JE TE VENGERAI
L'ex-élève, assis sur le bord du petit bateau passager, qui emmenait au marché les habitants de Deschambault, cherchait, d'un œil avide, parmi les vieilles maisons de pierre de la rue Champlain, le toit de fer blanc jauni de La Colombe victorieuse. Il l'aperçut quand le bateau vira pour entrer dans la place, et il sentit sou cœur tressaillir. Tout ce qui se rattache à ce que l'on aime nous devient cher. Il débarqua le premier, et se dirigea vers le seuil où l'attendait sans doute, dans l'impatience, sa jeune bien-aimée. A mesure qu'il
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approckait, son cœtir battait plus fort, etTémotion serrait sa poitrine. Il passa sur 1« trottoir de l'autre côté de la rue, pour voir d'avance si la blonde fille ne seradt pas assise rêveose dans la fenêtre. Tout à coup il s'arrêta et ia surprise fit pâlir son visage rougeaud. Les oo»ttevents étaient fermés.
—Qu'est-ce qtte oela Tetit dire ? se demandat-il... qu'est-ce que cela veut dire ?...Pourtatït, renseigne est encore lau-^diesâtts de lapo^rta !
Vu trouble singulier s'empare de ses esprits. Il se rend au seuil et frappe. Personne ne répond. Il frappe de nouveau et plus fort, mais en vain. Il regarde les passants qui chuchottent d'un air sarcastiq'ue ; il regarde l'auberge de lOîseau de proie, et voit dans les carreaux de la fenêtre, la face hideuse de la mère La- 'botirique qui rit d'un air moqueur. Il perd son sang froid et sa présence d'esprit ; il a honte comme s'il se rendait coupable d'une action mauvaise. La bonne femme Labourique ouvre sa porte.
— Parties les colombes ! s'écrie-t-elle de sa voix éraillée, parties sans laisser leur adresse ! C'est mauvais signe, cela, mon garçon.
L'Ex-élève, rendu à lui par ces paroles de rhotelière voisine, traversa la rue.
— Entrez ! lui dit la vieille femme, entrez, monsieur Paul : la mère Labourique nVst pas rancunière. Vous venez ici parce que vous ne pouvez pas entrer là, n'importe ! Elle vous recevra encore comme autrefois.
— Où sont-elles allées? le savez- voue? demande Tex-élève.
— Sainte Barbe! si je le sayais, je vous le
•dirais de suite Je connais trop bien les
tourments amoureux de la jeunesse ! j'ai été jeune un jour. ..et, ce n'est pas pour me vanter, mais je n'étais pas laide... j'avais de la vogue...
f ai fait faire des folies à plus d'un galant, et
ma foi! j'avoue que j'ai aimé jusqu'à l'adoration; mais j'étais difficile ; je choisissais la fleur d'entre les fleurs... je ne m'amusais pas au premier venu...et puis je n'étais pas obligée de me cacher ou de disparaître d'une façon mystérieuse, dû soir au lendemain, et ma Louise, je l'espère ne sera jamais dans la triste nécessité de disparaître ainsi.
—Maison dirait, la mère, que vous connaissez quelque chose de repréhensible dans la conduite de l'hôtelière de La Colombe ou de sa fille.
— Je ne dis pas cela, je no venx pas médire, la médisance n'est pas mon défaut Que chacun s'arrange comme il l'entendra, cela ne me regarde en rien. Tout de même, il y a du louche dans la manière d'agir de ces deux femmes, et je donnerais mon cou à couper que le propriétaire en est quitte pour ses frais.
— C'est plus que vous ne pouvez dire.
— Expliquez donc ça, vous ?
— Je ne fais pas de suppositions injurieuses ou vaines ; je n'explique rien, mais avant de juger je me renseigne et j'attends.
Il prit son chapeau et se disposa à sortir, la vieille et méchante hôtelière ajouta avec un sourire malicieux :
— Si vous les cherchez, vous ne ferez peutêtre pas mal de monter au coin flambant
L'Ex-élève perdit patience. Rien d'impla* cable comme un amoureux.
— Taisez- vous, vieille méchante ! hurla-t-il, et il sortit.
Mille pensées diverses assaillent sa pauvre tête. Il a peur d'apprendre quelque fâcheuse nouvelle au sujet de la mère de sa bien-aimée ; il a peur de ne plus retrouver, naïve et can-
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dide ooraïae il Ta quittée, la douce Emmélie. Il s'efforce de repousser ces doutes cruels dont il fait uta crime aux autres, et malgré lui, ils reviennent sans cesse. Il dé.sire savoir ce que sont devenues les deux femmes: il aime mieux connaître la vérité quelle qu'elle puisse être, que demeurer dans une incertitude aussi amère. Il accoste tout le monde, surtout les gamins, qui voient tout ce qui se passe, entendent tout ce qui se dit. L'un de ces derniers, qui joue à la marraine sur le trottoir où il a tracé, avec de la craie, des carrés et des triangles, lui dit que l'aubergiste de La Cotombe a déménagé, la semaine précédente, et s'est embarquée à bord d'un petit bateau. L'ex-élève se rend à la Place, interroge les capitaines des berges, et n'a pas de peine à savoir que son Emmélie demeure maintenant à Lotbinière. Personne cependant ne peut lui expliquer le motif du brusque départ de l'hôtelière, ni la raison de $a retraite à la campagne. Il monte à Lotbinière. Une jeune filli^qm revient du champ lui montre, du doigt, J3 maison' des étrangère». Il craint d'y arriver. Il marche à pas knts, les yeux topjouis fixés s«ir cette, petite Do^is coquette maison. Il vou*
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dràit apercevoir dehors, Emmélie ou sa mère et les saluer de loin. Il ne voit personne. 11 ^ttend une minute sur le perrx)^n avant de frapper. Un silence profond régnait à Tintérieur. 11 frappe ; on lui dit d'eu trer. A aa vue Emmélie qui se berce en cousant, devant une fenêtre, laisse tomber son ouvrage, et devient d'une pâleur livide. Elle ne peut se lever, ni parler. La mère salue d'un air triste, mais avec aflabilité. L'ex-élève, dans l'embarras, balbutie quelques mots :
— Je ne vous «croyais pas ici, mais encore à Québec.
—Québec ! répond la femme, je voudrais n'y être jamais allée !
— Comment? Pourquoi donc? demande l'exélève visiblement anxieux.
Epimélie 9e lève d'un brusque mouvement, porte. soa moiicJtioir a ses yeux et s'enfuie dans une autre chambre. Des laroisea roulent dow le^ paupières de la mère.
-^Moîi Dieu ! dit l'ex-élève, je le vois. Emmélie ne m'aime ]^ws !...Et moi qui venais avec tant 4'^poi? et dejme lui ji»r^r qoe j^ l'aimerai tpqjOUrs !
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Un sanglot, parti de la chambre voisine, répondit à ce cri d'amour du fidèle garçon.
— Ecoutez, répond la mère, et dites, si vous* l'osez, qu'elle ne vous aime plus !
— Pourquoi me fuit elle ?
Une pensée douloureuse traversa le cerveau de l'ex-élève. Il eut un soupçon horrible, il devint blême, et ses yeux étonnés interrogèrent la mère de son amie. La femme comprit ce qui se passait dans TPime de Paul Hamel et elle se hâta d'ajouter :
— Emraélie n'est pas coupal^le, non ! Dieu le sait qu'elle n'est pas coupable ! ...
— Mais de quel crime l'accuse-t'On?... Je n'ai entendu parler de rien.
— On ne l'accuse pas; on ne peut pas l'accuser ; c'est l'innocence même ! Elle serait morte plutôt ! Oui ! nous serions mortes toutes deux, plutôt que de céder devant les menaces de ces misérables !,..
Et elle se mit à pleurer. L'ex-élève s'assit et, se cachant le visage dans ses mains, attendit que cet excès de douleur fut passé. Dans la chambre voisine, Emmélie sanglote toujours et ses soupirs arrivent aux oreilles de son
ami, comme de temps en temps arrivent, à une fenêtre grillée, les soupirs de la^brise.
— Je ne partirai pas, répond enfin Tex-élève, sans connaître la cause de votre peine.
— Mon Dieu ! si vous saviez ?...
— Vous me mettez à la torture ! parlez ! Madame, je vous en prie !
. — Les monstres! ils étaient deux !.. ..nous
étions sans défiance, un soir
— L'ei-élève se dresse : le feu roulait dans ses orbites, ses poings se crispaient ;
— Qui ? où sont-ils ?
Et la femme continua.
— Ils nous auraient tuées Emmélie a
voulu se jeter par la fenêtre Ils l'ont saisie,
ils l'ont écrasée sur le plancher deux hommes
sont plus forts qae deux femmes deux
hommes armés !
L'Ex-élève bondissait de surprise et de colère.
— Où sont-ils ? leurs noms ? dites ! parlez ! que je les tue comme des vers de terre, les monstres ! les maudits !
— 11 ne faut pas, cependant, les confondre dans la même réprobation, car l'un se serait
laissé toucher par lès pleurs de rinnocence..^ et il nous aurait sauvées après avoir voula nous perdre, si l'autre ne l'eut poussé au mal. Leurs noms, je ne les sais point. Il y avait un un vieillard et un jeune homme. Celui-ci est grand et maigre. Il porté un sobriquet, car j'ai entendu ses ami» l'appeler Picoanoc
— Picounoc ! répète l'ex-élèVe, Picounoc ! estce possible ? Oh ! il en est bien capable
— C'est lui voulait écouter les supplications de mia fille, comme je vidn« de vous le dire.
—Et personne n'étaft là pour votis défendre ?
— Nous avons crié. Des pas ont retenti sur le trottoir, des coups otit été frappés dahs la
porte. mais nous ti'avons rien vu. Les
scélérats ont eu peur et se sont enfuis C'est
le bon Dieu sans doute qui nous a prises en pitié et nous a protégées.
Cette déclaration rend le calme a l'ex-élève en le délivrant d'un outrageant soupçon. Il entre dans la chambre où s'est réfugiée la jeune fille ; il l'aperçoit à genoux, la face sur le lit:
— Emmélie, dit*il, Emmélie, je t'aime!......
Vrai comme il y a un crucifix sur le mur, je
L£ PÈLEBIN DE fiAlNTE ANNE. 161
f aimerai toujours Emmélie, tu seras ma
femme! veux-tu? le veux-tu?
La bloude enfaut, toute en larmes, les cheveux comme un voile de pudeur sur ses épaules, se relève et tombe dans les bras du »obie^ garçon qui la serre contre sa poitrine dans une étreinte d'une infinie douceur.