LE BLASPHÈME
C'était six mois avant l'atterrissage du grand train de bois sur la grève de sable, vis-à-vis la forêt du domaine, en février, et le dimanche. Il neigeait, et les rameaux ressemblaient, sous leurs flocons blancs, à des vieillards couronnés de diamants. Les travailleurs de la forêt, réunis dans le camp, se reposaient des fatigues de la semaine en jouant aux cartes ou aux dés, en dormant sur les couches de branches, en causant autour du poêle bourdonnant. Quelques-uns se vantaient de leur cynisme ou de leur impiété. Soudain Poussedon se dressa :
— Si j'ai dit un mot de prière depuis que je suis ici, je veux que le diable me désârne I
— Bah ! la grande nouvelle, fit un autre.
— Il y en a qui prient, observa un troisième..
— Du bout des lèvres...
— Du fond du... ventre, ajouta Tex-élève : Deus venter.
— Djos, par exemple ?...
— Djos, c'est un farceur ; il fait semblant de prier.
— Jugement téméraire ! s'écria une autrevoix, une voix un peu moqueuse et fort nasillarde — Sait-on jamais, en effet, ce qui se passe dans l'esprit de ses frères ? Peut-on sonder les mystères du cœur de l'homme ?
— Et de la femme, donc ?...
Le rire éclata.
— Pas d'interruption, Lefendu ! Je dis, continua la voix nasillarde, que vous portez un jugement téméraire sur votre compagnon. Le curé de chez nous m'a souvent affirmé sur sa parole d'honneur que l'on ne peut pas pénétrer dans l'esprit de ses semblables.
— In spirita seinblablorum, termina Texélève.
— Vive le semblable au rhum î crièrent pla sieurs.
La porte du camn s'ouvrit alors et un robuste garçon entra. Il était blanc de neige.
— Que fais-tu dehors par un temps pareil, Djos, lui demanda Tintaine, en déchargeant dans le creux de sa main sa pipe culottée ?
— Est-ce que je vous demande ce que vous faites ici, vous autres ? riposta Joseph Letellier, car c'était lui qui entrait en effet.
Un de la bande dit :
— Il vient de méditer sur Isi/aim de l'homme .... quand arrive midi.
Un autre :
— Il cherche la belle au bois dormant. Un troisième :
— Il fait le catéchisme aux renards.
Et Djos, moitié riant, moitié menaçant :
— Par Sa Majesté Satan ! si vous ne vous
fermez pas, je vide le camp Et vous périrez
tous dans les neiges éternelles !
— Amen, fit Poussedon.
— Versons-lui donc un coup pour lui rendre sa belle humeur, proposa Lefendu.
L'ex-élève tira du placage une cruche au ventre intéressant ; un autre apporta une tasse
de fer-blanc. Djos sourit, prit la tasse et but une chaude gorgée.
— Tu ne dis pas ton bénédicité, observa Picounoc d'un air scandalisé.
Djos fit le signe de la croix. On applaudit.
— Tu sais qu'un bon chrétien doit offrir au bon Dieu toutes ses actions, continua Picounoc.
— Et ses omissions, ajouta Djos.
— Toi qui es dévot comme le diable ou le bedeau, fais-nous donc un sermon sur la fréquentation^ proposa Fourgon.
— Mes chers frères, remarqua l'ex-élève, mettez donc une sourdine aux cordes de votre organe. In chordis et organo.
Djos repartit :
— Pas de sermon aujourd'hui, je suis enrhumé, mais une prière. A genoux !
— Va pour une prière ; tout le monde à genoux !
— Je prie la cruche votre mère nourricière, continua-t-il, de vous verser un peu de son esprit.
Et il versa à chacun au milieu des éclats de lire.
— Quelle belle prière, s'écria Sanscliagrin, et tout de suite exaucée !
— Je n'en sais pas d'autre, affirma Djos.
— Tu te vantes, tu pries, riposta Lefondu.
— Je ne jDrie pas. Vrai comme vous vous remplissez à mesure que la cruche se vide.
— Tu pries en dedans, pour qu'on ne s'en aperçoive point, risqua Fourgon.
Sanschagrin dit :
— Quand il passe devant la croix du noyé, au pied du grand rapide, il ôte son chapeau.
— Je ne salue pas les hommes, encore moins les choses... répondit Joseph Letellier.
— Bravo ! fut-il crié.
— Pas les hommes, mais le Christ, suggéra Tintaine.
— Le Christ ? Je ne l'ai jamais vu.
— La Vierge, alors ; tu salues la Vierge.
— La Vierge, je ne la connais pas. Il faudra qu'elle me salue la première.
— Jure-le, commanda Picounoc.
— Je le jure !
— Prends une formule solennelle, ajouta Lefendu. Dis, une main au ciel et l'autre sur
le cœur : Que ma langue se dessèche dans ma bouche si je mens !
Djos, exalté par les applaudissements, troublé par les vapeurs de l'alcool, leva la main gauche vers le ciel, mit la droite sur sa poitrine, et dit :
— Que ma langue se dessèche dans ma bouche si je mens !
L'ex-élève ajouta : Diabolus arrachet omnes poilos corporis !... Que le diable m'arrache, un par un, tous les poils du corps !
Djos ne répéta point.
— Voyons ! répète I continue !... perge quo cœpisti, cria l'ex-élève.
Continue ! hurlaient les autres en ricanant : Tous les poils du corps ! Ovines poilos corporis !
Djos, les yeux injectés de sang, pâle^ effrayant à voir, les regardait tour à tour et ne disait rien.
— Parle ! mais parle donc ! lui criait-on.
— Est-il drôle, repartit Fourgon, qui riait à s'en tenir les côtes.
— Il a peur, dit Pousscdon.
— Le lâche ! gronda Lefendu.
— Il n'achèvera pas, affirina Picounoc ; il a peur du bon Dieu... il a pcui- du Christ!...
Et Djos les regardait toujours de ses grands yeux de feu. Sa bouche entr'ouverte s'agitait convulsivement ; ses bras s'élevaient au-dessus de sa tête, comme pour supplier ; son corps frémissait ; des pleurs roulaient sur ses joues blêmes. Dieu l'avait frappé : il était muet.