VERE DIGNUM ET JUSTUM
Quand le muet sortit de l'auberge de t Oiseau de jtroie, où se trouvaient réunis les voleurs et son oncle Asselin, il était a<2;ité des plus
poignantes émotions. Il entendait toujours lavoix de son oncle souhaitant qu'il ne revînt jamais. L'histoire de la petite Marie-Louise égarée dans le bois le confirma dans la pensée qu'elle était en effet sa sœur. Elle aussi, la pauvre enfant, elle était de trop dans le monde. Sa vie devait se cacher sous un linceul . . . Elle ne retournera pas à Lotbinière, pensait-il, puisque mon oncle ne veut plus la revoir ! . . . Rossette est sans doute le complice de notre bourreau. Je comprends pourquoi elle l'appelle et le croit son oncle. . . . Elle est entre ses mains depuis quatre jours. Il a eu le tempsde l'éloigner. Qui sait ? elle est peut-être morte.
Ainsi pensait le muet. Et les pensées tumultueuses tourbillonnaient dans son esprit comme les feuilles mortes, au vent d'automne. Il longea le cap, prit la rue Notre-Dame et entra dans la petite église de la Basse- Ville. Cinq heures sonnaient. Plusieurs personnes, à genoux dans les bancs, priaient avec ferveur.
La lampe, comme une étoile qui brille dans, la nuit, vacillait légèrement, suspendue à la voûte blanche, et ses rayons, pleins de douceur et de mystères, se jouaient avec amour devant^
Je tabernacle d'or où reposait le Saint des Saints. De temps en temps, dans le silence, on croyait entendre le frôlement d'ailes des anges qui se prosternaient devant l'autel. Il s'agenouilla. Un prêtre vint à passer : il s'avança vers lui.
— Que voulez-vous ? demanda le ministre du Seigneur.
Il fit un geste douloureux, et partit à sangloter en se frappant la poitrine.
— Etes-vous muet ?
Il répondit par un signe.
— Voulez-vous vous confesser î
Même signe affirmatif. Alors le prêtre ajouta :
— Suivez-moi.
Ils entrèrent dans la petite sacristie, à côté '.du sanctuaire.
Le muet ressentit une ivresse ineffable en entendant les paroles du pardon. Il revint dans l'église et demeura longtemps prosterné devant le Saint-Sacrement.
La nuit commençait à descendre. La lampe brillait plus vivement et les ombres faisaient ressortir son éclat, comme les épreuves font ressortir l'éclat de la vertu. Il se leva pour .sortir. Une femme et une enfant s'avançaient
vers les balustres. Un reflet de la lampe tomba sur le visage de l'enfant au moment où elle passait près de lui et il reconnut sa petite sœur. Il l'enveloppa de ses bras et la pressa sur sa poitrine. La femme voulut le repousser ; il ne bougea point. L'enfant ne semblait nullement eff'rayée. Cela faisait du bruit : le prêtre accourut.
— Ah ! vous voilà, dit-il à la femme ? Et c'est l'enfant dont vous m'avez parlé ? . . . Mais que faites- vous donc, vous ? demanda-t-il au muet ? Laissez cette enfant.
— Est-ce là l'homme que vous craignez ? Il s'adressait de nouveau à Geneviève.
La femme répondit qu'elle ne connaissait pas ce garçon singulier.
— Le connais-tu, toi ? fit-il à l'enfant. L'orpheline dit qu'elle l'avait vu sur la cage
et qu'il avait pris soin d'elle.
— Qu'importe ? observa le prêtre, j'ai promis de sauver cette enfant, je la sauverai.
A ces paroles le muet pousse l'enfant dans les bras de son nouveau protecteur, porte à ses lèvres un pli de la soutane sacrée et s'éloigne.
A la porte de l'église il rencontra Paul Hamel et Sanschagrin.
— Imagine-toi, dit Sanschagrin, que nous voulions faire une promenade, Paul et moi, et ce gredin de charretier que voilà refuse de nous conduire. Il est retenu pour sept heures précises.
— C'est-à-dire qu'il n'est plus retenu, il est sept heures, ajouta l'ex-élève.
Au même instant l'Angélus sonna. La petite cloche de la Basse- Ville tinta joyeusement ses Ave Mai^ia, pendant que plus loin sur le cap, la grosse cloche de la cathédrale remplit le ciel de sa voix lente et sonore. La porte de la chapelle s'ouvrit et le prêtre parut, suivi d'une femme et d'une enfant. Il fit un signe, la voiture s'approcha. La femme et la petite fille s'enfoncèrent sur le grand siège et le cocher, cambré sur le siège de devant, fouetta son cheval qui partit au grand trot.
— C'est vrai qu'il était retenu, ce charretier, dit Sanschagrin à Paul Hamel, c'est un digne homme, un homme juste.
— Vere dignum et justum, répondit le maniaque.
Les trois amis se dirigèrent vers V Oiseau de proie ^ tout en se promettant bien de cliercher dès le lendemain, un gite plus honnête.
NON ! . . . c'est- A-DIRE OUI. . .
Geneviève n'avait guère dormi après le songe extraordinaire qui lui fut envoyé. Sa conscience s'était réveillée comme un lac secoué par une commotion souterraine, et les remords déchiraient son âme maintenant. Elle crut que ce rêve était un avertissement du ciel. Comment, en effet, expliquer ces songes mystérieux qui visitent parfois notre sommeil, soulèvent à nos yeux les voiles de l'avenir, anéantissent la distance et nous font vivre d'une double vie ?
Prétextant une raison pour sortir, elle courut au presbytère de la Haute- Ville, pria le bon curé de l'entendre, et pleine d'humilité, lui exposa toutes se« misères. Elle lui parla de la petite Marie-Louise, de la conversation qu'elle avait entendue et de son rêve étrange. . . .
Le prêtre la bénit et la consola.
— Je connais une famille qui vous accueil • lera et où vous pourrez vivre dans la paix et la vertu. Il n'y a point d'enfants dans cette maison : il a plu à Dieu de refuser ce bonheur k. ma sœur bien-aimée. Prenez l'enfant avec vous et allez, en attendant, à l'Hôtel-Dieu. Je vous préviendrai. Je vais écrire à ma sœur, et vendredi soir, peut-être, vous partirez. La mère qui veille sur son enfant du haut du ciel veillera^ aussi sur vous.
Geneviève revint forte et pure, dans cette maison de malédiction où elle avait passé la nuit. Le maître d'école et sa sœur étaient sortis.
— Ils sont allés chez la Drolette, dit la servante, pour lui offrir une jeune fille.
Geneviève entra dans la chambre de mademoiselle Paméla.
Le lit était déûiit, et l'enfant dormait encore. Elle la réveilla, la revêtit de sa robe et l'emmena pieds nus et sans chapeau. La pauvre orpheline n'avait jamais eu de souliers et son chapeau de paille était resté dans la forêt. Quand Rossette et Paméla revinrent de chez;
la Drolette, la joie rayonnait sur leurs figures, la joie de l'enfer. En entrant il dit, lui :
— Habille-la vite, avant que Geneviève arrive. Farceur de muet qui voulait m'ôter cette
petite drôlesse. Il sera fin s'il la rattrape
Et lui, je le pincerai bien ; il aura son tour.
Il fut interrompu par un cri de sa sœur.
— Qu'as-tu donc ? questionna-t-il.
Paméla sortit tout excitée de sa chambre.
— Elle est partie ! exclama-t-elle.
— Partie ! que dis-tu ? la petite est partie ?
Et il entra dans la chambre, regardant partout avec une inquiétude fiévreuse. Et il marmotait :
— Comment cela peut-il se faire ?
— Adée ! appela mademoiselle Kossette.
Adée, c'était une bonne grosse servante un
peu simple.
— Quoi ? mademoiselle.
— Est-il venu quelqu'un ici ?
— Non. . . . c'est-à-dire oui.
— Non, oui ! Es-tu folle ?
— Mademoiselle chose, /d. . . . que monsieur a amenée hier. . . .
— Geneviève ?
— Oui, elle est entrée il y a un moment.
— Et elle est sortie avec l'enfant ?
— Pour cela, je ne peux pas le dire, j'étais dans la cour, je ne les ai pas vues sortir.
Rossette pensa :
— Elles sont peut-être en haut : on se désole pour rien.
Il appela, personne ne répondit. Il monta, parcourut chaque pièce, visita la cave et le grenier.
— Parties ! exclama-t-il avec désespoir.
Il les chercha pendant trois jours et ne put découvrir le lieu de leur retraite. Ses compagnons se répandirent dans la ville comme des bêtes fauves, rôdant, flairant partout, s'attardant aux coins des rues pour épier les gens et les questionner. Tout fut inutile.
Le vendredi arriva. Rossette qui avait prié son beau-frère de venir à Québec, craignait de le voir arriver maintenant. Il était morne, irascible, et se serait donné au diable pour le plaisir de se venger de son ancienne amie. A l'heure oîi l'angélus du soir sonnait, il longeait les hautes maisons de pierre de la rue Saint-Paul. Il avait la démarche lente, indécise d'un flâneur. Une ca-
lèche venait au grand trot d'un cheval. Il s'arrêta pour la regarder passer. La vigueur du cheval l'intéressait peut-être. Ou bien il trouvait curieux de voir levé le soufflet de la voiture, par un temps sec et superbe. Tout à coup il poussa une clameur : il était comme foudroyé. C'étaient Geneviève et Marie-Louise qui se sauvaient ainsi.
— Arrêtez-les ! criait-il, arrêtez-les !
Les gens se détournaient pour regarder, et ne comprenaient rien.
11 appela un cocher, et sauta dans la voiture.
— Vite ! fais crever ton cheval, s'il le faut , . , Malédiction ! vas-tu partir ? Fouette ! marche ! file ! En avant ! rejoins-les.
Le cocher ne se le fit pas répéter. La mèche du fouet claqua, le cheval bondit. Tout le monde s'arrêtait pour voir cette course effrénée. Les autres calèches donnaient tout le chemin. Les deux voitures suivirent la rue St- Joseph jusqu'à la rue du Vieux-Pont, puis roulèrent vers la rivière St-Charles.
— Fermez la barrière 1 cria le premier cocher quand il fut sur le pont.
Le gardien obéit. Rossette qui venait d'ordonner de passer tout droit, poussa un énorme juron.. C'était une minute de retard. Cependant la rapidité du cheval qui se sauvait, n'était égalée que par la rapidité de celui qui le poursuivait. Les fers résonnaient fort sur le chemin durci. Des flocons d'écume se formaient sous le 5 harnais, et les chevaux exhalaient de leurs naseaux dilatés, un soufile brûlant. Ils prirent le galop. La petite orpheline, tout effrayée, se serrait contre Geneviève. Geneviève, pâle, interdite, avait peur de tomber entre les mains du maître d'école : elle pensait à son rêve étrange. Elle fut tirée de cet état par la voix du charretier qui lui dit :
— Il faut arrêter : je n'ai pas envie de faire crever ma bête.
— Mon Dieu ! mon Dieu î fit-elle, n'arrêtez, donc pas !
Il se pencha pour regarder en arrière.
— Les voici, reprit-il ; ils nous rattrapent. Ils vont nous barrer le chemin. Vous ne connaissez pas de maison oii vous seriez en sûreté ?
— L'église, répondit-elle, le presbytère . . . Le cocher pencha la tête. Le cheval courait
toujours, et le fouet tombait comme un serpent tordu, sur son clos tout blanc d'écume.
Le maître d'école encourageait son charretier :
— Fouette! arrive! rejoins-les! Tu seras joliment récompensé, mon garçon. Fais crever ta bête, si c'est nécessaire. Je t'en promets une meilleure.
— L'animal est bon, répliquait le cocher. Si j'étais sûr d'aller en paradis comme je suis sûr de les rejoindre ....
Rossette souriait. L'église de Beauport approchait : le clocher montait vite dans le ciel. Les deux chevaux couraient côte h côte, maintenant, et tête contre tête, et les roues étaient à chaque instant, sur le point de se broyer dans un choc terrible. Eossette regardait Geneviève d'un air moqueur. Geneviève ne voyait rien.
La calèche qui emportait le maître d'école se trouva enfin devant l'autre.
— Barre la route ! ordonna Rossette.
Le cocher guida son cheval de manière à gêner la course de l'autre. La fuite n'était pas aussi rapide. Au reste, la montée était un peu raid 3 ; on n'irait pas loin. Rossette triomphait.
Au bout d'une minute il se retourna pour voir le résultat de son stratagème. Il n'y avait plus rien. L'autre voiture avait décrit un demi-tour et s'était jetée dans le chemin qui menait au presbytère.