‹ Le Pélerin de Sainte-AnneChapitre 3 sur 41 · PREMIÈRES LARMES · texte numérisé non relu

PREMIÈRES LARMES

La petite Marie-Louise se développait bien. Elle était gentille et douce. Son œil grand ouvert semblait déjà regarder la vie à travers un ' rêve. Joseph poussait bien aussi. Une plante vivace qui mordait ferme au sol. Cependait il portait parfois des airs de souffrance. Il travaillait trop et ne dormait pas assez. Son tuteur le faisait lever dès six heures du matin, en hiver, pour l'envoyer, mal chaussé et misérablement vêtu, donner le foin aux génisses et l'avoine aux chevaux, délier les gerbes pesantes et les étendre sur l'aire. Il se hâtait de défaire un lien, puis il entrait dans l'étable pour se réchauffer à l'haleine des animaux. Les bœufs aux cornes longues, les génisses à la robe luisante ruminant toujours avec un leger brmt de meule qui broie le grain, le regaidaient fixement avec leurs grands yeux doux, et semblaient touchés

de sa misère. Son oncle lui avait fait un fléau et déjà durant de longues heures, il battait les épis. Puis, il apportait de l'eau à la maison ; souvent même, il en puisait pour l'étable ou l'écurie. Alors c'était une corvée pénible. Il eût fallu n'avoir point de cœur pour le voir sans le plaindre, tirer, avec un long crochet de bois glacé, le seau demi-plein qu'il allait verser dans les auges profondes. Transi de froid, il pensait au soleil et soupirait après l'été. Et, l'été, ce n'était plus de froid que souffrait le pauvre orphelin, mais de chaleur. Le supplice changeait, c'était tout.

Il fallait bêcher le sol humide ou dur, herser les planches raboteuses pour ensevelir les grains, déterrer les roches qui nuisaient à la charrue, arracher les racines et les broussailles dans les abatis. Au temps de la moisson, il glanait les épis, ramassait avec le râteau, mettait les harts, aidait à charger les voitures. Il montait sur le fenil pour fouler le foin que la fourche de saule jetait par bottes pesantes. La sueur ruisselait de son visage et sur tout son corps ; ses jambes fatiguées tremblaient ; ses yeux s'emplissaient de larmes et de poussière ; ses poumons

aspiraient un air étouffixnt .... Alors, il pensait au vent, à la neige, et désirait l'hiver.

Laliberté, le subrogé tuteur, avait bien quelquefois fait des observations à Asselin ; mais il n'avait guère de patience, Asselin, et l'on s'éloignait, quand on le voyait secouer sa grosse tête frisée, ou fermer ses poings osseux.

Vieux garçon de trente-six ans, il était devenu misanthrope. Les voisins lisaient qu'il ne se mariait pas afin de dépenser moins. Il ne riait jamais. Possesseur d'une belle ferme de quatre aipents sur trente, il se disait pauvre, travaillait beaucoup et ne donnait rien.

JosephteEacourci était sa ménagère. Grande, sèche, sans âge avouable, babillarde comme une pie, économe jusqu'à l'avarice, elle s'engageait à sept chelins par mois, depuis nombre d'années, toujours dans l'espoir, disaient les malins, de se donner un jour pour rien. On n'aimait, dans le canton, ni le vieux garçon, ni la vieille tille.

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