UNE RAME QUI NE FOUETTE PAS L EAU
Lepage se leva de bonne heure et fit sa prière du matin, à genoux près de son lit. Jamais travaux assez pressants ne lui faisaient omettre ce pieux devoir. Ceux qui n'avaient pas le temps de prier, n'arrivaient souvent au champ qu'après lui, ne supportaient pas aussi bien les contretemps, et ne se trouvaient nullement plus riches, à l'automne. Il marcha légèrement sur le plancher sans tapis, afin de n'éveiller personne, et sortit pour aller couper, il fut surpris de trouver la porte débarrée. Il pensa qu'il avait oubMé de mettre le loquet.
En allant à Toni^age, il offrait à Dieu sa journée, et regardait avec admiration les merveilles de la nature qui publient sans cesse la puissance et la bonté de l'éternel Créateur.
Geneviève était matineuse. Madame Lepage fut surprise de ne point l'entendre balayer, et de ne point la voir préparer, au feu de Tâtre, le déjeuner frugal. Elle supposa que la présence du muet dans la maison Tavait empêchée de doAair, et qu'elle n'avait cédé au sommeil que le matin, alors qu'avec les ténèbres s'envolent les craintes vagues et les folles terreurs. Cependant comme le soleil montait et que le calme le plus profond régnait toujours dans toutes les parties de la maison, d'ordinaire à cette heure pleine de mouveiment et de vie, Madame Lepage entra dans la chambre de Geneviève. Elle recula d'épouvante en poussant un cri. Geneviève la regardait avec ses grands yeux secs et vitreux. Ses cheveux dénoués et mêlés couvraient une partie du traversin de plume. Son oreiller était tombé à terre. Les mains et les pieds de la malheureuse fille, étroitement liés aux poteaux du lit par des couiproies de cuir, paraissaient enflés et couverts de taches bleues. Un épais
bandeau pressait, comme un cercle, sa bouche muette. La place de la petite Marie-Louise était vide.
Madame Lepage sortit dehors en criant. Les voisins Tentendirent : ils accoururent. Lepage se redressant pour aller déposer ses poignées de grain, regarda du côté de la maison et vit les gens qui couraient en se dirigeant tous au même endroit. IJ se douta qu'il y avait quelque chose d'étrange, planta sa faucille sur un pfquet de cèdre et partit.
Les voisins entrèrent, défirent les liens qui enchaînaient Greneviève, enlevèrent son bandeau de linge et lui rendirent la liberté. Elle éclata de rire.
— Mon Dieu ! s écria Madame Lepage, que
signifie cela? G-eneviève, savez- vous qui
vous a maltraitée ainsi ?
G-eneviève se mit à rire de nouveau, de ce rire hébété qui rend effrayante la figure des idiots. Tous les gens la regardaient avec stupeur, et elle fixait sur chacun tour à tour ses ■yeux égarés.
— Elle est folle ! s'écrie-t-on.
—Marie-Louise! où est Marie-Louise ? demande Madàine Lepage.
A ce nom Tinfortunée Geneviève se dresse brusquement, et cherche dans le lit, à la place encore chaude de Tenfant. Elle soulève les couvertures, jette l'oreiller et le traversin à terre, dérange le lit de plume et la paillasse, regarde sous la couchette, et se relève, pâle,
lugubre, terrible à voir Les gens ont peur
et se reculent.
— Marie- Louise ! crie la pauvre folie, Marie- Louise !
Elle cherche de nouveau dans le lit en désordre.
— Vous l'avez cachée, dit-elle, rendez-moi
la! Sa mère me Ta confiée Sa mère qui est
avec le bon Uieu Je n'irai jamais avec le
bon Dieu, moi, car le maître d'école a souillé mou âme, et rien de souillé n'entre dans le
royaume des cieux ! .Marie-Louise! crie-t-
elle encore.
Elle sort. On veut lui faire revêtir sa robe.
— Pourquoi ? rien ne peut cacher ma honte Il n'y a pas de voile assez épais Rendez-moi la petite, je vous en prie ! J'ai promis
à sa mère de la sauver, et de la mettre au pied de la croix sur la côte de sable
— Pauvre fille ! murmurent les voisins.
Lepage entre : Qu'y a-t-il donc, dit-il avec
émoi.
—Alors Madame Lepage fond en larmes.
Les voisins racontent ce qu'ils viennent de voir. Lepage court à la chambre de son hôte, le dernier venu. La chambre est déserte. Il monte au grenier: personne! — Ils s'étaient entendus pour nous tromper ! C'étaient deux brigands ! deux compères ! s'écrie-til ea i'erniant les poings.
Cuis il raconte commeïit il a hébergé les misérables qui lui demandèrent un refuge pour la nuit.
Cependant G-eneviève sort, dans son costume léger, appelant toujours l'enfant perdue. Elle s'arrête devant un orme magnifique qui tend ses bras au-dessus du toit
— L'as-tu vue? lui dit-elle la cachL^s-tu
dans ton feuillage ? Tu es grand, toi, tu vois de loin ; n'aperçois-tu pas le ravisseur quelque part?
Elle secoue la tête et s'avance plus loin, parlant toujours, et demandant la petite Marie- Louise à tous le& objets que rencontrent ses
yeux égarés. Lepage essaie de la faire entrer : " elle se fâche. Pour la rendre docile, il s'avise de lui ordonner de s'habiller promptement, pendant qu'il allait atteler le cheval, afin de courir après le ravisseur et sa victime.
Les brigands, sortis de la maison de Lepage sans faire de bruit et sans éveiller les habitants, se rendirent en courant sur la grève voisine. Le charlatan tenait serrée dans ses bras nerveux, la petite Marie- Louise qui tremblait de peur et de froid dans son primitif'^ vêtement de toile. Elle aussi était bâillonnée. La mer était basse et la chaloupe ne flott&it plus au large, mais se confondait avec les roches de la batture. Le charlatan déposa l'enfant à terre près de lui, sur les galets. Elle ressentit aux pieds une douleur aiguë, voulut crier, mais sa voix mourut sous l'étoflfe de l'implacable bandeau. Deux des brigands «cherchèrent la chaloupe. La nuit était obscure et le rivage, semé d'énormes cailloux. Ils cherchèrent longtemps. Le charlatan tenait les deux mains de la petite pour qu'elle ne put enlever le bâillon qui l'empêchait de crier. On entendait les frissons courir sur ses membres délicats. L'un des deux qui cherchaient l'em-
barcation dit tout à coup, d'une voix qu'il
s'efforçait dévoiler : Ici ! venez ! elle est
échouée.
Ceux qui attendaient au rivage partirent, se dirigeant sur la voix qu'ils venaient d'ouïr. Le charlatan fit marcher l'enfant sur les gravais et dans les flaques d'eau. On en- , tendait les sanglots étouffes de la petite, mais l'on ne pouvait voir, dans l'obscurité, les larmes abondantes qui coulaient de ses yeux
Tous cinq se trouvèrent réunis auprès de la chaloupe. Ils se serrèrent la main en signe de plaisir et de félicitations.
— Le succès a dépassé mes espérances, dit le maître d'école.
—Comment avez-vous trouvé votre ancienne maîtresse ? demanda le chef.
— Je vous jure qu'elle n'a point son égale à
Québec ! je voudrais bien la reconquérir,
comme disent les chevaliers. .
— M'est avis, dit Chariot, que nous ferions mieux de pousser la chaloupe à Peau que de perdre notre teiûps ici quand nous serons au largo nous ferons la causerie.
— C'est jaste, répondirent les autres : à la chaloupe ! au large !
L'enfant fut embarquée et les cinq brigands mettant l'embarcation sur sa quille, la poussèrent, en levant, vers les flots qui déferlaient à quelque distance.
— La brise est bonne, dit le chef, en mettant les pieds dans l'eau, le montant va prendre, et nous serons à Québec de bonne heure.
— m nous n'avons pas la chance d'arriver cette nuit, nous resterons au bout de l'ile jusqu'à la nuit prochaine, répliqua le charlatan.
Les vagues commencèrent à soulever la chaloupe et les hommes trouvaient qu'elle devenait de moins en moins lourde. Enfin, elle bondit, comme un coursier qui se cambre, et les cinq brigands sautèrent dedans.
--•Les rames ! la voile ! commande le chef.
— Les rames ! la voile ! répètent les bandits où sont elles?
—On regÉ«"d/5 mi les biftAC«, on regarde daiLs le fond de 1» chaloupé : point de rames ! point de voile !
LK SÈLSRIM/ DS SAiNTR AJS^1&, 169
~Voïfâ qui est drôle ! dit le chef étonné. Les brigands ne riaient plus.
— Vous ne les avez pas fourrées sous les bancs ?
—Oui, répond Chariot.
— Les vagues les auront jetées en dehors, observe le charlatan, on va les trouver ici tout près.
— ^Je les avais bien attachées, affirme Robert : c'i^st un tour que Ton nous a joué
— Un tour? tu badines? nous sommes arrivés de nuit, il faisait noir, et personne ne nous a vus.
Les âatâ avaient rejeté la chaloupe au rivage et la secouaient rudement de côté et d'autre.
-'Débarquez et cheiîcluez ! ordonne le chef !
Les brigands se dispersent, cherchant, inquiets et craintifs, les i^me» perdues. Le chef reste près de l'enfant captive.
Ils rôdère&t longtemps ai% boird du: fleuve, panoiJes roahesetke ajoutes, reculant du pied les morceaux de bois inutiles venus avec le rappoart. Ils* ner. tioayèpaat ni les x^^mes, ni la voile.
— Si c'était le muet? repartit tout-à-conp Chariot.
- - Le muet ?
— Oui le m.uet ; il était, par un singulier hasard, chez Lepage cette nuit.
— Et tu ne nous Tas pas dit ?
— En ai-je eu le temps ? Au reste, pourquoi ? Monsieur Lepage qui le croit évadé de la prison et qui ne sait pas son innocence, l'avait enfermé dans une petite chambre, au grenier.
— Damnation ! crie Robert, tu sais que nous avons juré de le tuer?
— Et nous le tuerons ! répond, d'un ton imperturbable, le cruel Chariot. Seulement, il taut être prudent, et ne pas danser plus vite que le violon. A chacun son tour, aujourd'hui l'entant, demain le muet.
— Mais qu'allez-vous faire ? qu'allons-nous devenir ?
— Si c'est un tour du muet, observe le charlatan, il doit avoir caché les rames à terre quelque part dans les aunes. Voyons partout. Si nous ne les trouvons pas nous n'aurons plus qu'à remonter à pied.
LE PÈLJ&BIN D£ SAINTS ANNS. 171
Disaat cela, le docteur à la barbe rouge s'approche de la taie d'aunes qui parait comme un bouquet noir sur la rive couverte d'ombre. A peine a-t-il écarté Jes premières branches, que son pied s'embarrasse dans quelque chose d'humide et de mou comme le linge que la blanchisseuse tire de la cuve. Il se penche^ tâte de la main. TDn éclair de joie illumine sa fece Touge et ses yeux brillent comme des topazes dans l'obscurité.
— Ici ! ici ! j.e les ai !... .dit-il à ses compagnons,
je
Il n'achève pas. Comme le bras d'un géant qui se lève terrible et brise tout ce qu'il rencontre dans sa chute, une rame s'est lavée soudain, noire dans la nuit sombre, et s'est abattue sur les reins du malheureux vendeur de sirop. Un cri terrible fit retentir la rive et le fleuve, lies brigands qui accourent s'arrêtent effrayés.
— Qu'y a-t-il ? Les as-tu ? Que fais-tu ?
demandent plusieurs voix.
— Allons voir ! dit l'un des bandits : nous sommes assez pour nous défendre.
Ils s'approchent du bouquet d'aunes. Charlot marche le premier. Plus ils approchent
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et plus ils marchent lentement. Ils entendent mn bruit léger dans le feaillag^e et appellent leur compagnon. Une même pensée vient à leur esprit : Il a. été tné. .... Alors ils s'arrêtent. Le chef arrifo près d'eux.
— Que faites- vous ? quel est ce cri que j'ai entendu ?
— C'est le docteur ! il est mort, oroyons^aous ; Nous sommes découverts.
Uod sueur froide inonde le vtjsâge da brigand. Il s'approche de Chariot et lui confie quelque chose. Chariot s'éloigae de Bnite. Ijn instant après, le chef crie : Sauvons-nous !
L'un des brigands passe trop près d^s aunes, la rame lui fouette l'épaule ; mais il ne tombe point ; il s'enfuit en criant de rage et de douleur. C'était le maître d'école. Alors une forme puissante et sombre, que les ténèbres faisaient paraître plus grande et plus terrible encore qu'elle n'était réellement, s'élaacc à la poursuite des bandits.
LIE PàLSKlN OB SAINT£ ANNE. liTS
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