‹ Le Pélerin de Sainte-AnneChapitre 15 sur 41 · LE CHARLATAN · texte numérisé non relu

LE CHARLATAN

Le samedi suivant était jour de marché. Dès-. Taprès-diner de la veille les habitants arrivèrent, de la campagne avec leurs produits. Chacun prit sa place accoutumée, invitant de la voix et du geste les citadins à acheter les produits de la nature et de l'industrie.

Portant sur son dos une boîte énorme que retenaient des courroies de cuir passées en avant des épaules, un jeune homme à barbe rouge sortit de l'auberge de V Oiseau de proie et se dirigea vers la place. Il s'arrêta près d'un porche oti passait beaucoup de monde, mit sa lourde boîte à terre, l'ouvrit, en tira plusieurs petites bouteilles, puis se hissa sur un tréteau d'occasion.

— Mesdames et messieurs, commença-t-il, d'une voix légèrement impressionnée, approchez ! c'est la voix de l'humanité compatissante qui vous invite. Venez, vous tous qui souffrez, jeunes et vieux, hommes et femmes ! Quel que-

soit le mal que vous endurez, je puis le guérir. Je possède un élixir : le sirop de la vie éternelle. Pas de contrefaçon possible ; c'est écrit sur les bouteilles mêmes. Ce n'est point pour l'argent que je fais cela, c'est pour le bonheur de l'humanité souffrante !

Les habitants s'approchèrent peu à peu : le cercle des curieux s'élargit. Le charlatan continua :

— Souffrez-vous du mal de dents, ce mal qui vous met la rage au cœur et les larmes aux yeux ? Avez-vous des rhumatismes, ces tenailles invisibles qui vous broient la moelle des os ? Avez-vous des maux d'oreilles qui rendent sourds et fous ? Des blessures, des coupures, des engelures, des brûlures ? Etes-vous dyspeptiques, rachitiques, apoplectiques ? Etes-vous faibles ou trop sanguins ? Voulez-vous conserver votre teint et rester toujours jeunes ? faites usage de mon sirop. Le voici : le sirop de la vie éternelle !

— Cet h omme est un docteur sans pareil, affirma l'un des curieux, je l'ai vu, lundi dernier, remettre parfaitement bien, en un moment, un

vieillard fort endommagé.

Le charlatan criait toujours avec un entrain digne d'une meilleure cause :

— Allons ! mesdames, messieurs, qui en veut ? Rien que trente sous. Voyons ! personne ? Personne ne veut se guérir ? . . . personne ne veut rester jeune ? personne ne veut conserver sa santé ?

Un homme marchandait des légumes à quelques pas de là, soudain on le vit pâlir, porter la main à la poitrine et s'affaisser.

— Un docteur, un docteur, vite ! fut le cri qui s'éleva.

Le charlatan sauta en bas de son tréteau et courut au malade. Il lui fit boire une gorgée de son élixir, lui mit la poitrine à nue et le frictionna avec le reste de la bouteille. Le mourant poussa un soupir de soulagement, presque un cri de joie. Il était sauvé. Joyeux, il acheta pour un dollar de l'incomparable sirop. C'était encore, cet homme, le chef des brigands.

— Messieurs, reprit le charlatan, je remei'cie Dieu de ce qui vient d'arriver. Vous avez la preuve maintenant de l'efficacité de mon remède et de la grandeur de ma probité. Si vous

négligiez d'acheter le sirop de la vie éternelle, vous seriez coupables, car vous vous exposeriez à souffrir, à négliger vos travaux et à mourir par votre faute, peut-être, et sans confession . . . La vente rapporta bien. Le charlatan dut annoncer que sa boîte était vide.

— C'est dommage, observa un habitant porteur d'une énorme tête frisée.

— Venez avec moi, M. Asselin, j'en ai à mon hôtel.

— Vous me connaissez ?

— Et qui ne connaît pas le plus riche habitant de Lotbinière ?

— Vous me flattez.

— Mais pas du tout, je ne dis que la vérité. Asselin suivit le docteur à V Oiseau de proie.

Plusieurs personnes fumaient dans la pièce où se trouvait le comptoir. Un nuage épais se promenait sous le plafond peu élevé. Le charlatan invita tout le monde à boire avec M. Asselin. Un seul refusa. Les rondes se succédèrent vite ; chacun se fit un point d'honneur de payer la sienne.

— Oui, dit Asselin que la cinquième ronde avait grisé, je suis un habitant à l'aise. Aussi,

je sais conduire ma besogne ; ce n'est pas le premier venu qui m'en remontrera ; et si les prix d'agriculture étaient inventés, ma poitrine ne serait pas assez large pour y accrocher toute» mes médailles.

Il accompagna cette affirmation d'un meâ culpâ sonore.

— Et vous avez deux belles fermes maintenant, insinua le vendeur de drogues.

— Deux ! . . . oui, deux.

— Vous avez hérité de votre beau-frère.

— De mon beau-frère ? ça dépend.

— Le petit garçon n'est jamais revenu ?

— Jamais ! et il a mieux fait.

— La petite fille est morte dans le bois ? . . , Vous êtes heureux, vous.

— La petite Marie-Louise ? Oui, elle s'est égarée ... un soir ... Je l'ai bien cherchée. On la croit morte.

— Mais vous qui avez de l'argent à n'en savoir quoi faire, ne craignez-vous pas les voleurs ?

— Les voleurs ? ils seront bien fins s'ils trouvent mes pièces blanches.

— Bah ! défoncer des coffi^es, ouvrir des tiroirs, c'est l'affaire d'un moment.

— Pas si bête que cela, Eusèbe Asselin, ah ^ ah ! ah ! ah ! non ! pas si bête ! Les vieilles casquettes et les vieux bas sont plus fidèles gardiens que les coffres et les tiroirs.

— Auriez-vous pensé à cela, vous autres, demanda le charlatan à ses amis ?

— C'est qu'Eusèbe Asselin, n'est pas un imbécile, je vous dis. . . . Docteur, vos remèdes, que je m'en aille vendre mon grain.

Il se mit la tête sur son bras et s'endormit appuyé sur la table. Un jeune homme sortit de l'auberge : c'était celui qui avait refusé de boire.

— C'est heureux pour lui qu'il ne parle pas, observa Chariot, car il ne sortirait pas ainsi.

Asselin ronflait comme un tuyau d'orgue. Quand il s'éveilla les brigands n'étaient plus là. Il les crut partis.

DROLUS EST

Le muet, séparé brusquement de sa protégée, pendant la nuit du limdi» s'en était allé, rêveur

et désolé, vers la cage qu'il regrettait d'avoir quittée sitôt. Une pensée pourtant l'avait un peu soutenu, la pensée que l'enfant serait rendue à sa famille par le maître d'école. Il était revenu à la ville pour voir si E-ossette prendrait^ en effet, passage à bord du bateau. Et voilà pourquoi il se trouvait à l'auberge de V Oiseau de proie, lorsque son oncle Asselin y fut amené par le charlatan.

Joseph n'était plus ce garçon cynique que nous avons vu dans les chantiers buvant plus que les autres, et blasphémant avec gaieté le saint nom de Dieu. Le châtiment l'avait converti. Quand une force invisible enchaîna sa langue, que ses lèvres s'agitèrent convulsivement pour ne laisser passer qu'un râle affreux, il vit ses crimes s'élever contre hii, comme une volée d'oiseaux sinistres, et des larmes de repentir coulèrent de ses yeux. Il eut honte de sa lâcheté et tomba à genoux.

Ses compagnons crurent à une plaisanterie et trépignèrent de joie. Il sortit et s'enfonça sous les pins chargés de neige.

— Drôlus es't ! quel farceur ! exclama Paul Hamel en battant des mains.

Puis il le suivit dans la forêt. Une heure plus tard il rentra tout bouleversé.

— Mille sapins ! dit-il, il y a du mystère làdedans. Il est fou ou il est muet.

Picounoc se dressa : '

— Sang de pruche ! Tu nous en contes, là ! Vas-tu croire à ces châtiments que les curés nous prédisent, toi ?

— J'y crois quand je les vois, repartit l'exélève, qui parlait sérieusement pour la première fois de sa vie.

— Où est-il ? que fait-il ?

— Il est à genoux sur le gros pin que le vent a renversé l'autre jour, et il pleure.

Une exclamation de surprise s'éleva sous le toit enfumé et plus d'un visage pâlit.

Le soir vint et la nuit s'étendit sur les bois sombres ; puis le jour fit pleuvoir ses rayons sur la cime des arbres, et les hommes reprirent leurs travaux, et Joseph ne parlait point ! La hache affilée retentit sous le dôme de la forêt, la scie vibrante mordit les pins résineux, les traîneaux glissèrent sur la neige, et Joseph ne ne parlait point ! Mais peu d'entre ôa^ ëjens dépravés se repentirent et cessèieiii de blasphé-

mer ; tant il est vrai que les miracles ne convertissent presque jamais les cœurs endurcis. Le muet priait avec ferveur, du fond de l'âme, le matin avant d aller au travail, et le soir après son rude labeur. Acceptant le châtiment avec soumission, il espérait qu'un jour Dieu lui ferait miséricorde. 11 avait entendu parler du sanctuaire de Ste-Anne, où tant d'infortunés avaient trouvé la consolation, et il songeait à s'y rendre en véritable suppliant, pieds nus et nu-tête.

L'hiver s'enfuit, les arbres reverdirent, les oiseaux revinrent à leurs nids de mousse. Les plançons furent mis à l'eau. Ils descendirent avec le courant, pêle-mêle, selon le caprice de la rivière. Plus loin, quand la rivière devint plus large ils furent mis en radeaux. Plus loin encore, quand ils entrèrent dans le fleuve géant, ils formèrent une immense cage ; et, cette cage, nous l'avons vue glisser avec les flots, s'échouer sur la grève de Lotbinière puis enfin aborder au Cap-Rouge.

Le coQtremaître s'aperçut de la disparition du radeau. Il soupçonna les canotiers qui lui avaient demandé du secours la nuit précédente,

et il interrogea le muet qui répondit par des signes assez significatifs.

— Viens avec moi, ordonna-t-il.

Ils partirent en canot. A l'Anse-des-Mères, ils virent un radeau bien pareil à celui qu'ils cherchaient, mais le bois portait une marque dififérente. Deux hommes causaient sur la grève, près des plançons : un bourgeois, un journalier. Le contremaître s'approcha d'eux.

— Voulez-vous avoir l'obligeance de me dire d'oii vient ce bois, demanda-t-il ?

— De Saint-Nicolas, répondit celui qui portait la vareuse de l'ouvrier.

— Ne vient-il pas du Cap-Rouge, plutôt ?

— Non, Seigneur !

— Ile me manque un radeau tout à fait sem- I)lable.

— Monsieur !

— Ce bois, continua le contremaître, n'a pas sa vraie marque ; il a été remarqué depuis peu.

— Voici le bourgeois, répliqua le journalier, il va vous renseigner.

Monsieur, fit le bourgeois, ce bois m'appartient. Il a été remarqué, vous avez raison ; mais

il l'a été par ceux qui me l'ont volé, et j'ai en* voyé, hier soir, des hommes le quérir à Saint- Nicolas.

Le contremaître n'insista pas. Il vit que la trame était bien ourdie, et ne voulut pas laisser percer ses soupçons. Il valait mieux permettre aux voleurs de se reposer dans une parfaite confiance.

— Alors, monsieur, fit-il, je vous demande pardon.

— Je comprends votre démarche et je vous pardonne volontiers.

Le muet avait étudié ces deux hommes avec attention. Il semblait stupéfait. Quand il reprit l'aviron, il les regarda avec un profond mépris.

Le bourgeois, c'était Cliarlot, et Robert était le journalier.

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