‹ Le Pélerin de Sainte-AnneChapitre 21 sur 41 · A LA DÉRIVE · texte numérisé non relu

A LA DÉRIVE

I.a nuit était obscure. Un sourd grondement montait des profondeurs du fleuve. I.e canot qui emportait le muet glissait sur la calme surface des ondes, comme, sur la plaine verdoyante, l'ombre d'un nuage qui vole au ciel. Le muet était couché au fond du canot. Il sentit courir sous lui une fraîcheur désagréable^ comme rattouchcment glacé d'un reptile. Il essaya de se lever et fit pencher la nacelle. Il parvint à se glisser à l'un des bouts. La sensation du froid humide augmentait toujours,, mais lentement. L'eau s'introduisait peu à peu: par les fentes décalfatées. Une angoisse mortelle le saisit. Le ciel était noir et le fleuve, toujours calme. Se noyer quand la tempête

gronde et que les vagues écument, cela se conçoit ; mais se noyer quand pas un souffle ne ride les eaux, quand pas un flot ne berce l'embarcation, cela semble impossible. Il réussit à se mettre la tête sur le petit siège, et cela le reposa un peu. Mais l'eau entrait toujours. Un rayon d'aurore parut à l'orient, au-dessus de la forêt sombre, et dans son âme, en même temps, à la pensée de sa mère, luit une dernière espérance.

— O bonne sainte Anne, sauvez-moi, et j'irai pieds nus et nu-tête à votre sanctuaire de- Beaupré, pensa-t-il, en regardant le ciel.

Il leva la tête ; le canot se mit à vaciller. Il vit les côtes du Platon avec leurs couronnes d'ormes et d'érables chevelus . . . Pas une voile ne venait ; pas une brise ne soufflait. Seul un canot de pêcheur s'attardait sur la batture du Cap-Santé. Immobile, il vit dans le demi-jour, l'eau qui le couvrait lentement, comme le suaire de la mort. Ses membres engourdis se glaçaient et sa tête devenait brûlante. Des larmes roulèrent sur ses joues. Il dit mentalement VAve Maria ; il eut un souvenir pour sa petite sœur chérie, un rouvcnir pour la johV

Koémi ... Le canot s'enfonçait toujours, et ses bords ne s'élevaient plus que de quelques pouces au-dessus de la nappe limpide. Il se souleva, dans un dernier effort pour éviter le contact de l'eau qui lui léchait la gorge. La fatigue le gagna peu à peu, sa tête devenue trop lourde redescendit sur le petit siège submergé, et le flot courut avec un léger murmure sur sa bouche qui le repoussa dans un râle de désespoir. Il fit alors cette résistance instinctive et brusque que fait tout être mourant pour échapper aux étreintes fatales de la mort, et le canot chavira.

AUX NOUVELLES QUE j'aPPORTE

Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis le vol commis chez Asselin et le muet ne reparaissait plus. Il était évidemment coupable. On admirait l'art avec lequel il avait feint d'être le pupille d'Eusèbe et personne n'ajoutait foi à son mutisme. On disait qu'il avait fait le muet pour n^avoir pas à répondre aux

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questions qui lui auraient été faites, ce qui Taurait bien un peu embarrassé. Il avait traversé le fleuve. Le cheval d'Eusèbe trouvé sur la grève et la disparition du vieux canot de Grégoire Houde, le prouvaient bien. Asselin se rendit à Québec pour demander à la justice de chercher le voleur. Il voulait que la morale fût vengée, que la justice eût son heure de triomphe, mais surtout que l'argent perdu revînt dans son gousset. En débarquant il se dirigea vers la place du marché. Le charlatan, monté sur son tréteau, déversait les flots de son éloquence sur la foule ébahie. Il se hâta de descendre, perça le cercle des curieux et courut à l'habitant.

— Monsieur Asselin, fit-il, j'ai l'honneur de vous serrer la main. Je sais votre malheur, je partage votre chagrin, et je suis prêt à vous aider. Venez à l'auberge, que nous causions plus intimement.

Asselin était ravi de tant de courtoisie. — Soupçonnez-vous quelqu'un, demanda le charlatan.

— Oui ; c'est ce gredin de muet. Je ne saispas si vous le connaissez ?

— Le muet ? Un gros garçon de vingt ans environ, grand, musculeux, cheveux blonds, œil bleu ?

— Précisément.

— Si je le connais ! Mais c'est lui-même qui se trouvait ici il n'y a pas longtemps, lorsque vous me fites l'honneur d'accepter un petit verre. . .

— Je ne le remets pas.

— Il n'a pas voulu boire avec nous. . . Si je le connais ! Ah 1 il est bien capable de vous dépouiller et d'en dépouiller d'autres.

— Quelle est son occupation habituelle ?

— Il ne fait rien et il fait toutes sortes de choses. L'hiver, il va dans les bois, le printemps, il descend sur les cages ; l'été, il flâne sur les quais et dans les auberges. . . C'est un rien qui vaille.

Comme ils arrivaient à V Oiseau de proie, ils rencontrèrent le maître d'école, il lui firent la question banale :

— Quelle nouvelle ?

Kossette n'eut pas le temps de répondre, qu'une voix joyeuse et nasillarde se mit à chîjjjtor •

Aux nouvelles que j'apporte, Mironton, mironton, mirontaino, Aux nouvelles que j'apporte, Vos beaux yeux vont pleurer.

C'était Picouiioc qui s'avançait, gris comme un brouillard, et marchant en zigzag. 11 était accompagné du chef des voleurs.

— Qui te parle à toi ? fit Asselin.

— Fâchez-vous pas, l'ami, c'est la chanson qui dit ça, repartit Picounoc, en courant une bordée vers l'irascible cultivateur.

— Tiens I dit le chef à son tour, c'est notre maître d'école, et M. Asselin, son beau-frère, je crois.

Picounoc, reprit, s'adressant à Asselin : — Je vous demande pardon si j'ai chanté ; j'ai le cœur en joie. Le vieux m'a payé un coup, et comme j'avais peur que ce fût le dernier, je l'ai pris un peu fort.

— Et d'où viens-tu, toi ? demanda le chef à Eossette : on ne t'a pas vu depuis plusieurs jours. '

— Je ne suis pas demeuré inactif. J'ai fouillé toute la ville et ses environs. Les misérables 1 je sais bien qu'elles ne sont plus chez le cuié

de Beauj)ort ; mais je ne sais pas où elles s& sont cachées.

— Il parlait de Geneviève et de l'enfant.

Je les retrouverai ou le diable m'emportera, ajouta-t-il.

— Qui est-ce qui vous emportera ? demanda Picounoc.

— Tu es bien curieux toi ? répondit Rossette.

— Moi ? Je suis curieux comme deux ou trois femmes.

— As-tu fait parler le charretier ? questionna le chef

— Un charretier ? répéta Picounoc, il y en a un, là, qui n'a pas de voyage.

— On ne peut en avoir raison, répondit Rossette au chef ; il ne parle pas plus qu'un muet.

— Le muet ? le muet ? Ce farceur m'a fait bien rire, hier, rejmt Picounoc. . . Je revenais du Saut. . . Vous ne m'écoutez pas ? . . . Sang de pruche ! je ne suis pas assez monsieur pour jaser avec vous autres. . , Tout de même, sapin cordé ! j'ai bien ri en le voyant. . .

— Hein ? fit Asselin vivement intrigué, vous^ avez vu le muet hier 1

— File, file ! repartit Picounoc. Ah 1 vous n'avez pas voulu m'écouter tout à l'heure. . . arrangez-vous ; parlez ensemble.

— Allons donc ! câlina le vieux brigand, tu prends tout à pied levé. . . même les verres que je t'ofire. Parle et tu boiras.

— Ce diable de muet, qu'il m'a fait rire, hier î reprit le garçon de chantier en gambadant sur le trottoir.

— Où cela ?

— Sur le chemin de Beauport. . . ou ailleurs.

— Que faisait -il donc de si drôle ?

— Nu-pieds, nu-tête, un chapelet à la main. . .

— Tu te moques de nous, Picounoc. . .

— Par la queue du diable ! c'est vrai.

— Lui as-tu parlé ?

— Beau dommage ! je lui ai dit : Es-tu fou ? Il ne m'a pas répondu. Je lui ai offert ma casquette cirée, il a déchné l'honneur de se mettre dessous ; je l'ai prié de chausser mes bottes tannées, il a dédaigné le cuir de mes bottes î J'ai bien compris qu'il s'en allait à la Bonne Sainte- Anne, chercher sa langue. . .

— C'est bien vrai ce que vous dites là ? de-

manda Asselin d'une voix que l'émotion rendait tremblante.

— Vrai comme nous sommes tous quatre des gens d'honneur.

— Pas plus vrai que cela ? observa le chef. — Vrai comme je suis gris à l'heure qu'il est

et que vous le serez dans un instant.

— Mes amis, fit Asselin, voulez-vous me prêter votre aide ? Le muet est le misérable qui m'a volé, je suis à sa poursuite.

— On t'a volé, remarqua le maître d'école avec surprise.

— Tout mon argent. Voici le fait.

Il raconta alors comment il avait pris ce jeune homme à son service ; comment le muet, muet faux, sans doute, s'était fait passer aux yeux de plusieurs pour son pupille, et comment enfin le vol avait eu lieu.

Le charlatan qui regrettait maintenant d'avoir laissé échapper sa victime, fit, comme pour se rassurer cette observation qu'il était réellement privé de la parole. Picounoc s'avança, riant aux éclats :

— Il est muet, afiirma-t-il, parce qu'il ne

parle plus . . . mais il a parlé . . . comme vous et moi.

— Que dites-vous ? il a parlé ? firent ensemble Rossette et Assclin saisis d'étonnement.

— Si vous aviez été avec nous, l'autre soir, à l'auberge, vous auriez entendu son histoire ; je l'ai racontée. Maintenant arrangez- vous, je ne la redis plus.

— Il a parlé ! il n'a pas toujours été muet ! son nom, quel est son nom ? dirent avec fièvre les deux beaux-frères.

— Son nom ? Djos . . . Joseph.

— Joseph qui ?

— Joseph Letellier.

— Joseph Letellier ! c'est lui ! exclamèrentils avec terreur.

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