LE CHATIMENT
l'ave maria
Douze ans avant le touchant sermon de notre curé, avant ce récit étrange qui tint en éveil le père Lallemand et fit pleurer l'impassible Catherine ; douze ans avant la réunion des groupes de jaseurs, à la porte de l'église, l'ar rivée de la folle au chant plaintif et de Noémi, la jeunesse souriante, le 24 mai 1837, Eusèbe Asselin revenait de la ville, et nous apprenait que le bateau de Jean-Baptiste Daigle, mieux connu chez nous sous le sobriquet de '^ Paton," avait chaviré dans la rade, et que plusieurs personnes de la paroisse s'étaient noyées.
Voici comment la Gazette de Québec du 23 mai 1837, rapporte ce pénible événement.
" Un accident qui a plongé plusieurs familles dans l'affliction, a eu lieu hier dans ce port. Un bateau de Lotbinière appartenant à Jean-Baptiste Uaigle, et contenant treize personnes, savoir : neuf hommes, parmi lesquels se trouvaient MM. Moraud, notaire, et le docteur Grenier, de Lotbinière, et quatre femmes, venant à passer sur le câble d'un bâtiment à l'ancre dans le port, a chaviré, et sept des personnes qu'il contenait se sont noyées. Voici leurs noms, autant que M. Moraud qui nous donne ces détails, les connaît ou peut se les rappeler : François Rivard, Chrysostome Roiraux dit Laliberté, Frédéric Laliberté, tous pères de famille, la veuve Beaudet, mère de quatre enfants en bas âge, et trois filles dont les noms sont inconnus. Les survivants ont gagné à la nage la barque T haines, capitaine Allen, où ils ont été recueillis.
Monsieur Moraud nous prie, tant en son nom qu'en celui de ses compagnons d'infortune, de témoigner leur profonde reconnaissance au capitaine Allen et à son équipage, dont les généreux efforts les ont sauvés.
P. S. — Une note qui nous est communiquée donne ainsi les noms des personnes qui se trou- A aient à bord du bateau :
Personnes noyées : François Rivard, Frédéric Laliberté, Joseph Laiiherté, Théophile Le- ]\Iay, Marie Blanchet, Rosalie Rousseau, Sophie Pérusse (la veuve Beaudet), et un autre dont le nom est inconnu.
Sauvés . Le docteur Grenier, M. Moraud,
rotaire, Jean-Baptiste LeMay et un autre dont le nom est aussi, inconnu."
Or, cet inconnu qui se trouvait parmi les vieti-nes, c'était Jean Letellier, un brave habitant de mon voisinage. Il laissait une femme jeune et belle, et un petit garçon de huit ans, frais et mignon comme ces petits anges que les artistes savent peindre autour du saint berceau.
La mère Lozet fut chargée d'annoncer la triste nouvelle à la douce créature, sa voisine. Elle mit sa jupe neuve et son mantelet d'indienne à fond blanc, tout comme pour aller à l'église ; elle s'agenouilla devant son crucifix pour demander la force et la prudence, puis elle sortit.
Elle marchait lentement, lentement, comme retenue par la peur d'arnver. Ah! si elle avait pu annoncer du bonheur, comme elle aurait marché vite, la bonne vieille !
— Excuse, fit-elle en entrant, excuse, Julie^ si j'entre sans cogner.
— Entrez, entrez, mère Eozet, dit la jeune femme d'une voix invitante. Venez vous asseoir.
Elle aj)procha une chaise. La mère Lozet-
s'assit, la tête basse, presque troublée. La sueur perlait dans les rides de son front.
— Il fait beau, reprit madame Letellier, et nos hommes, je l'espère, se sont rendus heureusement à la ville.
La vieille voisine, les yeux pleins d'eau, ne la regardait pas. Elle n'osait parler, car sa voix brisée par l'émotion l'eût trahie trop vite. Elle tira sa tabatière et son mouchoir de poche, offrit, pour se donner de la contenance, une prise de tabac que parfumait une grosse fève, en huma deux, et s'essuya les yeux discrètement.
— Je n'ai pas été bien la nuit dernière, continua la pauvre jeune mère. J'ai mal dormi. J'ai fait des rêves fatigants. J'ai vu de l'eau et des personnes qui nageaient pour atteindre le rivage et ne pouvaient y arriver. Il me semble qu'elles m'appelaient et j'étais paralysée par l'effroi ; je ne pouvais faire un mouvement .... Puis l'heure approche. Si le vent d'en haut retardait la barge, je pense qu'à son retour Jean verrait sa famille augmentée .... Comme il serait content si le Ciel nous donnait une fille!....
En entendant cela, la mère Lozet se sentit oppressée par l'angoisse, et les sanglots l'étouffèrent.
— Mon Dieu ! qu'avez-vous donc, fit vivement la jeune femme? Vite ! parlez. Est-il arrivé quelque chose à Jean ? Se serait-il noyé. Mon Dieu ! Mon Dieu !
— Julie, Julie, ne te décourage pas. Il faut se soumettre à la volonté de Dieu, répondit la mère Lozet en l'étreignant contre son cœur.
— Ah ! mon mari est mort ! mon mari est mort !
Et jetant ce cri de désespoir, elle s'évanouit Plusieurs personnes arrivèrent. C'étaient M. le curé, Pierre Biais et sa femme, la bonne femme Chénard et la José-Baptiste. On la déposa sur son lit. Une fièvre terrible la mit, dès le soir même, aux portes du tombeau. Comme la lampe qui se ranime avant de s'éteindre, elle se réveilla dans les ombres de la mort. Cette petite fille qu'elle avait tant désirée, elle la tenait dans ses bras. Elle l'enveloppa d'un long regard d'amour et la pressa sur ses lèvres blêmes. Ensuite elle appela son petit garçon :
— Embrasse-moi, dit- elle d'une voix faible^ je vais mourir. . . . Cher enfant, ... tu ne me verras plus !
L'enfont la couvrit de baisers et de larmes.
— Reste ici, disait-il, ne t'en vas pas. Je ne veux pas que tu meures... Papa va revenir... Ne meurs point.
Tout le monde pleurait.
— Je m'en vais avec le bon Dieu, continua la mourante. ïu y viendras aussi toi, si tu es un bon enfant. Récite tous les jours un Ave Maria, et la sainte Vierge te gardera, pauvre petit...
— Je vais le dire tout de suite, répliqua l'enfant.... mais ne meurs pas !
Et, se jetant à genoux, il récita dévotement, les yeux levés vers une image dt la Mère de Dieu : Ave, Maria, gratiâ plena, Dominus teciim
Et pendant C[u'il priait ainsi, sa mère expira..
l'assemblée de parents
— Un, deux, trois, quatre, cinq, six.... Vous n'êtes encore que six ; nous ne pouvons point procéder. Il faut que vous soyez sept : la loi est précise. Vous êtes tous parents des mineurs ? Les amis ne comptent qu'à défaut de parents... Je vais prendre vos noms, qualités et degrés de parenté ; ça sera autant de fait en attendant le septième... Mes lunettes ? Allons ! 011 sont mes lunettes ?... Agathe, avez- vous vu mes lunettes ?...
Une voix enrouée répondit du fond de la cuisine :
— Non, monsieur le notaire, je ne les ai pas vues.
Le notaire cherchait partout, rangeait, soulevait et remettait dix fois à la même place les papiers et les livres qui encombraient sa table. Il commençait à perdre patience et grommelait entre ses dents. L'un des six, moins gêne quo les autres, éclata de rire, et le notaire lo rej^arda sévèrement.
— Pardon, fit le rieur, mais elles sont presque à cheval sur votre nez.
Le tabellion porta la main à son front.
— Tiens ! dit-il, je pouvais bien ne pas les voir.
Il rit en disant cela et les autres crurent qu'il avait de l'esprit.
Au même instant la porte s'ouvrit et le septième entra.
Le notaire que je viens de vous présenter se nomme Edmond Bégeon. Il n'est pas vieux et n'a pas l'air jeune. Il est petit et semble se cacher au fond de sa barbe. Les responsabilités de la profession ont labouré son front. Il chante au lutrin et grogne à la maison. Il a été conseiller, maire et marguillier. Il se croit quelqu'un, les autres le croient quelque chose et c'est assez pour son bonheur.
Les sept personnes qui réclamaient ses services professionnels étaient les parents du défunt Jean liCtellier. Ils s'assemblaient pour nommer un tuteur aux petits orphelins, Joseph, âgé de huit ans, et Marie-Louise, que sa mère avait mise au monde en mourant.
Le notaire prit sa plume d'oie, une grande
feuille de papier réglé, et coucha les préliminaires. Quand il eut fini il se tourna vers les parents et demanda :
— Qui choisissez-vous ?
— Pierre Leclerc, dit l'un.
— François Blanchet, fit un autre.
— Non !
— Oui !
— Allons! messieurs, pas d'animosité, observa le notaire en essuyant les verres de ses lunettes.
— Blanchet est plus vieux, remarqua un troisième, Jacques Boisvert.
— Leclerc est cousin germain, repartit Laliberté, le premier qui avait parlé.
Boulet, le maçon, qui se trouvait parmi les sept, proposa de nommer Eusèbe Asselin :
— C'est à lui que revient la charge, dit-il, il est beau-frère du défunt.
Au même instant un cheval s'arrêta devant la porte. Un homme aux cheveux crépus, à la longue barbe, sauta de la charrette et entra dans l'étude de maître Bégeon.
— Est-ce que j'arrive trop tard, demandat-il?
— Non, monsieur Asselin ; il n'y a rien de tait, répondit le notaire.
— J'en suis bien aise. On m'a oublié, mais je n'oublie pas, moi.
— Tu aimais tant ton défunt beau-frère, risqua Laliberté.
Eusèbe Asselin répliqua, lançant un regard de feu :
— Toi, mêle-toi de tes affaires, ce sera mieux.
— Allons ! messieurs, pas de querelle ici, supplia le notaire...
A la question. Qui nommez- vous ?
— Eusèbe Asselin, cria Boulet.
— Leclerc ! répliqua Laliberté.
Les autres gardèrent le silence.
— Je prends les noms, dit le notaire.
Et il écrivit, en murmurant d'une voix basse et grave, les noms proposés.
Asselin l'emporta.
— On fera ratifier par la cour, reprit maître Bégeon.
Maintenant nommez le subrogé tuteur.
Le choix fut vite fait. Tous, excepté Asselin, opinèrent pour Laliberté. C'était comme une revanche qu'ils voulaient prendre. Eusèbe
les regarda d'un œil qui voulait dire : Je suis plus fort que vous !
Il emmena chez lui les deux orplielins.