MERCI ! JE NE VEUX PAS ETRE LONGTEMPS
Le vieux Saint Pierre et Picounoc sortirent de rhôtel de La Colombe victorieuse ayant que la lumière du jour jetât ses pren^jères gerbes de rayons dans les sombres et étroites rues de la basse-ville. 11 pleuvait encore, et. Ton .entendait le clapotemeht des vagues pontre^ lés quais., La rue Champlain était déserte,, et personne ne vit sortie leç.deux infamçs. .. \à^ chefi de mauvaise humeur, reprochait aujesuue. homme son manque^ de fermeté., Piciouupc^ regrettait presque de s'çtre laissé toucher uninstant par les prières et les pleurs de sa. belle, victincie. Ils traversèrent la rue et frappèrent à. la porte de Y Oiseau de proie,
— Une belle hei|re pour entrer daxis les honnêtes maisons ! dit eu souriant la vieille.aubergiste. ,
— O'est qT;'on n'y entre pas ! répond le chef.- , —Soyez iiranquîlle, : Ja mèrBj . votre . vertu:
sera d'autant plus respectée qu'elle est moins respectable, ajoute Picounoc.
— Canaille, va ! réponci la vieille, tu mériterais de!
L'hôtelièlrê dé La ÏJdlofnbe viàlôrieuse et éâ fille font pitié à voir. Pâles, les cheveui: en désôTdre, taiilëiiâiït sur leurs poitrines, comme pôttr se protéger encore, leurs vêtements jaloùl, elle sAiglotent tontes dehx. ITn tremblètfient convulsif saisit par moment la pleiuvre Ëmmélié. Alors elle jette ses bras autour du Cdû de S£i ïnèré, et, silencieuse, paraît invoquer' encote la jjïôiéctîoïi dti ciel Lès hètîfés àe éette littSt aJhettôe foïeht longues ôôiûîhè dés sièdeB. Le temps tCé^t rîétl eii sbi et né dure q;ti6 pàt tompaYàiâôn. tJltië mfhutè dé sbuffrancéô est pltis îongue eli effeit qùSiùè hietTré d*rvtessé. Et vdilà pourquoi, à la fin du mondé, qttsind il ùY allra plus qùé le ciel et l'enfer, ceux qui ne seront pas entièrement purifiés, soroffriroiit, en un (flîû tfcëîl, dès supplices qm leurs sembleront égatil eu (ftuf ée à des heures, à des jours ou à des années, seloU qu'ils SèrOfit prtis o« m&iiis tèi^^ibleë. lit l'ëternité bictUfieiirease petirm sBQibtokr ne âtoer
l^ea.^eontrenrpnta. et kt perte ^e* Dftuberge dW Lai ÛQbndmTtB/tàrent famé», le mati», pendant qner !& TÎei aS' Térellladt^ 4ati» le» alèntovirs. JUes. jonToalieift qni' pacisatenf^ allàflftt à lent» travail» se- demandaient la raison de ceMe ttâglig€aiea< inaooonitiimée: dô la part de la nanvalle ooonpatttéw
— Personne n'est mott ici, pourtant, observait-on : il n'y a pa^ dfi crêpe à la porte.
Hélas! un dçuil plua somt)re, que le deuil de la mort ^vait menacé Is^ paiiaible . 4çj(U,eu?p ! Tout le JQur s!écoula Qt le>. deu^: infpr,tui^étç.s^ ne quittèrent point leur retraite, prpfau^e..
Elles n'os^iept agronte? m îÇ^^JI^a ,4|58, hopames, et pourtant leuT cc^raçe e^ leur^, re^rtus eussent fait lladmiratipu,cl^. tou^ Kl|^9> avaient f^t, pour écl^apper. à leurj? Ixourrewx,. tous les efforts, que peuvent déployer deux, faibles femmes, et elles étaient deiçiçureeg,. chastes. Devant Dieu, elles avaiçut mérité ranrédle du^ martyre.
Y^,rs 1q spir,, elJjEis aHèfÇA|;..^U^çipl)l?>. 4p*»rchçr. \çur§ ajpgQi^çes i^iprt^llçsj^d^r^ iQ.cjçur 4iU4 j
iW Lit ifÊLivivk lifk %.ni¥)r ânnx.
p^rêttei Lé ^prêtre, c'est le reft^' -des âmes affligées, c'est le dispensateur des ïbléns du Cll^iat ; c'0»t le bon samâritaklf rqtd verse sur les plaies des malheureux les. baumes divins de la religion. Le prêtre Sut viv^nneni affecté de leur doul^^r ; il fut épouvanté ide l'audace et de la perversité des inËimes qui avaient surpris leur confiances 11 leur: conseilla de laisser la ville, si toutefois elles pouvaient gagner leur existence à. la campagne. Il leur conseilla surtout de renoncer à la profession difficile et compromettante d'aubergistes. Elle y avaient déjà renoncé du fond de leur cœur. Il se trouva qu'une jolie maisonnette était en vente, près de l'église de l'une des plus belles paroisses du fleuve. Avec un petit négoce deux femmes économes pouvaient y vivre aisément. L'h6télière acheta la maisonnette. Quelques jours après, elle étalait dans la fenêtre, pour appeler l'attention, mille petits objets nouveaux et curieux. Et les chalitnds augmentaient chaque jour.
La mère Labourique rit à gorge déployée en voyant l'enseigne présomptueuse d'en face s'ebsttner à décoter une porte qui ne s'ouvre plus. Elle pense que sa rivale s'est enfuie
LE PÈLfiBlN I)£ SAINTE JLHSE. 109
secrètement, poui^ ii'avoir pas à payer son loyer.
— ^Je savais bien, dit-elle à la Louise, je savais bien qu'elle crèverait de faim. Il n'y a pas de place pour deux hôtels' ici. Et s'ima gine-t-on que les gens vont laisser une ancienne maison comme la nôtre, pour aller boire du mauvais rum chez les voisins ?
Picounoc dormit une partie de la journée à L^ Oiseau de proie. Il éprouvait une satisfaction singulière de n'avoir pas sacrifié, à sa brutale passion, l'honneur d'Emmélie. Il goûtait quelque chose des délices de la vertu. Son sommeil fut calme. Il fit des songes agréables. Il rêva à sa mère et à sa sœur qu'il n'avait pas vues depuis quinze ans. Il les vit toutes deux sur la ferme modeste où ils les avait laissées jadis, alors que vint l'empoigner la fantaisie de voyager dans les hauts. A son réveil, il sortit pour aller sur les quais, voir si quelque goélette faisait voile pour le bas du fleuve. Dans la lue il rencontra deux femmes voilées de noir. Il les regarda avec une attention -curieuse et sourit. Les femmes ne le virent point. Une goélette appareillait. Il s'embar-
110 LS PiLEBJN DE SAINTE AKVS.
^ua. Une chaloupe le mit à terre dans sa paroisse natale.
Uex-élève mourait d'ennui loin de son Emmélie bien-aimée. Il devenait rêveur et fuyait les plaisirs bruyants et les réunions d'amis: il errait dans les champs solitaires, s^arrêtait sur le bord des ruisseaux, écoutait le frémissement des feuilles, et toujours il pensait à la blonde enfant. Il revint à Québec.
Picounoc arrive à la maison de sa mère, en sifflant un motif qu'il a appris dans les bois. Il aperçoit une bande d'enfants sales et criailleurs, qui jouent à la porte avec des petits chevaux de bois et des catins dé linge.
— Diable ! pense-t-il, ma sœur est-elle mariée
depuis quinze ans? A qui tout ça? Ma
mère a-t-elle convolé? La mère et la fille
vont à qui mieux mieux ?
Puis s'adressant au plus âgé des enfants :
—Ta mère est-elle en bonne santé ?
L'enfant sourit, pcjache la tête et ne répond pjoiiit,
--Les chatst'ont-ilsmangé.la langue? ajoute Pioounoc-
— L'enfant se sauve en courwt derrière la
inaison, et tous les antres le suivent eh rianï. Piconnoc entre. Il se trouve en face d'une femme passablement âgée.
— Je me trompe de maison! pense-t-il. Et il reste muet comme le petit garçon dé tout à rheurè.
-^Yenez vous asseoir, monsieur, dit la femme en apportant une chaise.
r-Merci ! madaine,. je' ne v^iix pasêtre lougîtemps. YqulQZ-fvous îâe dir^e > q W djemeure
ici? . ' V ... -, ..... y,
. -i^O'est Pierre Lateie, monsieur.
—Pierre Labrîe......Je ne connais pas...... *
— T a-t-il longtemps que vous habitez cette maison ?
— Non, mon mari Ta achetée d'Une veuve, il n'y a pas plus d'un mois.
— Ah!. Et cette veuve, où est-elle maintenant ?
— Elle est montée à Québec avec sa fille, pour tenir maison de pension.
—A Québec ?...i. avec sa fille! pour
tenir maison de pension ?
Et un nuage passe devant les yeux de. fi-
112 LE PiLIBBf DE SAINTS ANNE.
counoc. Il balbutie : Cette veuve, c'est ma mère!
Et il s'assied. Il est affreusement pâle.
— Vous ne le saviez pas ? demande la femme.
— Il y a quinze ans que je suis parti de la maison, dit-il d'une voix saccadée.
— Dans quinze ans, continue la femme, il se
passe bien des choses si vous voyiez votre
sœur Emmélie à cette heure, c'est ça qui est
un beau brin de fille! blanche comme la
neige, des cheveux blonds comme de Tor, des yeux bleus coxame le ciel, et &ite, monsieur !
faite à ravir !...... Tous les garçons de la
paroisse en raffolaient.
Picounoc se lève. Il ne voit rien ; sa tête bourdonne: les idées confuses dansent dans son esprit, comme les gouttes de pluie dan^ une mare d'eau.
Quinze jours plus tard il arrivait tout à coup dans la hraierie d'Âsselin, à Lotbinière. Les terribles émotions qu'il avait ressenties s'étaient peu à peu calmées, son mauvais naturel aA'ait reprit le dessus, et tout en éprouvant les morsures du remords, il affectait le calme et la gaité.
LB PÈLBBm DE SAXITTB AITNK. 113
qu'il meure.
Gomme les oiseaux timides s'envolent de leur nid quand le bûcheron écarte subitement et fait vibrer les branches, ainsi les voleurs s'enfuirent de Tauberge de la vieille Labourique, quand le bruit et les clameurs de la foule annoncèrent la délivrance de leur victime. Ils savaient comme en toute chose la réaction est puissante. Ils s'imaginaient être connus ou soupçonnés du muet, et craignaient d^être arrêtés sur un signe de sa main. Les moindres détails des agissements de ce garçon revenaient à leur nlémoire,et prenaient des proportions énormes, comme les joncs qui flottent dans le mirage des eaux. Ils prenaient sa réserve pour de rhypocrisie, sa présence à Tauberge pour de Tespionnage. Ils n'étaient sortis que depuis quelques minutes, quand Thômme de ]m pçiïioe secrète, gmdé par le muet, entra 4bm leiepaife de la Tue Champlfôik Saoette
lU LE PÈLKIN DB SJUMTt ANNI.
les a réunis chez sa sœur, mademoiselle Paméla. On tient conseil. Le président est assis sur le coffre renfermant les costumes variés dont on a besoin dan$ les expéditions criminelles. Habits, manteaux, gilets, perruques, barbes et moustaches de toute couleurs et de toutes . formes ; lunettes pour to^s les âges. La prudence sinon le goût a présidé au choix de ces articles. Il est décidé que rom ne sortira pas sans déguisement aussi longtemps que le muet sera dans la ville, et que l'on ira rarement à V Oiseau de proie. Vers le soir, la Louise vient rendre visite à Paméla. Elle est accompagnée d'une pleine bouteille de rum dont elle fait cadeau— dans Fespoir d'un, parfait paiement — ^auz anciens amis. Ou ne manque point de Tinterroger.
-^Yous avez eu bon nez, répond-elle, de déguerpir sans tambour ni trompette. Je ne veux pas faire passer Djos pour un espion, ni pour un traitre, ni pour plus méchant qu'il u'est^ mais il est venu à la maison cet aprèsmidi en compagnie d'un homme de la police
Les voleuTs jettent un cri de sorpiiae, ^ pourtant ils s^attsadent a quielqae chose de ia
LfB PÈmBi;^ pB.;84^NTa ANNE. 115
sorte, pïiisq\i'il5 se .cadrent, : La I;<oiiise,. continue; . ' .
.: Il croit, cef>eau Ëiaier, quion n^le oonnatt .point; znais il y a longtemps que Ton sait le vilain métier quMl fait, i . '
— Comment se notnmè-t-il? demanda te charlatan.
— Je ne ' sais pas son ' nom ; je le connais de V^ne seulement: c'est une petite moustache noire; vous devez l'avoir rencontré souvent sur les quais.
— Un tout jeune homme? dit Chariot.
— Tout jeune.
— Un chapeau brun, mou, renfoncé au milieu ? reprend le chef.
— C'est cela.
— Connu ! ce garçon-là ! .je m'en doutais.
Puis il dit s'adressant à ses complices :
— Nous sommes menacés. Le doute n'est
plus permis. Le muet nous perdra si nous
ne le mettons pas dans l'impossibilité de nous nuire.
— Ah! si l'on wvAît tîoiiiu suivre» mes conseîls J dit Chariot,. [l'on ;»:e^ serait pa^ réduit à
116 LB PftLtEUr DS fiAIHTK AK98.
se cacher et à trembler pour sa chère liberté... Je voulais taer ce chien d'espion après le roi. Il noQs avait tu : le motif était suffisant. Il
ne fallait pas attendre qu'il nous dénonçât.
On a mieux aimé lui &ire £dre une promenade sur Teau. On a voulu lui donner une chance ; vous verrez s'il nous en donnera, lui.
— C'est moi, répond le charlatan qui me suis opposé, au meurtre. Je le croyais inutile, d'abord parceque le muet ne pouvait pas nous voir commettre le vol, ensuite, parcequ'il ne peut rien dire, puisqu'il ne parle pas.
—Ce qui est fait est fait, ce qui est écrit est écrit, dit de nouveau le chef, laissons cela. Il s'agit de décider comment nous allons agir, à l'égard de ce jeune homme qiii amène la police dans notre retraite.
— Charité' bien ordonnée commence par soi-même, observe Racette, qui n'a rien dit encore, et s'aperçoit que tout n'est pas rose dans la carrière de brigand.
Il a bien reçu une petite part de l'argent trouvé dans les vieux bas d'Asselin, mais il n'a pas songé aux oUigàtions quMl contractait «n aceeptant ce rerenu mystérieux:. Voler,
JA PÈLBBIN £S SAINTE ANSB. 117
ne lui répugne guère. Le yolenr ne songe pas qu'il s'expose à devenir meurtrier. Mais il comprend tout à coup Teffrayante alternative où se trouve parfois le voleur : être pris et condamné, ou devenir assassin. 11 ne peut pas reculer : ses complices le soupçonneraient de trahison à son tour, et un soir, dans les ténèbres, en quelque lieu désert, un coup de poignard ou une balle sauraient bien les venger.
Après la remarque évangélique du z^i^Ure d'école, fipbert dit que, pour lui, il est biça résojiu de faire disparaître tous ceux qui se trouveront s^r sou chemin, mai^ qu'il faut de la prudence^ Le charlatan Qsi d's^vis que .tput retard serait fatal. Le chef reprend |a parole;
— Déterminons d'abord, dit-il, ce que nous voulons faire >. nous chercherons ensuite les moyens d'accomplir nos desseins. Devonsnous, feur un . soupçon, bien raisonna1)le du reste, de dénonciation, condamner le muet à mort, ou devons-nous attendre des preuves de sa trahison ?
. — Qu'il BîLeure ! orie 1^ chiarlitan»
118 UL FiLEBIN DS- SAINTS ANKS.
— Attendons qu'il nous ait dénoncés! dit Chariot, d'un ton ironique, il sera bien temps !
— Pas de grâce ! répond Robert.
Racette ne dit rien.
— Quelle est votre opinion, maitre d'école ? demande le chef ?
— Racette répète avpc ; emphase : Charité bien ordonnée commenci^ par soi-même !
Le chef, debout, prononce gravement : Monsieur Djos, surnommé le muet, vous êtes condamné à subir la peine capitale, c'est-à-dire, à être pendu, assommé, poignardé, noyé, étouflfé, fusillé, écartelé, etc., etc., par tous et chacun de nous, à savoir par moi le chef, le docteur, le canotier, le marchand de bois et le maître d'école, dès ^ue se présentera une occasion favorable de vous rendre ce service, et jusqu'à
ce que mort s'en suive. Et que le diable
ait pitié de votre âme ! ,
Eusèbe Asselin descendit à Québec aussitôt qu'il apprit l'élargissement du muet. Son triomphe avait été court, et le désappointe* ment promettait de durer. Il épancha toutes ses craintes dans le cœur de son beau-frère, le maitre d'école. Le beau-frère ne voulut pas ré-
ht PiliSRfN' INB 8AI57K ANNS* 119
vêler les secrète de sa aouvelle profession, et le sort réservé au muet. Mais il invita le tuteur coupable à ne pas désespérer, lui faisant remarquer avec raison, qu'un nouveau hazârd pouvait encore d'un moment à l'autre, changer le cours des événeûaents, relever ceux, qui sont à terre et renverser ceux qui sont debout.
Racette avait d'abord pensé aussi lui que le muet pouvait être le voleur, et ce n'était que par mesure de prudence,— comme il appelait sa criminelle action — et pour rendre la justification de ce jeune homme impossible, qu'il lui avait glissé quelques piastres dans la ceinture de son pantalon. Quelques jours plus tard, quand on lui donna sa part d'ane somme dont il ne connaissait ni le montant ni la provenance, il eut un sodpçon de la vérité. It comprit les trois jours d'absence du charlatan, de Robert et de Chariot ; mais îl ne comprit point pourquoi on lui avait caché leur expê-
dition.
—Ils sont toui ours bien honnêtes ces compaghons, pensa-tril, puisqu'ils ne m'ont pas oublié dans le partage. '
Cependant l'fimour de-l'orlui fil mépri&erla
voix da sang ; 0t 8*il pliaigttit son b&aa-frère, il ne se donna nul trouble ponr lui retronver son ftrgent. -
Asselin se souvint des paroles imprudentes qu'il avait dites, dans l'auberge de V Oiseau de pmie^ un jour qu'il s'était grisé en compagnie du doctewr au sirop de la vie éternelle^ et de quelques autres individus dont il ne se rappelait pas les noms. 11 parla de cette imprudence à Racette. Celui-ci répliqua que ces paroles avaient pu être recueillies par les oreilles indiscrètes des flâneurs, qui passent d'une auberge à l'autre, pou^ espionner les honnêtes gens et se faire payer un verre. Il promit de s'occuper de l'affaire et de retrouver tous ceux qui étaient à l'auberge en ce moment-là. Il était sincère. Mais le motif de son honnâteté n'était pas ce que croyait Asselin. Le maître d'école venait de vendre sa liberté, et sa vie peut-être, à la bande dont il faisait désormais partie. Un pareil sacrifice valait quelque chose ; et il songeait à le faire payer un peu sans plus de délai. Il se ^it qu'il avait le droit de parler haut maintenant dans les assemblées, de défendre ses proprc9 intétête et de faire triompher ses idées
LS BÈLERIN DS 8AiNXJS. ANN«. 121 v
s'il l€i pouvait.;. Il sp sei^t^t pps d'u^e gïwde ambitiou et sie demanda^ pourquoi, lui un maître d'école, .;ne devieudrait pas. le chef d'une tVo^pe d'ignqr^ants ! 11 avait 4e ripbes dispositions à la scélératesse. Le premier p4S seul coûte un peu dans le bien comme dans le mal, et Ténergie mène loin dans Je bon comme dans le maiivais chemin. Baoette affecte de savoir ce qu'il ne fait que soupçonner, et reproche rudement aux voleurs de ne pas respecter les parents de leurs associés. Ce coup de massue inattendue et soudain déconcerte tout le inonde. On veut nier ; mais on le fait gauchement. Le maître d'école, voyant le succès de sa ruse, paie d'audace, et simule une grande colère :
— Non seulement vous dépouillez mes païenfs, reprend-il, mais vous manquez de franchise en niant totre faiite. Ce n'est pas ainsi qiie Yous vous attacherez des hommes do cœur et de dévouement ! Si nous avons des secrets les tinsfpouT les autres, nous ne sommes plus de vrais amis, et si nous ne sommes pas de vrais anoiS) nc^us nous perdi'ons.
Le chef, piîs au piège, lui. réplique que
122 liS FÈLfiBIN DE SAINTS ANNB.
lorsque le vol avait été commis, les voleurs ignoraient les liens de parenté qui l'unissent à Asselin, et que bien sûr il n'en aurait pas été de même, si ces liens eussent été connus. Racette s'apaise, mais il exige qu'une partie de l'argent trouvé dans les vieilles casquettes et les bas troués do monsieur Asselin, soit rendue à son propriétaire. La proposition ne plaît qu'à demie. Cependant il faut s'exécuter.
— Asselin sera heureux de retrouver la moitié de ce qu'il a perdu. Quand on n'espère rien, peu de chose fait plaisir, dit le maître d'école. Il ne saura jamais d'où reviennent ses piastres, et en retour, moi, quelque jour, je vous conduirai à bon port.
Le maître d'école dit alors à ses complices qu'il a un «ervice à leur demander. Il leur raconte ses amours avec Geneviève et l'inildélité de son ami|^. Il leur rappelle l'enfant qu'il a arrachée des maius 4u;muet, un soir à V Oiseau de proie, et. leur apprend que cette petite fille qui l'a appelé «on. oncle, n'est pas. sa nièce, mais la nièce d' Asselin et l'héritière de la moitié du plus beau bien de Lotbinière. Il leur dit qu'il Veut revoir Gèheviève ét^ se
LE PÈLSaiN DE SAINTE ANNE. 123
venger d'elle, reprendre l'enfant qui est fort jolie, et la confier à la Drôle t pour la perdre à jamais. Il promet une jolie récompense à ses compagnons, si l'enfant disparait.
— Maintenant, ajoute-t^il^ voici ce que j'attends de vous, c'est que vous m'aidiez à accomplir mes desseins.
— La chose est facile, répond le chef.
— D!autant plus facile que la maison où sont ' cachées mes chères amies, se trouve à six lieues, dans un endroit isolé, sur le bord du fleuve.
—Ou i
— A Ghàteau*Richër, dans la maison même où nous avons arrêté le muet. Un hazard sans pareil, un coup de la Providence
— Nous irons en chaloupe, cela n'éveillera point les soupçons.
— Nous ferons la pêche au large, en attendant la nuit.
— Quand voulez- vous faire cet exploit ?
—Demain, repart le maître d'école. , — Nous irons tous.
l'orage.
Le lendemain une chaloupe, montée par six hommes, sortait de la rivière SAÎut-Charies. Une légère brise enflait la voile ; la mer commençait à baisser et les navires à Tancro évitaient. La chaloupe passa sur la batture de Beauport, et découvrit bientôt la nappe du Montmorency qui tombe d'une hauteur de deux cent quarante pieds, dans un bassin
liippide, entre des rochers abrupts qui s'avancent comme deux bras pour la protéger o.a la saisir. La .blanche éciiime.de Tonde qui se déchire et se brise sur les ans^les de ia pierre, est comme un immense drapeau blanc que le vent secoue avec iureur. Et, comme une éclatante fumée, la vapeur tourbillonne au pied et monte jusau'au faîte de cette cataracte magnifique. On croirait que la rivière se précipite dans un brasier qu'elle éteint. On croiraii que le brasier mugit de colère et veut étoufter sa rivale dans les brillantes spirales
IX PÈLERIN DS SÂIfVtB AN^E. 125
de sa fumée. La chaloupe pa^sa devant k chute, et les brigands, pas plus que les autres mortels, ne purent demeurer insensibles anx attraits de ce spectaole merveilleux. L$l brise se. calma tou|t-à*&it y^rs le soir, la voile fut roulée autour du mât, et le joaàt, oOuohé sar la chaloupe. Alors deux des brigf^nd^ se mirent à ramer. Les rames de frêne faisaient rendre aux toUets un cri plaintif et monotone. Le sillon léger de Tembarcation mourait avant d'atteindre le rivage, comme meurt dans l'espace une voix lointaine. Les arbres des bords paraissaient remonter le fleuve. Les plus rapproîchés fuyaient plus vite. La chaloupe passa devant l'.église de l'Ange gardien, l'une des plus humbles de la côte pittoresque de Beau pré, puis devant l'église de Saint Pierre d'Orléans, juchée haut sur les boords escarpés de la plus belle des iles. Deux autres rameurs remplacèrent les premiers. Le chef tenait le gouvernail.
Racette se délecte dans l'espoir d'une belle vengeance, et sa passion pour G-eneviève se réveille plus violente que jamais. Il cherche des yeux la grande maison à pignon rouge, car déjà la flèche du Château Bicher parait en
.1216 LE PÈLSBIN DS SAXNTB ANUS.
arrière de la chaloupe, et .dette BEaison ddk être à une vingtaine d'arpents plos loin que l'église.
— Voyez-Vous, dit^l, là-bas, entre ces déùr grands ormes, une cheminée blanche ? et il montre de la main.
— Oui répondent les voleurs.
— Bien! ce n'est point là!
On se met à rire.
— Mais c'est tout à côté, continue-t*il, et l'on verra le pignon rouge dans une minute.
En effet, une minute ne s'est pas [écoulée que la grande maison blanche à pignons rouges de Lepage, se dessine nettement sur le fond noir des arbres, au pied de ce rocher qui court le long du fleuve avec sa chevelure d'arbres magnifiques sur le côté, et, sur la tête, comme une corbeille de fruits, ses champs féconds.
— Arrêtons-ici ; mouillons ! ordonne le ohef.
Pendant que les bandits, assis ou demicouchés sur les bancs de leur chaloupe, s'amusent à boire et à fumer, jetant de temps à autre une ligne sans appât aux poissons indifférents, pour tromper les curieux qui vou-
draient les espionneri plutôt que les inoffensives carpes rondes, un nuage sambre monte sur la chaîne bleue des Laurentides. Une "brisé fraîche s'élève tout à coup, et fait courir un frisson sur le sein du fleuve. Un léger clapotement commence sous les flancs de la chaloupe.
— Tant mieux si Ton a du vent cette nuit ! dit le maître d'école r il nous sera plus facile de retourner à Québec.
Le nuage monte vite et s'étend sur le ciel, au-dessus du fleuve, comme un immense couvercle noir qui serait tombé du faîte des montagnes. La brise a des accès de fureur, et alors elle soulève l'eau comme une poussière. Bientôt les vagues se creusent et le fleuve devientsemblableàun champ labouré. Comme les blanches fleurs du sarrasin s'agitent au Vent sur les sillons, ainsi s'agitent les panaches des flots en courroux. Le tonnerre gronde, et sou murmure solennel ressemble au bruit deg chars sur un pont élçvé ; et, comme d' autres tonnerres non moins terriblies, les échos du cap Tourmente répèteiijt tour à tour ses sonores grondements. Des éclairs déchirent les lîues eh se tordant coioame des serpents de feu.
128 LB PÈLBBIN D9 6AINT£ ANNE.
— Allons à terre, dit le chef.
— Ou bien sur un des ilets, reprend Chariot.
Les autres sont d'avis qu'il vaut mieux chercher un refuge sur un ilet, que de s'exposer à être vus sur le rivage, et peut-être reconnus.
Mettons-nous à la voile ? demande le char^ latan.
— ^Pourquoi pas ? la chaloupe est sûre.
La chaloupe dansait comme une bacchante prise de vin. Il ne fut pas facile de planter le mât et de dérouler la voile. Cependant après quelques minutes, l'embajcation s'élance rapide et penchée vers i'ilet. La pluie tombe par torrents, et la clameur du fleuve redouble.
— Tonnerre ! dit le chef, raidis l'écoute, Robert, il faut arriver.-
Robert tire de toutes ses forces sur la drisse qu'il attache à l'un des taquets. La voile s'élève, se tend et reçoit le vent de plus près. La chaloupe se précipite comme un coursier sous un coup de fouet. Une bourrasque mugit au même instant.
— Lâche l'écoute ! hurle le chef.
II était trop tard. La voile tendue vient
frapper les ondes : la chaloupe demeure quelques instants sur le flanc, puis peu à peu le mât s'enfonce avec la toile appesantie par Teau ; elle chavire tout-à-fait. Les brigands poussent un cri de rage en se cramponnant à la frêle embarcation.
Sur le bord du rivage, un jeune homme s'était arrêté regardant la chaloupe audacieuse qui ouvrait son aile dçins le vent d'orage. Un canot se trouvait près de lui, à sec sur les galets, et, tout près du canot, un bouquet d'aunes dont les rameaux serrés offraient une légère protection contre la pluie et le vent. Le jeune homme ne voulait pas s'éloigner du canot avant que les imprudents pêcheurs ne fussent' en sûreté, car il prenait pour des pêcheurs attardés lés cinq brigands. Il se blottit sous la taie d'aunes. Il était là grelottant depuis quelques minutes quand la chaloupe tournoya comme un oiseau que le plomb à blessé dans les ailes. N'écoutant que son courage, et confiant dans sou habileté à manier l'aviron, il pousse le canot sur la vague êcumeuse et saute dedans. La mer montait et le vent soufflait du nord. Il n'éprouve pas de difficultés à s'éloigner de
la rive. Il rame avec force, tenant toujours
10 canot vent arrière. Cependant les vagues .Secouent leurs aigrettes d'écume dans le frêle esquif, et deviennent de plus en plus terribles à mesure que le fleuve est plus profond. Le dévoué garçon regarde les cinq malheureux cramponnés à la quille de la chaloupe, et se dirige sur eux. Il se recommande à Dieu et à Sainte^ Anne, comprenant bien le danger sérieux auquel il s'expose volontiers.
11 est consolant de savoir que l'amour de Dieu compte encore plus de dévouements que l'amour de l'or, et que la charité fait plus de martyrs que Tégoïsme.
Le vent jeta les naufragés sur l'ilet qu'ils désiraient atteindre. Alors le jeune homme fut tenté de virer ; mais il craignit de verser en présentant au vent et aux flots le côté de son canot sans défense. Il continua de fuir devant la tempête : Ce fut son salut. Il atterrit à l'autre extrémité de l'ilet. L'orage commençait à perdre de sa fureur. Une barre lumineuse ceignit, comme une auréole, le front des montagnes ; la pluie cessa peu à peu, et le tonnerre lointain laissa dormir les échos du Cap Tourmente.
LBI PÂIiBRIN DE SAINTE ANNE. 131
Le soir est venu, le jeune homme est tout trempé. Il tire son canot à sec, et se met à marcher pour ne pas refroidir, car Tair est froid. Il se dirige vers Tautre bout de l'ilet, curieux de connaître les malheureux pour lesquels il à risqué sa vie. Il marche pendant une vingtaine de minutes, tantôt sur les bords rocailleux, tantôt sous les broussailles humides. Les ombres descendent vite sur le fleuve. Il est tenté de rebrousser chemin, afin de repasser la rivière avant la nuit II s'arrête. Le fleuve encore tourmenté, se plaint et brise sur les récifs et les rivages. 11 croit distinguer un rire d'homme aU milieu de ces plaintes immenses. Il avance davantage. Le même rire infernal jailli* coffime un éclair dans le nuage. Il marche encore. Alors des voix distinctes arriveut à sepOTeilles.. , Iléoaute: ;
—Par tous lès dtàbleis ! disait une voix, nous' l'avons échappé belle! Où serions-nous maintenant?
— Arec les poissons ! r
—Chez le diable \ ' ' '
— -tJn peu plus tôt du un peu plus tard,, cela importé peu, répondait une autre voix.
La chaloupe allait si vite, reprit la première voix, que je n'ai pas eu le temps de penser à la Vjonne Sainte Anne !
-^•Si nous avions fait nn vœu, les geiîs diraient que c'est le vœu qui nous a sauvés.
— C'est bon p#ur le muet de faire des vœux ï
Le jeune homme, surpris, redoubla d'attention.
— La chaloupe est-elle en ordre maintenant ? — Prête à vous recevoir, chef.
— Les rames sont restées dedans ?
— C'est une chance : naufrage complet : pas une perte de vie, pas une rame de moins !
•—Non, mais la bouteille de rum est allée au fond.
— Vaudrait mieux avoir i>erdn les deux rames. Les carpes vont faiijp UAe fête !
— ïu ne dis rien, Baeette ? penses-tu à Q-eneviève ?
— Je gèle !
— Tu te réchaufferas tantôt.
— Es-tu toujours décidé à enlever l'enfant ?
— Varenne d'un nom ! Est-on venu ici rien
Lt P^ffftHf M 'iSAmi^ii AMNB. 1:33
que pour le plaisir de prendre un bain froid ? 11 faut se dédommager pleinement des misères que Ton endure.
— Avez-vous vu ce fou qui se promenait en canot?
—Je me demande pourquoi il s'exposait ainsi.
— Pour venir à notre secours, peut-être.
— Mais il est passé tout droit, et son canot est disparu derrière la pointe. Il me semble qu'il serait venu aborder près de nous si notre iutbrtnne l'eut touché.
— Nous pourrons traverser bientpt, la mer se calme.
— Sommes-nous loin de la maison à pignons rouges, Racette ?
— Environ trois quarts de lieu, chef.
-r-L'un de nous iia demander l'hospitalité, puis quand les genn de la maison seront endormis, il ouvrira la porte aux autres, c'est entendu. •
Ainsi causaient les cinq brigands.
Le jeune homme, terrifié dç ce qu'il vient d'enteiràrB, rega^n« son canot.
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