‹ Le Pélerin de Sainte-AnneChapitre 20 sur 41 · CARILLON, MON AMOUR I · texte numérisé non relu

CARILLON, MON AMOUR I

Le muet avait passé dans une inquiétude profonde les quelques heures qui venaient de s'écouler. Il était lié comme un agneau que l'on mène à la boucherie, et couché sur l'herbe devenue humide. Il essaya de rompre ses liens, mais ses efforts furent inutiles. Il espérait qu'au lever du jour les moissonneurs l'apercevraient en allant couper le grain. Son cœur sans haine montait vers le Seigneur comme les baumes du matin. Soudain, dans le calme de la nuit, il entendit rire. Une sueur froide mouilla ses membres tremblants. Il avait reconnu les voleurs. Une minute après ils étaient près de lui. Le charlatan le toucha du pied et dit avec ironie :

— Eh bien ! as-tu fait des beaux rêves sur ta couche de gazon ? La belle Noémi est-elle venue, comme un ange d'amour, veiller sur ton sommeil ?

— La belle Noémi ! pensa le muet, qui lui a dit à ce monstre, qu'elle s'appelle Noémi ?

Il n'avait pas fini cette réflexion qu'il fut saisi par des bras vigoureux et porté dans une grande charrette, au chemin. Le cheval fouetté par une lanière noueuse, partit au galop, et ne s'arrêta qu'à trois quarts de lieu de distance, sur la grève. Il se trouvait là, roulant et vermoulu, un canot que le soleil avait ouvert en plusieurs endroits. Il fut déposé dans ce canot et lancé sur le fleuve. La mer baissait : il partit à la dérive. C'était l'idée du charlatan.

Asselin fut matinal ce jour-là. Il prit un petit verre de Jamaïque, alluma sa pipe et se rendit à sa grange. Il jeta un coup d'œil dans le clos où il enfermait ses chevaux pour la nuit, il s'arrêta court en constatant que Carillon était sorti. Carillon, c'était son gros cheval rouge. Cependant la barrière était fermée et la clôture, nullement défaite. Il entra dans la remise pour voir si les harnais étaient tous accrochés encore aux chevilles de bois. Il en manquait un, le meilleur. La grande charrette n'était pas là, non plus. Il eut un serrement de cœur. Puis une ^-ensée le frappa tout à coup.

Le muet ! c'est le muet !... Il revint à la maison.

— Caroline, dit-il, et sa voix tremblait. Caroline, Carillon est parti.

Caroline qui était encore plongée dans un sommeil délicieux, ne fut qu'à demi réveillée.

— Carillon, mon amour . . . Carillon . . . reste auprès de moi, balbutia -t-elle . . . Carillon, j'aime ton sourire.

— Carillon est parti, te dis-je ! Il a été volé, vociféra Jiusèbe qui passait de la douleur à la colère . . . Carillon, le harnais blanc et la grande charrette !..

Caroline brusquement tirée de son rêve, s'assit en se frottant les yeux.

— Hein ? Qu'est-ce que c'est ? Carillon ? La charrette ?

— Oui, volés, partis ! entends-tu ? . . . c'est ce chien de muet, vu que je l'ai renvoyé hier. Il nous a peut-être volé autre chose ; monte au grenier. Regarde bien.

Et Caroline monta. On l'entendit marcher de côté et d'autre, s'arrêter, repartir encore : puis l'on entendit un cri perçant, sinistre, terl'ible... Ensèbe monta l'escalier en trois ou quatre pas. Il aperçut sa femme qui tenait un

TÎeux pied de bas mal ravaudé et une casquette antique ornée d'un large accroc.

— Vides, mon cher Eusèbe, gémit-elle^ vides ! . • . plus rien . . . volés I . . . tout a été Tolé !

Et elle sanglotait et elle était livide comme un masque de plomb.

— Malédiction ! cria Asselin en prenant la casquette et le bas qu'il tournait et retournait en tous sens.

Il alla raconter son malheur à ses voisins qui parurent surpris et chagrins même. La petite Noémi pensa que les voleurs pouvaient bien être les trois individus qui lui avaient causé, la veille, une si vive alarme. Son père n'était pas loin de croire la même chose. Il fit part à Asselin de ce qu'il savait de ces trois étrangers. Asselin hocha la tête. Il avait un soupçon, lui :

— Ce pourrait bien être, plutôt, répondit-il, ce diable de muet que vous vous obstinez à prendre pour mon pupille. Il est plus rusé que vous le croyez. L'avez-vous vu ? Est-il ici ?

Bélanger avoua qu'il ne l'avait pas vu depuis la veille.

La nouvelle du vol chez Asselin se répandit

avec rapidité. Ce fut, pendant plusieurs jours, l'unique objet de la conversation. Le muet fut accusé. Il s'était enfui : les circonstances le condamnaient. Un petit gars avait ramené chez Asselin, le cheval trouvé sur la grève.

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