s-tu ibu?
292 LE PàLfiBIN DE SAINTE ANNE.
—Ensuite ?
— Ensuite ? je ne m'en souviens plus : je crois que je lui ai dit la même chose.
—Et lui ?
— Lui ? il m'a fait la même réponse. Je pars à rire ; je veux l'arrêter ; pas d'affaire ! Je lui offre ma casquette cirée ; il décline l'honneur de se mettre dessous; je le prie de chausser mes bottes tannées; il dédaigne le cuir de mes bottes : Tu diras un chapelet pour moi, quand tu seras à la bonne Sainte- Anne, que je lui demande. Je voyais bien qu'il allait à Sainte- Anne ; je ne suis pas bête. 11 me promet qu'il le dira ; et, pour me faire cette promesse, il donne un furieux coup de tète en avant, et moi, je lui donne un furieux coup de pied en arriéré ! Dieu ! que j'ai ri !
— C'est bien vrai ce que vous dites-là ? demande le maître d'école.
— Vrai comme nous sommes tous quatre des hommes d'honneur.
— Pas plus vrai que ça ? observe le vieux en riant.
— Vrai comme je suis gris à l'heure qu'il est et que vous ie serez dans un instant.
LB PiLKRIN DB SAINTS ANNB. 293
AsseKn dit : MCés' amis, voûlez-voxis 'me ptêtèf votre aide ? Lé muet est le misérable qui m'a volé mon argent^ Je suis à sa poursuite. Conduisez-moi auprès du chef de la Police : il faut qu'il soit arrêté de. suite.
—Qui ? le chef de la police ? demande Pi-' counoc.
— On t'a volé"? s'écrie le maître d'école surpris Je ne l'ai pas su.
— On m'a volé tout mon argent. Voici le fait.
11 raconte à son beau-frère comment il a priQ le muet à son service, comment le jeune homme rusé s'est fait passer pour son pupille auprès de plusieurs habitants, et comment le vol a eu lieu, dans la nuit même du départ de ce serviteur infidèle. Il lui dit aussi que
la petite Noémie Bélanger arait essayé de donner le change à l'opinion, et de détourner les soupçons de la tête de son ami, en racontant une histoire invraisemblable.
Le maître d'école était roué.
— Ce que tu me dis-là, répUque-t-il à son ^ beau-frère, me surprend et me fait soupçonner la vérité. Cela explique l'attachement que ce
^ lat P^LIEIN DE. SAIN» ANNX.
ji^une honune porte- à la petite M^arier-Lauifie et la protection, quîil luiaceoiâe...... Qjai il.
peut bieu être ton pi|LpiUer...^.v^&î& diable f Don, pmsiq[i;i'il ^st muet !
Picoumoc <pii ^nteiiid! oette detsmère purôlie répond.
— Il est muet parcequ'il ne parle plus ..... XQEÎs il a parlé comme vous et moi...^..
— Que dites-vous? il a: parlé ? demandent ensemble Asselin et le maître d'école saisis d'étonnement :
— Si vous aviez été avec nous, l'autre soir, à l'auberge, vous auriez entendu son histoire : je l'ai racontée. Maintenant, arrangez-vous, je ne la redis plus !
— Il a pfirlé ! il n'a pas toujours été muet ! son nom ? quel est son nom ? disent, avec trans^ port, les deuK beaux-frères.
. —Son nom ? Djos.
-— Djpsrqjui?
—Djos Tellier.
—Djos Tellier !..•... D'où 1? de qu»i4e pe-
' -^De Lotbipiàie ! i
î T-G'ei|t la* ! e'«fit Ipi ! /
LS PiLlBIN.DB SAINTS ANNB. 295
Le msiGxL qui suivit la nuit du vol, dès le point du jour, André Page, du Cap Santé, descendit visiter sa ligne sur la batture. Il saisit la bouée qui indiquait le lieu où dormaient, au fond de Peau, les hameçons appâtés, souleva la corde tendue et la mit en travers sur le canot qui s'arrêta. Il examina chaque empile, ^faisant glisser la corde et rejetant, de l'autre côté de l'embarcation, l'hameçon fraî» ohement garni d'un ver grouillant. Son visage s'épanouissait de plaisir quand une anguille captive décrivait mille orbes pour fuir le fer qui l'enchaînait, et s'enfoncer dans l'onde vaseuse. Quand sa tâche fut terminée il re* prit l'aviron* Alors il aperçut un canot qui descendait à la dérive.
— Il est plein d'eau, pensa-t41 ; mais it est peut-être bon encore, je vais le sauver.
Et il rama vers le canot qu'emportait le
296 L« FiLERIN DE SAINTS ANNE.
courant, Bendu tout auprès, il vit une tête qui sortait de l'eau.
— ^Un noyé î
Ce fut la pensée qui vint à son esprit. Il
frissonna de peur et songea à revenir. Oepen-
dant ses regards ne pouvaient se détacher de la ligure de cet homme singulier qui semblait s'être noyé dans son embarcation. 11 vit la tête se lever un peU; — Il n'est pas mort !
Ce cri lui échappa. Alors, plongeant l'aviron dans le flot calme, il imprima un rapide élan à sa nacelle qui vint effleurer le canot submergé. C'était à l'instant où la dernière goutte d'eau faisait déborder le vase rempli ; à l'instant où l'onde s'étendait comme un linceul sur le visage du muet, où le suprême effort du mourant faisait perdre l'équilibre au canot qui lui servait de tombe. Le vigoureux pêcheur saisit, par les cheveux, la victime- innocente des voleurs et la . soulève au-dessus do l'abîme.
— Tâchez de vous bien tenir au canot, dit-il.
Le inuet, sorti soudain de sa tombe humide.
LE PàLEBINr DE SAINTS ANNE.' 297
a, tour à tour, des joies ineffables et des craintes' mortelles, lia peur que ié pêcheur fatigué ne lâche prise tout à coup. Alors c'en serait fait Page se penche sur l'eau et s'aperçoit que le malheureux a les mains liées derrière le dos. Il se baisse, tenant toujours d'une main ferme les cheveux du muet, ramasse, dans le fond de l'embarcation, le couteau dont il se sert pour la pêche et réussit, par un prodige d'équilibre et de sang froid, à couper les liens du malheureux. A mesure que le couteau fait son cBuvrev la figure du muet se transforme et la vie et la lumière étineellent dans ses regards. Dès qu'il est libre, il se cramponne au c^not. Pour ne pas l'exposer à verseï, il n'essaie pair de monter dedans. Le pêcheur rame \rec vigueur, et toujours dérivant, il viç^nt atterrit à la rivière Jacques-Cartier. Flavien Richard qui se trouve là, termine l'acte de charité en dénouant la corde qui enchaîne les pieds du muet.
Dans le transport de sa reconnaissance, le malheureux jeune hoïUme prit la main dô Page et la serra contre i^n coeur. De son bras encore engourdi il montra le ciel.
Le soleil sortait d'un nuage à l'orient. Les
pinsons chantaient dans les ormes ombreux, les alouettes sautillaient gaîment sur la grèves et les moissonneurs, la faucille sur Tépaule, retournaient au champ. Le muet s'assit un moment sur une roche déjà tiédie par ia chaude , haleine du jour, puis, se jetant à genoux, il remercia, dans une méditation pieuse, la bonté infinie de Dieu. 11 se souvint de la promesse qu'il avait faite à la bonne Sainte Anne, se leva et partit, ia tête découverte et les pieds nus. Il monta la côte longue et solitaire de la rivière, du côté des Ecureuils. Il chemina» a'arrètant pour boire un peu d'eau froide ou manger le morceau de pain que lui donnait la charité. Ses vêtements séchèrent au feu du saleilT Ceux qui le rencontraient le croyaient fou. Quelques uns riaient ; quelques uns se moquaient de lui. D'autres le plaignaient sincèrement, et branlaient la tête en disant : Pauvre jeune homme ! Des enfants grossiers lui jetaient des pierres, ou le poursuivaient en l'appelant de toutes sortes de noms injurieux. Le soir il arrivait à Beauport : Il passa la nuit dans une honnête famille, où la prière se faisait tout haut, devant la croix. Le lendemain, vers, midi, il venait de laisser l'église de Château
lifi PÈLBBIN DB SAINTE ARNB. 299
Biclier. II avait faiîn^ Ses pieds endoloris se déchiraient sur les pierres da chemin. La chaleur était accablante ; rarement septembre a de pareilles journées. Il n'avait pas oublié de se prosterner devant le saint Sacrement, Le temple du Seigneur était Tendroit où il se reposait mieux, ou il s'arrêtait de préférence. Il vit une grande inaison blanche avec pignons et contrevents rouges. Cette maison avait un air d'aisance et de propreté qui caressaient agréableçaent le regard. Eh arrière, s'élevait la grange, avec son toit de chaume, ses portes hautes et ses guichets ouverts. Des coqs au plumage étincelant chantaient, en se battant les ailes, sur la clôture, auprès de l'étable. Un seau pendait à la brimbale au-dessus du puits.
— Je vais entrer dans cette maison, pensa le muet, on me donnera bien un morceau de pain, et un verre d'eau. .
Il se retourna comme pour mesurer du regard la distance qui le sèpat^tit de l'église ; il vit> venir deux voitures. La porte de la maisoâ était entr'ouverte. Il frappa* Une voix qui. sortait d'une chamb]:^9 ^^ fo^^^» répondit : : Entrez!
Il entra. Une femme vint ai lui, mais elle
300 Ll PiLBBlN DB SAINT|| AlfN|l
s'arrêta soudain, et u$ pat ^ défç^dr^ d,'u.a mpavement de surprise et de pçur, en le voyant si mal vêtu et Fî^ir si souffi;ant Q^pendant elle eut l'idée qu'il pouvait être un pèlerin, et. elle lui démanda ce q}x'\\ voulait. Le muet lit sigae qu'il ne parUit pas et iyjCih avait faim. Aîprs la femme ouvrit l'arm^i^e, prit le pain enveloppa dans la nappe et le mit sur la table, après avoiy étendu la toile blanche ; puis, se penchant dans une fenêtre, elle dit à une fille qui se trouvait dehors près de la laiterie : •
—Geneviève, apportez donc du lait et du sucre.
La fille entre portant une terrine de lait à la crème. Le muet recule d'étonnement.
Mais quand il voit une charmante petite fille s'avancer, tenant joyeusement dans ses bras un pain de sucre d'érable, U pousse ce cri particulier qui lui échappe dans les angoisses ou les joies profondes, il ouvre les bras, saisit Venfant et la couvte baisers^ C'était la petite Marie-Louise ! c'était sa sœur! L'en&nt jette tîn cri. U^fteviève a peur :
—Laissez-la, dit-^le, laissez-la ! .
Et eUe; fi'ftyaAÇïB yQW (4e pèley m çomiue une
Tissoji^s; l^^ p.çlçnu la repo,ua^e tç^nquillenateat,
— J'^ pronus de la protéger, dit-elle folle de terreur ; sa mère me l'a confiée ! Vous no l'emmènerez pas ! Vous me hacherez par mor- €^m^ ayant qja'eUeiïprt^d'tei! Vou^-nie: savez pa3> cpmme je Taimey et; comme 9a ' mère qui est 311 ciel aurait du ch^tin si le maître d'école 2a Teprenait ?
Le muet, impassible, Téconte. Il a laissé l'enfant se retirer. Il est ému de l'affection et
du dévouement de cette fille étrange, et des pleurs roulent* dans ses paupières. Geneviève, attirant à elle la petite, l'embrasse :
—Non, va ! tu netomberas pas entre les mains
des misérables ! Geneviève te protégera!
Je voudrais bien, par exemple ! Tenez,
monsieur, mangez si vous avez faim, mais laissez-nous nos eiàant» C'est tout ce que nous
vous demandons !
Le pèlerin devenu souriant, s'approche de la table.
-T-Vpt^ç et^a dyplé! dit I^ maîtresse de la çpifason, à G.eueYièy(Ç. Pourquoi tout ce bruit..
toutes ces paroles? Qdand inêine |il embrasserait la petite Marie-Lotiise ! Eflè est gentille, et rien de plus naturel que de l'eiabrasser.
— Oui, repartit Grenevièy e, mais ce n'est pw la première fois.
Deux voitures s'arrêtent à la porte ; ce sont 'Celles que le pèlerin a vues venir. Quatre hommes descendent des calèches et entrent sans frapper. Deux cris terribles font à la fois trembler la calrn^ demeure, un cri de terreur, un cri de triomphe :
— Racette !
— Geneviève !
A ce cri le pèlerin bondit. Geneviève entraine l'enfant et cherche un refuge dans sa chambre à coucher.
Le maître d'école la poursuit en riant et en se frottant les mains de joie : Le pèlerin ressemble au jeune lion que la balle de plomb a blessé. La colère décuple ses forc'es. Il empoigne le maître d'école par les reins, l'écrase sur le plancher, le traîne jusqu'à la fenêfre et le jette dehors comme une guenille que le taureau fait voler du bout de ses cornes. La
ut PàLlRIN I>K SAINTl ANNX. 303
maîtresse de la maison demeure stupéfaite. Le maître d'école rentre, fou de rage :
— C'est lui! dit-il aux constables, c'est le voleur ! c'est le faux pèlerin ! c'est lui, prenez- Je ! canaille, va ! tu vas le payer !
Les constables mettent la main sur l'épaule du pèlerin : Au nom de la reine, vous êtes notre prisonnier.
Le muet les regarde d'un œil qui veut dire : Pourquoi ?
— Vous êtes accusé de vol, continue l'un des constables,
— Du vol qui a été commis à Lotbinière, chez un nommé Âsselin, ajoute un autre.
Le muet courbe la tête. Il n'a pas songé à cette affreuse alternative de la mort ou de l'accusation. Toute résistance étant inutile en face de quatre hommes bien armés, il se laisse mettre les fers aux mains.
Racette s'approchant de la maîtresse lui dit: 'Vous le voyez, madame, l'on vous débarrasse du plus vilain coquin que la terre ait jamais porté. Je suis un brave et honnête homme moi, ces messieurs le savent et peuvent
304 LE PàLftSIK DE «AINTS ANNX*
le dire (il montre les con&tables, qui répondent parmn signe de tête affirmatif.) Je viens de découvrir ici une enfant à laquelle je m'intéresse beaucoup. Elle est ma petite nièce; c'est la charmante Marie-Louise. Cette eufant m'a été enlevée; je puis dire qu'on me l'a volée! Rendez-la moi, je vous en conjure, et je vous serai reconnaissant toute la vie.
—Nous avons ordre, répond la dame, de ne là remettre à personne.
— Et de qui tenez- vous ces ordres ?
— Je ne puis le dire.
— ^N'allez pas écouter les propos de cette fille que je viens de reconnaître, de Greneviève ! Cette Geneviève, c'est une folle, c'est une fille 4e mauvaise vie ! Elle perdra l'enfant ; elle lui apprend à haïr ses parents et à les fuir. C'est affreux cela, madame ! Oh ? si vous saviez comme j'aime cette petite... Tenez ! rendez-la' moi, et je vous donne la somme que vous me demanderez. Si vous croyez que je suis un menteur, faites venir l'enfant ! laissez Ja faire. "Vous verrez qu'elle m'appellera son oncle! qu'elle viendra vers moi avec plaisir ! qu'elle se jettera dans mes bras! Vous autres, mes^
sieurs, dit-il aux constables, allez donc la chercher, saisissez-la, j'ai des droits sur elle ; ame- . hez-la !
— Nous ne le pouvons pas, répondent les constables. Nous n'avons des ordres que pour arrêter le voleur que voici. Notre tâche est terminée.
Le muet a peur que la maîtresse de la maison ne se laisse convaincre. Il attache ses regards sur elle et suit avec anxiété toutes les impressions qui passent sur sa ligure. Greneviève, un peu remise de son effroi, entend les paroles hypocrites du maître d'école. Le courage et l'énergie lui sont rendus ; elle sort de la chambre où elle s'était cachée, s'avance hardiment vers Racette et l'apostrophe ainsi :
— Lâche séducteur de femmes, tu peux cesser tes hypocrites prières ! tu n'auras pas l'enfant qu'une femme sainte m'a confiée. Tu m'as perdue un jour, homme sans cœur, et cette femme m'a sauvée ! C'est elle qui m'a tirée de tes mains pleines d'iniquités, et qui a déchiré le voile qu'une folle passion avait jeté devant mes yeux ! J'ai vu mes fautes ! j'ai vu l'abîme, où tu m'entraînais, et j'ai prié, et j'ai pleuré !
306 LE PÈLSRIN BB 8AINT8 ANNX.
je sais bien que je suis une misérable femme ; mais au moins, j'ai le désir et la volonté d'expier mes fautes et de vivre dans la vertu qu€^ j'ai trop longtemps négligée. Toi, tu cherches de nouvelles victimes! tu voudrais souiller Tftme pure de cet ange tiomme tu as souillé la mienne ! te venger de moi sur l'innocence de la plus belle enfant. Monstre ! va-t-en ! Tes lèvres impures ne toucheront jamais le front de la petite Marie-Louise ! Va-t*en, ou je te déchire la face avec mes ongles ! Va-t-en ! entens-tu?
Le maître d'école est presque effrayé de tant de colère et d'énergie. Il ne reconnaît plus la faible femme qu'il a vue tant de fois et si longtemps soumise à ses infâmes volontés. C'est que rien comme la vertu et l'amour de Pieu, ne donne de force et de courage. 11 sort :
— Je te retrouverai, Q-eneviève, dit-il en grinçant les dents, je retrouverai Marie* Louise, ne fut-ce que dans l'enfer !
— Infâme ! dans l'enfer tu iras seul !
Le curé de Québec avait une sœur au Chateau -Richer, et cette sœur n'avait point d'en*
LE PiLBBIN DB BAINTB ANNB. 30T
fant^. On le sait déjà elle était la femme d'un riche et honnête cultivateur, M. Athanase Lepage. Elle vivait heureuse autant qu'une femme peut l'être, quand elle n'a pas de petites créatures adorables à faire sauter sur ses genoux et à serrer contre son cœur. Ce fut à cette sœur chérie que le cnré confia Marie-Louise et Gène vie ve, l'innocence et le repentir. Madame Lepage aimait déjà beaucoup la gentille enfant, et ne s'en serait point séparée volontiers,. même si elle eitt été libre de lë faire* La paiX: et le bonheur régnaient sous le toit du cultivateur chrétien. Mais ce calme délicieux fut troublé par l'arrivée inattendue du maître d'école. Un de ces hazards inexplicables qui semblent avoir toute l'intelligence du mal, comme il y en a parfois, venait de guider les: pas du plus cruel ennemi de la fille repentante , Cft de l'enfant, vers leur retraite ignorée. Lemaître d'école avait en vain cherché des vic-i times depuis plusieurs jours ; il les avait demandées à tous ; et c'est à l'heure où il désespétait de les retrouver qti'eiles passent devant ] ses yeux ébahis. La Vie est pleine de ces caprices dtTsort.
Le pèlerin fut amené à Québec et jeté en.
prison. Assielin attendait avec inquiétude le retour de son béau-frère et des constables. Il eut une grande joie du résultat heureux dé ses recherches, et il passa la nuit à l'auberge de VOiseau de proie, avec Racette, le charlatan et les autres voleurs. Ce fut une nuit d'orgie et de débauches.
Le pèlerin passa cette nuit dans une anxiété profonde. Il lui semblait qu'il était le jouet d'un rêve pénible. Peu à peu le calme revint dans ses esprits. La prière soutint son courage. Il ne voulut pas désespérer. Il supporta cette nouvelle et terrible-^épreuve avec la résignation du vrai chrétien. Les anges du Seigneur versèrent la grâce divine dans son âme soumise, comme une huile douce sur les plaies saignantes. L'essaim des esprits bienheureux remplit son cachot humide, et il dormit dû sommeil paisible des justes.
Il languit plusieurs jours au fond de sa noire cellule, ne mangeant que du pain noir et ne ^ buvant que de l'eau. Comme s'il était juste de' faire subir à celui qui n'a pas encore été convaincu du crime dont on l'accuse, le traitement sévère que l'on inflige au coupable.
Le jour fixé pour le procès arriva, et il fut traîné au banc des accusés. ^La foule remplit la salle. Chacun le regardait avec mépris. Asselin vint dire comment, le croyant honnête, il Tavait pris à son service et bien traité, et comment Tingrat s'était enfui afirès avoir profité du sommeil paisible de son maître pour le dépouiller. Les constables jurèrent qu'ils avaient trouvé, dans la ceinture de son pantalon, plusieurs pièces d'argent qu'Asselin reconnut pour siennes. Ces pièces avaient été glissées là par Racette lui-même, qui pour cela, s'était assis à côté du pèlerin en revenant du Château Richer.
Aucun détail ne fut oublié : ni le cheval retrouvé sur la grève, ni le canot du père Q-régoire Houle disparu pendant la nuit du vol, ni la fuite précipitée du muet.
Le juge fut inexorable. Il fit une leçon sévère au pauvre accusé qui pencha la tête, et le .condamna à cinq ans de pénitencier. Alors le malheureux pèlerin frémit tout à coup, une expression de mystérieuse douleur se peignit sur sa belle figure; il leva vers le ciel ses mains enchaînées et ses grands yeux pleins
èlO LE PÈLERIN DE SAINTE ANNE.
de larmes : il voulut s'écrier : Je suis innt)cent ! mais la parole vint mourir sur ses lèvres muettes.
La foule s'écoula. De tous côtés on entendait : .
— La sentence est juste ! Il iaut un exemple !
La surprise fut grande ^quand une voix discordante retentit disant :
— Mille noms ! moi je dis que la sentence est injuste, et que ce garçon-là n'est pas le Toieur !
TABLE DES CHAriTKES.
Pages.
Peqlogue - 5
Chap.. - I. LlAve, Maria 15
" . - . IL Geneviàve Bergeron 23
'^^ . UL Agatlie, mes lunettes 26
" IV. .Vieille fille jet Tienx garçon . - 34
" V. Les eoflEuits d'école 37
" , VL La. petite fenêtre du grenier 42
*' . VII. . L'école du yillage, - 44
'* . VIII. Premier et dernier bap 52
^^ IX. L'Auberge de JJOiaea'w de proie.,.,., 57
" X. Surlefenil 66
" XL Ce que c'est que d'avoir bonne mémoire 73 .
*^ XII. Un docteur comme il y en a trop... 81
" XIIL Les framboises 93^
'' XIV. La cage 101
'^ XV. Le chantier 108
" XVI. Le blasphème 114
312 * TABLES DES OHAPITBSfil.
Chap. XVn. Le muet 127
" XVIII. Un contre trois 133
" XIX. La malédiction 150
*^ XX. Ah ! quel nez ! Ah ! quel nez 164
" XXI. Sauvez-moi! sauvez -moi ! 176
" XXII. Le charlatanisme en plein air 183
'' XXin. Drôlus est 197
" XXIV. L'église de la basse-ville 207
" XXV. Le curé de Québec 217
'^ XXVL Les deux calèches 225
" XXVIL Lecomplot 235
*f XXVIIL Les deux bateaux 243
" XXDL Souvenirs 253
" XXX. La grosse roche 260
*' XXXI. Carillon, mon amour 1 267
" XXXn. A la dérive 276
•" XXXIII. Aux nouvelles que j'apporte 281
" XXXIV. Le pèlerin .-... 295
p. LeMay
LE PÈLEEIN