PAS DOUX
Les habitants qui étaient venus fumer une jyipechez Ass^elin, se rétirèrent de bonne henre. Bans les champs on n'attend pas minuit pour se coucher, nî mi'di pour se lever. Le travail éomM^hdé d'êtfe iïïtitinthxx ^ là latigtiie invité
LE rtLSRIN Bl SAINTE ANUS. 295
an xepos. Âsselin ^allra dans sa chftmbre. Sa fismme dormait. l>u moins il la crat eildormie. Le visage caché dans le davet de son oreiller, elle songeiiit. Elle avait raison d« songer. £^e étâirt assaillie de mille pensées dive^^ses» de mille craintes amère^. L'assassinat de Tor^ plielin qui, tout à l'heure^ lili (semblait chose facile et sida pie; n'avait pas réuèsi : plus que oela^ les meurtriers expiraient, probablement victime de leur propre 'og^aliiee. Oe tour imprévu «lu Destin q«i n'est pas souvent aveugle» la jetait dans un abattement profond- 14 lui .semblait maintenant que les soupçons les plus odieux allaient planer àur sa tête, Comme une volée d'oiseaux de mauvais augure. Elle devinait bien qu'ils étaient ensevelis sous les décombres, car son frère ne revenait point- Elle cherchait à s'étourdir par la pensée que vivants encore, ils pouvaient être tirés des débris de la cave et sauvés. Les voisins s-étaient informés du maître d'école qu'ils ne voyaient pas chez son beau-frère. Madame Eusèbe avait expliqué l'absence de son frère par un mensoa^gô fort bien paré des couleurs de la vérité. Oepyendant ce metisonge catisait rafâinte^nanl son désespoir, non pas patoe qu'il
296 Lï PÊtEBIN DE SàINÏ£ AKNB.
était une ofiënse envers Dieu,, mais parce qu'il menaçait de la compromettre. Elle s'accusait de manque de jugement, d'imprud;ence, de sottise et d'aveuglement. Il eut été si simple de répondre qu'elle ne savait pas ce qu'il était devenu. Elle n'était nullement tenue de le savoir. Au lieu de cela, la sotte avait dit qu'il était allé au Platon, marchander la terre de Thomas Hamel. Et maintenant si Ton trouvait le cadavre de Racette enterré soùs les décombres de la cave avec celui de l'étranger» comment réussirait*elle à convaincre les gens qu'elle ne connaissait rien des projets infâmes des deux assassins ?
Asselin s'endormit. Rarement il s'éveillait avant l'aube. Son sommeil était profond comme la léthargie. Pour le chasser de ses paupières, il fallait un vacarme d'enfer. Madame Asselin se lève doucement, car on craint toujours d'être vu quand on fait une action qui doit être secrète Elle revêt ssl jupe et son mantelet, chausse ses bottines, met son chapeau de paille et, munie d'une pioche, elle s'éloigne de la maison. Vingt minutes après «lie arrive au caveau, dans le haut du champ. Elle est tentée de s'enrevenir, car elle a peur
; ;ns les ombres de la nuit,
> li. ux morts. Elle frémit, se»
a verts croient voir toutes sortes
•îi aies d anser sur la cave écroulée.
j- une plainte longue et sourde sort
n,. )res. Elle s'approche et prête To-
avoc attention. Une seconde plainte
-Eist-ce toi, José ? dit la femme épouvantée ; -tu mort?
Une voix souterraine murmure: Non... ^dé* pèche-toi
Assurément il n'est pas mort, mais il ne vivrait pas longtemps dans son étroit tombeau. Couché le long des pièces qui formaient le côté de la cave, il eut échappé sain et sauf sans le morceau de bois qui lui écrasa le pied. II est enfermé comme dans un étui, peut à peine faire un mouvement, et mourrait asphyxié sans le faible courant d'air que laisse passer une fente imperceptible. Il a, lui aussi, des terreurs indicibles et des emportements de damnés. Il invoque le ciel et Tenler, prie et blas]>héme, sans pouvoir rompre l'enveloppe de plomb qui le ceinture. Parfois la douleur qu'il ressent au pied lui fait perdre connaissance, et un
moment après une douleur plus aisçue le réveille encore. 11 entend la voix qui vient du <lehors et les coups delà pioche qui s'enfonce <lans la terre et les pièces de bois pourri. Il ressent une joie immense. L'insensé ! il ne songe pas à la honte, au détshonneur, an châtiment qui suivront sa délivrance. L'horretir de la mort est tellement naturelle que, pour vivre un joat de pluis, Y&n échangerait la mort calme et sans douleur d'aujourd'hui contre le maartyre de^dempdn. Une laiabaurd^ £ftit baisser la masse de terre, et le maître d'école pousse un gémissement prolongé ! Lé^ terre pèse sur lui comme sur un tombeau. Il ser^t sa poitrine se briser contre le sol; et il ne peut plus remuer. Sa main droite reste libre et s'agite comme un tronçon de serpent. Madame Eusèbe introduit le bras dans l'ouverture que l'instrument vient de pratiquer en dérangeant la pièce. Elle sent lane main vigoureuse saisir la sienne, et frémit de terreur.
—José ! répète-t-eile» laisse moi ! je vais te «auver.
La main qui la tient ne se desserre point ; c'est la pcHgnis énergique doi noralheciceas: qui
Ll BÈLIRIN Bft 8AIIITS ANNI. 299
— Laisse-moi donc l dit-elle encore.
Et elle s'efforce de se débarrasser de Véfreinte horrible du mourant.... ..Les doigts du
meurtrier, fermés comme des mâchoires de tenailles, s'enfoncent de plus en plus dans la main potelée de la femme.
— Je ne pourrai pas enlever la terre qui te couvre, repart-elle., et tu seras trouvé demain
matin par les hommos qui vont venir!
Laisse* moi ! Laisse-moi donc! José! .je *
t'en prie! pourquoi fais-tu cela? Je suis
venue pour te sauver ! le suis venue toute
seule, en pleine nuit Il fait noir ! Eusèbe
dort laissr-moi travailler avant le matin !. ...
La main crispée la serre toujours.
— Tu ne m'aimes donc point, mon frère ?
Ah ! comme tu as le cœur dur! Moi je me
sacritie pour ioi ! Laisse-moi donc aller,
hein? mon petit! mon cher? Je suis ta
sœur, tu sais? ta petite Caroline que tu
aimais tant !.«<.. .Desserre les doigts un peu,
rien qu'un peu ! Pourquoi me fais-tu mal ?
Veux tu me faire mourir de peur? Tu
n'es pas méchant ! tune m'en veux point
Je te donnerai de l'argent oui, tant
que tu en voudras,....»
2i)0 LE PÈLERIN 1)S SAINTE ANNE.
La main du moribond ne s'ouvre point, car il pense, dans son trouble inexprimable : Si la pioche donne encore un coup, je rais être tout à fait écrasé.
Il ne peut parler, et râle comme un asthmatique après une course. Madame Eusèbe fait de nouveaux efforts pour se soustraire à cette main formidable. Elle donne des secousses violentes, elle s'arc-boute sur les débris de la cave. Peine inutile, vaines tentatives; elle est enchaînée là, comme^une embarcation par une ancre. Elle s'irrite.
—Laisse-moi ou je dirai tout ! s'écrie-t-elle,
je te trahirai ! .je ferai connaître tes projets
infâmes! Entends-tu? laisse-moi! ou je te ferai monter sur Téchaf^ud ! .... . Canaille!
canaille! me laisseras-tu? Ah! si j'avais
«u ! Pour l'amour de Dieu, José, laissemoi donc aller! Tiens ! je t'en conjure
à deux genoux ! Pardonne-moi ce moment
de colère Vite! laisse! il va faire jour
bientôt!
La main implacable ne s'ouvre point.
— Il est mort! pense-t-elle,. c'est la main
d'un mort qui ma saisie !
Alors elle a une frayeur mortelle. Son esprit surrexcité lui fait souffrir mille tortures imaginaires. Elle éprouve une sensation de froid, et elle croit que c'est une couleuvre qui s'entortille autour de son bras : Sa langue fourchue va me piquer, pense-t-elle.. elle me pique ah !
Un moment après elle se figure qu'une araignée écœurranteet noire se promène sur sa main ; elle sent le chatouillement de ses pattes velues; elle voit bien que le repoussant insecte traîne les lambeaux de sa toile brisée ; elle s'attend qu'il va la mordre, et cela lui cause des frissons d'horreur. Elle pense mourirlà, fatalement attachée à son complice, sur les débris du caveau.
Personne ne saura jamais quelles angoisses elle endura pendant cette nuit de crimes et de <)hâtiments. Quand l'aurore laissa tomber sur les préfi jaunis son éclat serein, quané le soleil parut au-dessus des bois grisâtres, elle était encore enchaînée par la main impitoyable de 4son frère.
Assclin se réveilla vers l'heure accoutumée. La grande horloge nta quatre coups, et le
302 LB PÈLERIN DK BAINTK ANnB.^
timbre clair résonna gainxent dans toute la demeurç encore silencieuse. Il fut surpris de ne pas trouver sa femme à ses côtés. 11 le fut bien plus encore de ne pas la trouver dans la maison. Il appela. Personne ne répondit. Elle n'était ni à la laiterie, ni au hangard, ni à rétable
—Voilà qui est singulier ! pensa-t-il, où, peut elle être? qu'est-ce que cela signifie ?
Il réveilla Joseph le pèlerin.
—Sais-tu ce qu'est devenue ta tante? c'est curieux ! je ne la vois point
—Matante? fit l'orphelin tout étonné. Et il se prit à réfléchir. Je ne le sai^ point
continua-t-il après un moment Elle est
peut-être Il n'acheva pas.
— Où î demanda l'oncle en peine.
— Pent-être à la cave aux patates.
— A la^cave aux patates, pourquoi ? la
nuit tu rêves!
Et il sortit fort etdbarrassé, et Tair bien inquiet. Le pèlerin se leva. Pendant la nuit il avait songé aux conti adictions de son oncle et d sa tante, au sujet de la cave, et l'événe-
LB PÈLBRIN OK 8AISTE ANNK. 303
ment démontrait que sa tante n'avait pas dit la vérité. Dans quel but? Il avait assez souffert autrefois de la mauvaise humeur de sa tante ; sa petite sœur avait révélé suffisamment, dans son innocente conversation, les intentions criminelles de cette femme à son égard, pour qu'il ne fut pas longtemps à le deviner. 11 éprouva un douloureux serrement de cœur: Le maître d'école, pensa-t il, serait-il donc pour quelque chose dans cette affaire? Pourquoi est-il ici, avec nous, quand il devrait éviter nos regards et nos reproches ? Le danger n'est-il pas encore disparu? Sommes-nous toujcMirs entourés d'ennemis traîtres autant que lâches... Il fit sa prière du matin et sortit.
Asselin revenait du voisinage. Personne n'avait eu connaissance de sa femme.
— Allons à la cave, dit le pèlerin.
— Allons-y.
Assehn marchait à regret. Il redoutait un malheur. Plusieurs des voisins se joignirent à eux, curieux de voir cette tombe du ruisseau que la folle avait signalée dans ses discours étranga&
Le soleil se levait. A quelque distance do
la cave, les hommes virent une ombre s'àg!ter auprès des décombres.
— Il y a quelqu'un, dit l'un des voisins.
Eusèbe était muet : il tremblait d'une craii- te vague. A mesure qu'ils approchaient la forme se dessinait mieux.
— C'est ma tante ! dit l'orphelin.
— C'est ta femme ! • dirent les voisins à As* salin.
—Est-elle folle? répondit celui-ci, que peut elle faire là ?
Ils arrivèrent. La femme était afireuse à voir. La terreur était peinte sur ses traits. Elle était échevelée et regardait autour d'elle d'un œil hébété. Ils l'entendirent murmurer
d'une voix sombre et enrouée : Laisse-moi !
voilà du monde!
— Que fais-tu ici, Caroline ? lui demande son mari.
Elle ne répond point et le regarde vaguement.
Viens-t'en, repart-il.
Il veut la tirer à lui ; mais il s'aperçoit que son bras est pris dans les décombres comme
dans an piège. J^'un dés habitants ramassa la pioche que ia femme avait laissée tomber près d'elle, et se mit en devoir d'enlever la terre.
Au premier coup, la femme poussa un cri. Les doigts impitoyables du mourant s'étaient enfoncés de nouveau dans ses chairs.
— Travaillez plus loin, de l'autre côté, dit-elle: il me serre de plus en plus.
— Qui? demande-ton.
— Mon frère. ' . . .
^ Le maître d'école? s'écrient les habitants stupéfaits.
La femme penche la tête.
— Vite, des bêches! déblayons le terrain !
Plusieurs avaient commencé leurs guérets et laiigsaient, chaque soir, leurs bêches plantées dans la tourbe, sur le bord des rigoles. Courir •chercher ces instruments fut TalFaire de cinq minutes. L'opération du déblaiement commença. Elle ne fut pas longue. Les bras vigoureux faisaient jouer les ferrées (bêches) avec la force et la régularité d'une machine. La terre volait comme une poussière. Les pièces de bois cassées furent retirées par éclats. L'une des bêches toucha un corps mou, souple»
306 Ll 1»ÈLKRfN M SiAXNTB VkNNB.
élastique qu^elle fit obéir sâ^s l'entatoer. dLn terre fut enlerée arec précaution et la forme d'an être httmam se dessitia.
— Oe n'est pas le maître d'école ! dirent les travailleurs avec surprisp.
Le cadavre fttt tiré des décombïés et couché SUT la prairie. Personne ne le feooiiliiftièsait. — C'est un vieillard) disait-on. Il est chiauve!..*
— C'est un étranger.
— Que faisait-il ici ?
Le pèlerin riegardait le moii aveb attention.
—Moi je le connais, dit-il tout à cotip, d'une voix triste, c'est le chef d'trne bande de voleurs^ le èhef des voleurs qui sont venus chez mon oncle, cet été, le maître des bandits qui ont enlevé Marie-Lottise, il y a quelque jours.
— Il venait pour nous dépouiller, observa l'un des travailleurs.
Le pèlerin secoua la tête comme un homme qui doute, ou qui sait le contraire de ce que l'on affirme.
Les hommes se remettent à la besogne. Dès les premiers coups de bêché ils tiretit un sae de provisions.
LtJ PllrBHm DE SMNtE AJÏNR. 307
— Tiens ! remarque Tau d'ôtii, il ne s'attendait pas à mourir sitôt.
-^Tl roulait prendre une bouchée avant de partit I
— Il a oublié sa barbe, s'écrie un autre en montrant une longue moustache noire qu'avait trahie le sable jaune.
— Et sa perruque I fait un troisième, en 'secouant pour la débarrasser de la terre, une calotte richement garnie de cheveux châtains.
— C'est l'étrangerqui est venu avec le maître d'école pour acheterune ferme !
— Oui, c'est lui !
— Mais il était^parti : Racette Ta conduit à St Jean avec la voiture d'Eusèbe. Pas vrai, Eusèbe ?
— Oui; répond Asselin qui n'en revient
point de sa surprise .mais c'est bien sa
moustache ce sont bien ses cheveux
— Il va arriver démasqué ; il ne pourra pas tromper St. Pierre, dit l'un des habitants.
On part à rire.
L'es testes d'un brigcind n'inspirent ui craiato, ni'îéépeiét
308 LE PÈLEHIN DS SATNTl ANNE.
L'une des ferrées heurte quelque chose de
métallique.
— Mon fusil ! dit Asselin, c'est mon fusil î... Et il manie l'arme, en l'examinant attentivement.
-—Je comprends tout, maintenant, dit le pèlerin, je comprends tout !
On le regarde d'un air interrogateur.
— Je vois, reprit le jeune homme, pourquoi le caveau s'est écroulé au moment où j'étais
tout auprès! Je devine pour qui cette
tombe a été creusée dans le ruisseau. Et, de la main, il montre dans le lit desséché de la petite rivière la fosse ouverte.
On le regarde avec étonnement»
—Je comprends, continue-t-il, pourquoi ma tante me disait, hier, que la cave était solide encore, et que je n'avais qu'à y descendre pour
m'en convaincre! Mon Dieu! mon Dieu !
qu'ai-je donc fait pour que l'on me refuse ma place au soleil!
Ce cri de désolation affecte vivement les travailleurs, dont les yeux se sont fixés sur la femme inhumaine. Elle, à demi-couchée sur le sol froid, folle de honte, de rage et de peur,
elle regarde d'une étrange façon les débris de la cave.
La stupéfaction des habitants redouble quand ils découvrent le maitrè d'école. Il vit encore. C'est bien lui en effet qui tient le poignet meurtri de sa misérable sœur. On lui desserre les doigts. La femme, libre tout à coup, s'enfuit à la maison.
Le maître d'école fut transporté chez son beau-frère. Il ne mourut point. Il y eut enquête sur le corps du vieux scélérat. Toute la paroisse se rendit sur le lieu de l'accident. Les hommes, les femmes, les jeunes filles, les enfants formaient comme une procession qui montait et redescendait sans cesse sur la terre du pupille. Le curé refusa d'enterrer dans le cimetière le chef des voleurs.
— Sa tombe est toute prête, dit-il, c'est luimême qui l'a creusée.
— Au ruisseau ! au ruisseau ! s'écrièrent les habitants.
Et la foule, enveloppant le cadavre dans un drap de toile blanc, le porta dans la fosse étrange du ruisseau. Pendant qu'on le recouvrait de terre,, un jeune homme, mince et
long, îa tète penchée ^r sa poi^Fine, regardait eu silence ei pleurait. C'était Picounoc. Wne forme lé^iire, sortant du fond des* bois, s'avança silencieuse sur la berge. ln(i\mè^i elle regardait i'ceuvie sinistre avec ouxidsité. Tout a coup elle &'écria : Marie-Louise ! Marie»- Louise ! Vieiis ! n'ai,e pojixt pei*^ !.,,.... la fopse
du ruisseau n'a pas été creuséie pou^if toi ! La
tombe se ferme ! Le ruisseau.va couler su/ la
face d'un maudit mais l'eau ne lavera pas
les souillures de son âme ! Marie-Lpuise. I
Marie-Louise ! Viens ! Hjàtez-vaus ! hâtez-vous !
de crainte qu'il ne se réveille ! Foulez la
terre avec vos pieds pour qu'il ne se lève, pli^s !.«,
Entassez les pierres ! Ils étaient deux !....
Creustz un trou pour Tautre. ...... un trou jusqu'aux enfers ! Marie-Louise î Marie- Louise ! ne viens pas ! l'autre n'est pas
enterré
Elle disparut sous les rameaux majestueux,
criant toujours : L'autre n'est pas entt*rré !
l'autre n'est pas enterré !......
Les travailleurs, ua mQm0nt r^ardé p^ic l'apparition de la foUe, r^eprireat le^ur^ tâ(Oh^ funèbre. La fosse fut. ij^mpiie,, et 1*0^4^ d%
LB^VftLKRIN DK BATNTB ANTNB. 311
Tuiseeaa s'étendit comme un voile sur le oadayredu vieux brigand.
LA NOCK.
Neuf mois environ se sont écoulés. L'hiver est venu et s'est enfui avec ses tourbillons de neige et ses vents de nord est ; avec ses cieux saturés de lumière et ses clairs de lane incomparables ; avec ses fêtes et ses travaux. L'été chante et rayonne sur nos rives. Les portes et les fenêtres de la maison du pupille, longtemps solitaire et déserte, s'ouvrent au soleil et à la brise. Une agréable odeur de chaux et de bois lavé s'exhale des murs et des cloisons. Les eontretents ont été de nouveau peinfs en rougfe. Le toit semble se relever plus fier au milieu des grands peupliers.
La fenaison est finie. Les granges sont remplies jusqtfatt faite, car les prairies ont Wen rendu. Les habitants se reposent en jittendant la récolta. Le grain n'est pas assez mûr eiicoûrfe pour i Ire cou pé.
C'est le temps des mariages à la campagne. Oîi écoute avec curiosité, le dimanche, les bans nouveaux. L'on est toujours surpris, car tels qui devaient publier, n'en font rien, et tels autres que l'on ne soupçonnait point de penser au mariage, révèlent tout à coup leurs promesses d'éternel amour. Mais nul ne fut surpris, à Lotbinière, d'entendre la publication de Joseph Letellier et de Noémie Bélanger. On savait que le pèlerin et la jeune tille s'aimaiont depuis longtemps. Quelques-uns affirmaient même que leur attachement datait de l'enfance, et qu'ils avaient commencé de s'aimer à l'école. Et les commères réunies à la porte de l'église et dans la salle publique, l'automne dernier, ne se trompaient point en prédisant leur mariage. Le dimanche qu'ils publièrent, ils vinrent à la messe ensemble. C'était la coutume alors. Le garçon d'honneur, assis sur le petit siège de la calèche, en avant, les menait lui-même.
Aujourd'hui, quand oa est sur le point de se marier, l'on semble savoir honte et Ton se cache ; c'est que l'on ne comprend plus la grandeur et la beauté du sacrement.
Le lundi soir, veillç du mariage, la plupart
LB pI^eiliv de. sainte ànns.. 313
des invitée, les jaunes ge|is surtout, : vinrent fêter la mariée. Le prétendu arriva d'abpid, avec son garçon d'honneur. Il demeurait chez le subrogé tuteur, Grabriel Lalibertç. Noémie, rougissante de plaisir, sortit' pour le recevoir. ' Tour à tour les autres survinrent, . chaque cavalier conduisant sa blonde, La veillée fut agréable et peu longue. Picounoc avait été invité aux noces, mais descendu à Québec, quelques jours auparavant, il n'était pas encore de retour. 11 avait, ainsi que Tex-élève? passé l'hiver dans les chantiers, et tous deux étaient revenus de bon printemps pour n'y plus retourner.
Voici le jour du mariage ! Le soleil se lève radieux comme s'il voulait être de la fête. Il y a chez Bélanger et dans le voisinage, un va et vient extraordinaire. Tout le monde est debout avec le jour. Les chevaux s'attellent ; les voitures arrivent chez le père de la mariée. Les convives sont nombreux.
Noémie, attend anxieuse et palpitante le nouvel époux. Elle est pâle, et la pensée de l'engagement solennel qu'elle va prendre met un rayon de tristesse dans son œil noir.
314 Lfe pftLEBînr i» SAilrnc akni.
Jdsei^b article. Koëmié Itki'tend la main. Il Tembrasi^e.
Bélanger va, joyeux, au devant des convive% et dit une bonne parole à chacun. Madame Bélanger est iriste, et l'idée de se séparer de son enfant lui déchire le cœur.
— Allons ! tout le monde est-il prêt? En route ! en route ! crie G-aHriel Laliberté qui sert de père à Joseph.
— Oui! oui! répond-on de toute part. Eu route ! vive les noces !
La mariée embrasse sa mère en pleurs ; elle embi'asse aussi les autres femmes qui restent à la maison pour préparer le dîner ; puis elle monte avec son père dans la dernière voiture. Le marié, accompagné de celui qui représente son père, et conduit par son garçon d'honneur, part le premier.
L'ex»élève »part le second : il é&i suivant. La suivante est Emmélie 1
En partant il crie : Proceddnms in pàce !
--Qu'est-ce que cela veut dire ? lui demande sa cortapagne, en riant.
— Cela veut dire que je t'âîme !
Et les voitures ç'élpignent d'ai>. train rapide,
— Nous n'avons pas de temps à perdre, dit Tune des femmes récitées à la maison pour dresser la table.
— Ils ne reviendront pas ^vant mjdi, répond une autre. Il faut qu'ils aillent faire visite au^ voisins.
— Jls n'auront tpiy wr§ pas 1$. pw^e d'arrêter chez Asselin.
— rt^uvre AssqIâi^I s'il u'av^t pas eu une femme aus$i oa^qhai^t^, il serait pr0J;>p,ble^enit ,encorQ sur sa tejre, et an, milieu djd nous.
C'était madame Bélai^qr qui faisait cette renxarquç.
— Savez- vous où il est maintenant ? demanda la Ohe^ard.
— Il est g^agné les hauts.
— L^ femme a une grande influeuce sur le mari, dit la mère Lo^et. Quand elle est bon^ne, le mari ne peut pas rester méchant ; mais quand elle est méchante, le mari ne peut guère demeurer bon.
-r-Aveo c^Ia qu'il avait défi dl^posi^ioi^a ! repart, éfim ton m^^ ^A Joa^- AatQ^^e^.
— Vous voyez ce que c'est, continue la mère Lozet. Il voulait avoir du bien qui ne lui appartenait pas, et il perd le sien.
— Il a vendu sa terre.
— Oui, mais pour avoir de l'argent comptant^ il s'est vu obligé de la vendre à moitié prix.
— Il ne pouvait plus demeurer ici. Le mépris de ses concitoyens Taccablait, et la vie lui serait devenue insupportable, dit madame Bélanger»
— Et sa femme n'osait plus sortir : personne ne la voyait, reprit la mère Ohéuard.
— La malheureuse ! elle doit beaucoup à la générosité du pèlerin !
— Ses projets criminels se sont tournés contre elle-même.
— Elle s'est prise dans les pièges qu'elle tendait aux autres.
— La main de Dieu se voit dans tout cela.
Les femmes jasaient depuis deux heures quand un des gamins du voisinage entra s'écriant: Voilà les gens des noces! Voilà lès gens des noces! Elles sortirent. Une longue file de vbïtureâ montait ' la routé grand train. Un nuage* de poussière s'élevait ^sonft
\ L£ PiLBBlN'D£.SAINTB AVNS« 317,
l<es pieds des chevaux «t les rouée des calèches. Le spidl était chaud et la brise, légère. Les oiseaux voltigeaient dans les arbrisseaux qui bordaieut le chemin, et parais$aient plus gais que de coutume. Ils saluaient, de leurs voix harmonieuses, les nouveaux époux.
. En tête du cortège, Joseph , et Noémie, conduits par leur garçon' d'honneur, éblouis en quelque sorte par l'éclat de leur félicité, se regardent, se sourient, et ne trouvent plus de paroles assez expressives ppur dire Ti vrei^se de leur âme. L'ex-élève et la blonde Emmélie, les suivants^ ne sont guèr^ moins heureux, car ils ont pour eux l'espérance avec l'amour. M. Bélanger et le subrogé tuteur ferment le cortège.
On ne se rend pas de suite chez Bélanger, car il faut arrêter voir les voisins. A chaque endroit l'on danse, l'on prend un coup et une bouchée. Ce sont toujours les mariés qui ouvrent la danse avec leurs suivants. Le garçon d'honneur voit à ce que les exigences de la coutume soient satisfaites.
Quand on arrive à la demeure de la mariée la gaîtê est devenue bruyante déjà, et le plaisir déborde comme un torrent. On entend
de toates parts âeê crii joyomr, des reparties drôles, des cbdnfs aliénée. Les jeunes époax entrent et ybtit embrsMir rnsdiune Bélanger, qai ne plearé ptm, tuais qui est tonte rayonnante, fit alors, ^faacctn à son tonr donne à la jolie mariée lé bftiser4e Tamitié.
Bélanger ft défait les eloîsons de sa nraison, pour a^andir 4a salie. On s'assied et Ton cause pendant que les jennes'gens vont dételer les chevaux. Les joueurs de viokm accordent leurs instruments, et passent siïr f archet la résine qui va lui faire môràre les cordes vi* brantes. La chantrelle pousse des cris de folle joie, pendant que la grosse corde d'argent gronde sourdement.
En attendant le diner Ton danse réels et cotillons, gigues simples et gigues voleuses, ' Quelques vieillards, pour donner des leçons d'élégance à la nouvelle génération, dansent des menuets gracieux. Puis les tables se dressent. L'on met, sur defe chevalets d'occasion, des planches longues que Ton recouvre de nappes blanches. Le gardon d'honneur Conduit à la première place les jeunes époux. Il- fait asi^<eoir à leur droite les suivants, à leur gawîhfe, le pète de Neémie et le subrogé
Lis I*ÈLBftfN t% «AWTifi A^lT». 3î^
ttitôtir. Il placé enrtiîtô les ititttês, les t>lttë tlfeux les ptemiérfe. Ohacun trouve qu'il s'ao quitte de sa tâche aVèc btsàticôup de tact et de aèiie. La plupart ; d^ jeuiies gens sont réunis à la seconde table. Biea <k» vieillartls qui aiment encore le badinage^ regardent d'un œil d'envie cette tablée joviale et brouillonne.
Fendant que l'on fait main basse sur les rôtis et les sauces, sur les pâtés cuits dans les plats de fer et les tartes constellées de fleurs ep pâte, Pi^oUûoc entre.
— Bonne appétit ! nasille-t-il Q-ardez-
moi une pointe de tarte toujours !
Le rire fut général.
—-Bonjour ! Picounoc, dit le pèlerin.
— Unde et quo ? detnaiidè l'ex-élève.
— Viens saluer les mariés ! dit le garçon d'honneur.
Picounoc s'avance et serre la main à son ancien camarade de chantier.
— Embrasse ma femme, dit Joseph, je te le permets. Je ne suis pas jaloux.
Un éclair de feu passa dans la prunelle de Picounoc : tout le monde ne Je vit pai5. Une
320 h% PÈLCRIN PE 5AINT£ ANNE.
angoififie serra son àiae : personne ne s'en aperçut. Il déposa sur les lèvres de Noémie un baiser qu'il eut voulu rendre éternel.
Le garçon d'honneur le conduit à la table des jeunes gens.
— Es-tu venu à pieds ? dit Joseph.
— A pieds comme un chien, depuis Saint Antoine.
— Sicut canis^ repart l'ex-élève.
— Quelles nouvelles à Québec? demande
Bélanger.
— Pas grand'chose. J'ai vu le maître d'école .....
— Tu as vu le maître d'école ?
—Oui, vu ce qui s'appelle vu !
— Est-il bien malade?
— Il s'est fait amputer le pied.
— Il s'en ira rien que sur une jambe, réplique l'un des convives.
— In unâjambâ ! traduit l'ex-élève.
—J'ai aussi vu le charlatan, continue Pi- <5ounoc.
—Oui ?
LE PàLERIN DB SAINTE ANNE 321
— Le charlatan et le maître d'école sont encore en prison. Il paraît que c est drôle de les entendre causer parfois.
—Les misérables ! murmure le marié.
— Le charlatan va-t-il en revenir ? demande tin vieillard.
Oui, mais il est difibrme. 11 va être drôle à voir.
— Mirabile visu ! dit l'ex-élève !
— Leur procès est-il fait, demande Lali-berté.
— Oui ! Ils sont condamnés à cinq ans de^ pénitencier.
— C'est la peine qu'il avaient fait porter contre toi, Joseph, dit-il au marié.
— C'est ainsi, observe la mère Lozet, que le bon Dieu déjoue souvent les projets des méchants, et tourne contre eux-mêmes leurs armes dangereuses
— Et quand il semble ne pas les apercevoir, et les laisser triompher, c'est qu'il attend la mort du coupable. Il a toute l'éternité pour punir le crime et récompenser la vertu !
— Ceux qui sont persécutés ne doivent pas
322 i4«: PÈr^fiMN. 0B aAi^ys anns.
$6 plaindre, parceque Dieu leur a promis la gloire uu jour.
— Et les autres brigands ? Robert, Chariot ?
— Ils sont disparus.
— Comment se porte la mère Labourique ? 4emande Tex-élève.
— Pas joyeuse, pas riche, pas belle non pl^us, répond Picojunpc.
-rEt la Louise?
—Dito !
— Si nous chantions maintenant ? personne ne mange plus, hasarde un vieux qui a bien hâte d'en remontrer aux jeunes, et de moduler son couplet de circonstance.
— C'est le marié qui commence ! Allons ! Joseph, une chanson!
— Sans se faire prier, le nouvel époux entonne le refrain qu'il a appris exprès pour le jour de son mariage. Tous font chorus. La chanson est trouvée admirable. La mariée à son tour redit son bonheur, d'une voix douce et tremblante, dans une chanson plutôt mêlancoèrque que joyeuse.
AioTs on itftite te sttivwnt. L'original «e lève et enftonne le Magnificat,
—Attends à dimanche ! dit un drôle.
—C'est bien, répond Tex-élève, je m'assieds à sa droite, Il montre la mariée. Sede à dextris suis !
Alors les vieux ont leur tour, et les chants du temps passé reviennent tous. Ils se dressent en quelque sorte en face des chants d'aujourd'hui ; et c'est une lutte plaisante, pleine d'in térêt et d'hartnonie, entre la vieillesse et la jeunesse, entre la poésie d'autrefois et celle de maintenant. Leschapsons d'amour, les légendes rimées, les refrains égrillards les couplets sarcastiques, tout cela monte, baisse, se croise, se mêle, s'enchevêtre, avec une verve, un ôhanûe, nh entrain merveilleux.
Parmi les convives est une charmante enfant, c'est Marie- Louise. Elle est assise près de sa mère adoptive, madame Lepage. Elle est en vacance. Elle n'a pas encore passé une année au pensionnat, et déjà l'on voit dans son maintient, son langage et ses manières, les fruits des sâges conseils et de ta haute éducation qtie donnent, avec tant dé dévouement, les femmes incomparables de nos couvents.
Après le dîner les aos sortent et se promènent sous les arbres du jardin, pendant que les antres dansent. avec nne ardenr nonrelle. Les joueurs de violon se succèdent tour-à-tour. Plusieurs des vieillards jouent aux cartes. L'honneur de battre ses adversaires esi un aiguillon assez piquant et Ton ne met point d'enjeu. Quelques-unes des femmes causent dans la cuisine.
>— Cette pauvre Geneviève ! reviendra-t-elle jamais à la raison? dit la mère Lozet.
— Elle est mieux, répond madame Lepage. Il y a espoir.
— Elle a été bien punie de ses fautes, la pauvre fille! dit la mère Biais.
— C'est que le bon Dieu l'aime encore. Il ne punit pas, dans l'autre vie, ceux qu'ils condamnent à l'expiation ici-bas, répond la mère Lozet.
— C'est consolant pour ceux qui souffrent avec soumission, dit Madame Bélanger.
La noce doit durer deux jours au moins. Il faut aller chez Laliberté qui n'entend pas avoir fait i)our rien ses préparatifs.
Cependant cavaliers et blondes se rencontrent partout, et font des broches à faire regretter de n'être plus jeunes les anciens qui les voient.
Le pèlerin et Noémie, assis dans la fenêtre, se tiennent par la main et gazouillent avec tendresse.
Picounoc, seul à Técart, les dévore des yeux. Il est jaloux.
L'ex-élève et Emmélie sortent du jardin et viennent s'arrêter près de la fenêtre où sont les mariés.
Joseph et Noémie ne les voient point.
— Nous sommes donc Tun à l'autre pour jamais ! dit Joseph.
Noémie sourit. Un soupir de bonheur soulève sa chaste poitrine.
— Es-tu heureuse? continue-t-il.
— Je voudrais vivre longtemps ! longtemps !
Joseph sourit à son tour.
—Tu m'aimes donc bien ? dit-il.
— Si je t'aime!
326 LK PKLEttlN DK 6AKITB 'AUNE.
-«^M'aiinerafi^tu iùtijours?
— Toujc^urè ! toujours î toujours !
— In secula seculorum. Amen ! dit en riant