‹ Le Pélerin de Sainte-AnneChapitre 9 sur 41 · LE CHANTIER · texte numérisé non relu

LE CHANTIER

C'est dans un chantier de la Gatineau que s'étaient trouvés réunis les jeunes gens que nous avons vus à l'auberge de V Oiseau de proie, et qui conduisaient à Québec, maintenant, la cage que le vent et la marée venaient de jeter à la côte. Chaque matin de l'hiver ils étaient sortis de leur camp de bois rond, pour aller à l'ouvrage, comme un essaim d'abeilles sort de la ruche pour aller butiner.

Il y avait les bâcheuœ, les scieurs, les charretiers et les claireurs.

Les bâcheux, ce sont eux qui font retentir la forêt de leurs coups secs, rapides et mesurés. Si l'arbre est gros, ils frappent à deux. Les éclats volent sur la neige et les branches frémissent. Bientôt un craquement se fait entendre, l'arbre mutilé tremble, sa cime se penche doucement d'abord, décrivant une courbe dans le ciel bleu. Le veut passe dans les rameaux et on dirait que les i-ameaux se plaip-nent. La chute s'accélère, le bruit augmente.

les branches Hu colosse qui tombe fouettent, iéchirent, écrasent tout ce qu'elles rencontrent. Un choc sourd et formidable suit, puis tout Fait silence. L'arbre majestueux gît ignomiaieusement sur son lit de glace. Pour lui plus de printemps nouveaux avec de nouvelles draperies ; plus de nids harmonieux, plus de gémissements avec les tempêtes, plus de murmures avec les brises du matin. Il est mort. Et toujours les coups de la hache retentissent. Et toujours des arbres craquent, penchent et s'affaissent. Et toujours ces mille bruits sont répétés par milles échos.

Picounoc se vantait d'être le meilleur hûcheua;.

Quand un arbre est tombé, l'ébotteur le dépouille de ses atours et compte le nombre de billots qu'il donnera.

Tintaine et Fourgon passaient pour les meilleurs ébotteurs du chantier.

La troupe des scieurs coupe, en faisant chanter l'acier de ses longues scies, l'écorce rugueuse, l'aubier tendre, le pin résineux ou le chêne dur.

L'ex-élève était un scieur incomparable.

Comme les coups de bec de pivert sur les-

arbres, on entend les haches des piqueurs qui enlèvent, sur quatre faces, l'écorce des billots et préparent la voie à l'ouvrier par excellence. Le voici, cet ouvrier ! Il porte sur l'épaule une hache énorme avec laquelle il s'identifie. On l'apelle la grancV hache. Dans sa main l'outil semble léger. Son œil est juste et sa hache tranchante n'entame pas plus qu'il ne faut le billot dégrossi, qui devient une pièce carrée superbe et droite comme si elle eut passé sous le fer du rabot.

Joseph, le pupille d'Asselin et Noé Sanschagrin étaient des gvandliaches.

Quand le billot est scié, quand le plançon est équarri, les charretiers le traînent jusqu'à \8i jetée sur leurs sleighs à bois, par les chemins que les clair eurs, chaussés de longues hottes sauvages, ont tracés dans les neiges.

Poussedon s'était enrôlé dans la troupe des claireurs et Lefendu s'était fait charretier.

LiSi jetée, c'est le bord de la rivière d'où l'on précipitera, le printemps venu, les milliers de pièces de bois que le courant emportera jusqu'à des distances étonnantes. Une nouvelle bande apparaîtra alors. Ce sera une troupe active

qui courra sur les billots flottants avec la légèreté du félin ; qui escaladera les berges escarpées, montera dans les canots, franchira les rapides, poussant dans le courant, les pièces qui s'accrochent à la rive, défaisant les barrages qui s'improvisent çà et là comme des barricades de géants.

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