LA TOMBE DU RUISSEAU
Le maître d'école et le chef des voleurs se rendirent à Lotbinière. Tout entier à l'allégresse dont son âme était remplie, le pèlerin ne pensait plus à la haine implacable des bandits. Il renaissait à la vie en retrouvant la paix de la conscience et les attachements du cœur. Qui pourra jamais deviner les secrets du lendf^main ? En nous promenant dans la prairie, au jour de la moisson, nous écrasons sous notre pied distrait, l'insecte heureux qui vit d'amour et de soleil ; ainsi pendant que nous nous berçons de rêves suaves, le pied vagabond de la fatalité se lève en silence pour nous broyer. La mort d'un insecte ne saurait interrompre le concert delà prairie ; notre mort ne peut, non plus, interrompre le concert du monde.
Eusèbç Asselin n'avait pas encore appris la guérison du muet. Il reposait dans uusomn eil calme lorsque son beau-frère et le vieux Saint-
Pierre arrivèrent à sa demeure. Le vieillard s'était déguisé.
— C'est un bourgeois de la ville qui voudrait acheter une ferme ici, dit le maître d'école en présentant son camarade.
Caroline se leva : il fallait donner quelque chose à manger à ces voyageurs fatigués. Pendant qu'elle servait la table, Rossette raconta les événements qui venaient de se précipiter. Elle recueillait avec avidité toutes ses paroles, et ses yeux lançaient parfois des étincelles de fureur. Quand il dit que le pèlerin, miraculeusement guéri, était bien Joseph Letellier leur pupille, elle frappa du pied avec colère, et gronda entre ses dents :
— Vous n'êtes pas des hommes, vous autres !... Ah I si vous aviez seulement la moitié de mon courage !..
Le chef sourit. Il comprenait qu'il avait une fameuse auxiliaire en cette étrange créature.
La maison d'Asselin retomba de nouveau dans le calme ; tout le monde s'était mis au lit. Personne cependant ne dormait. Le lendemain matin Possette lui-même annonça dans le village riieureuse nouvelle du miracle de Sainte-
Anne et l'arrivée prochaine du pèlerin. Il avoua s'être défié de ce garçon qu'il ne pouvait reconnaître, et, pour prévenir l'opinion publique, il dit qu'il avait voulu rendre la petite Marie- Louise à ses tuteurs, en allant au Château- Riclier, la ravir à ses parents adoptifs ; que la rumeur avait fait de cet acte permis une action infâme. On jugea qu'il avait raison, et l'enlèvement de l'orpheline parut chose toute naturelle.
Il s'enquit des terres à vendre et annonça qu'un bourgeois de la ville, désireux de se retirer à la campagne, était venu avec lui, dans l'intention d'acheter une propriété.
Saint-Pierre ne sortit guère le lendemain de son arrivée à Lotbinière. Pendant qu'Asselin vaquait à ses travaux du dehors, il s'entendit avec madame Asselin au sujet du pupille. Une lui dit pas comme il redoutait les révélationsdu jeune homme, et le voulait mettre dans l'impossibilité de rien prouver : il lui jura, au contraire, qu'il ne ferait que par galanterie oa dévouement ce qu'elle désirait de lui.
Il y avait sur la terre des pupilles, à la lisière du bois, près du bord sablonneux d'un ruisseau^ une cave profonde. Dès que le pèlerin serait ar-
rivé, le chef disparaîtrait. Rossette lui-même le conduirait avec la voiture de son beau-frère à une certaine distance. Ils reviendraient tous deux pendant la nuit. Le vieillard se rendrait alors dans la cave isolée, et là, armé d'un bon fusil, le fusil d'Asselin, muni de liqueurs et d'aliments, il attendrait qu'un heureux hasard fit passer à sa portée le pèlerin dangereux. Madame Eusèbe s'obligeait à aider le hasard.
Le soir venu, le chef des voleurs et son adepte nouveau, chacun portant une bêche sur son épaule, sortirent furtivement de la maison d'Asselin et prirent les champs. L'obscurité était épaisse. Mais bientôt la lune parut grande et sereine au-dessus des bois, et sa lueur était pareille à l'éclat d'un incendie lointain. Ils arrivèrent au ruisseau. Sur le bord de la côte, la cave recouverte de terre, s'élevait noire au milieu du sable jaune. L'eau dormait dans les échancrures nombreuses. De place en place, un arbre renversé, des branches, des souches entassées, formaient de petites digues qui retenaient l'onde fraîche, ou des ponts capricieux que défaisaient pour les refaire plus loin, les orages^
de l'été. En avant de ces barrages le ruisseau.
paraissait desséché. Du côté sud la berge accore était ombragée par de beaux érables. La lune éparpilla dans les flaques d'eau paisibles ses paillettes étincelantes. Les brigands descendirent dans le ruisseau. Courbés sur leur bêches, ils se mirent à creuser en silence. Les outils rejetaient le sable par un mouvement sinistre et régulier. Le trou béant prit l'aspect d'une fosse. Alors un léger craquement de branches se fit entendre dans l'érablière. Les deux vauriens levèrent les yeux. A travers la sombre colonnade formée par les arbres, ils virent passer une forme légère, blanche, fantastique. Elle s'arrêta vis-à-vis la fosse mystérieuse et se pencha sur la berge.
— L'avez-vous tuée ? demanda-t-elle ? Creusez-vous sa fosse '{
Ah ! rendez-la moi, rendez-la moi ! Sa mère me l'a confiée: il faut que je la sauve !.. Pourquoi Tenterrez-vous ici ? Cette terre n'est pas pas bénite. ()n y enfouit les chiens et les maudits...
Le vieux bandit eut voulu ne pas ouïr cette parole qui le glaça, malgré lui, d'une crainte vague et superstitieuse.
— C'est Geneviève, dit tout bas le maître d'école.
— Cette misérable folle peut nous trahir, répliqua le chef.
Ils restèrent un moment silencieux. La folle parlait et gesticulait toujours, tantôt suppliant, tantôt menaçant, un instant plaintive et l'instant d'après en courroux.
— Tuons-la, dit Saint-Pierre. Nous en serons quitte pour creuser la fosse un peu plus profonde.
Le maître d'école ne répondit rien. La folle les regardait fixement comme pour les recop naître.
— Viens, Geneviève, insinua Rossette, la pe tite Marie-Louise est ici ; je vais te la confier tu l'emmèneras avec toi.
La folle ne bougea point.
— Attends-nous, ajouta Saint-Pierre, notiallons te la porter.
Et ils s'avancèrent vers la malheureuse fille, qui les regardait toujours dans sa fantastique posture. Toujours penchée, elle les regardait s'approcher, dans la lumière de la lune, par le lit à moitié desséché du ruisseau.
— Attends-nous, répéta le chef, nous allons te rendre la petite Marie-Louise. Elle est ici^ couchée sur le feuillage.
Quand il fut assez près d'elle il tira de sa ceinture un pistolet à fort calibre. Elle recula d'un pas. Le coup retentit. Un cri s'éleva, qui fut suivi d'un rire strident, puis la folle disparut. Les deux misérables la poursuivirent en vain. Ils la virent quelques moments après, fuir comme un fantôme, à la clarté de la lune, dans les champs solitaires, et de temps en temps l'écho leur apportait des sons clairs et entrecoupés qui ressemblaient à un rire sinistre.
Les deux bandits achevèrent leur œuvre diabolique. Ils dissimulèrent la fosse sous un amas de branches, et quand tout futarranjé à leur gré, ils reprirent le chemin de la maison. Lorsqu'ils entrèrent, trois heures sonnaient à la grande horloge dont le cadran fleuri était surmonté de trois pommes d'or.
Madame Asselin avait levé le loquet afin qu'ils ne fissent aucun bruit. Son mari n'était pas dans le complot et la prudence voulait qu'oa ne lit rien pour éveiller ses soupçons.
ou LE VIEUX CHEF USE DE SON DROIT DE MAUDIRE
Le lendemain, dans la relevée, le chef toujours mis en bourgeois, la tête couverte d'une perruque noire et la lèvre ornée d'une longue moustache, sortit pour visiter les fermes. Il se dirigea vers l'église. C'était ce jour-là même, et vers la même heure, que l'ex-élève et sa jeune imie se promenaient dans les allées du jardin îiouvellement acquis par l'hôtelière de la Colombe mctorieuse ; c'était au moment où le cynique Picounoc retrouvait sa mère et sa sœur. Le vieux fripon cheminait d'un pas rêveur, regardant les champs jaunis que la forêt sombre, .€omme une ceinture de deuil, bordait au loin. Il passa devant la maison toute bouleversée par l'émoi, et par la porte entr'ouverte il aperçut son ami Picounoc agenouillé. Il fut singulièrement intrigué : la chose était nouvelle et valait la peine d'être vue. Il entra. Picounoc se leva demi-honteux, demi-fâché, et il regarda avec dureté l'intrus qui se permettait de le sur-
prendra à cette heure de solennel regret. Le chef recula de surprise et pâlissant sous son masque, il oublia ce qu'il voulait dire. La maîtresse de la maison lui présenta une chaise ; il la remercia d'une voix mal assurée. Au son de cette voix la femme tressaillit et une rougeur subite couvrit ses joues. L'ex-élève etEmmélie s'étaient mis à causer à voix basse. Le chef reprit son assurance et dit qu'il désirait acheter une propriété à la campagne ; que des amis l'avaient conseillé de visiter la belle paroisse de Lotbinicre ; qu'il allait un peu au hasard, ne connaissant personne ; qu'il serait heureux des renseignements que l'on voudrait bien lui donner. A mesure qu'il parlait, le trouble augmentait dans l'âme de la femme, et la curiosité de Picounoc s'éveillait. L'ex-élève s'aperçut bien du malaise de ses amis.
— Vous faites mieux de chercher ailleurs, dit-il ; les personnes à qui vous vous adressez sont étrangères comme vous.
— Nous sommes ici depuis quelques jours seulement, ajouta Emmélie.
Le brigand saisit avec bonheur cette occasion de sortir. Il s'excusa et gagna la porte.
Picounoc le suivit. Quand ils furent tous deux dehors, ils se regardèrent fixement, curieusement. Le jeune homme lui demanda :
— Venez-vous de V Oiseau de proie ?
— Chut ! sileace ! répliqua le vieux à voix basse. Mais dis donc, continua-t-il, tu deviens égoïste : tu travailles seul maintenant, mon farceur : ce n'est pas bien, ça ... .
Le regard de Picounoc s'assombrit, ses lèvres se serrèrent :
— Vieille canaille, grinça-t-il, vous ne savez pas ce que vous avez fait.
— Il parait que le ferme propos n'a pas duré, tout de même, reprit le chef d'un air goguenard.
— Sang de pruclie ! si je vous avais écouté alors, je vous tuerais maintenant, lui répHqua vivement l'ami de l'autre soir.
— Alors c'est pour le bon motif; on se range. Mais tu me semblés n'avoir que la deuxième place. . . .quand l'ex-élève est là..^
— J'ai la place que doit occuper un frère ; comprenez-v^us ? Emmélie est ma sœur.
— Ta sœur ? Emmélie est ta sœur ? balbutia le monstre; tu plaisantes ; tu te moques demoi...
— C'est ma sœur, vous dis-je, et la femme
que vous avez tenté d'insulter est ma mère... Je lui demandais pardon à genoux quand vous êtes entré...
— Est-ce que je le savais, moi ? fit le vieillard stupéfait.
Et Picounoc continua :
— Ce n'est que l'autre jour, à Rimouskî, que j'ai eu un soupçon de la vérité : ce n'est qu'aujourd'hui, ce n'est que tout à l'heure que j'ai pu m'en convaincre.
Emmélie était revenue près de sa mère.
Toutes deux regardaient par la fenêtre ce qui se passait à la porte.
Elles entendaient quelques mots, et cela leur faisait deviner ce qu'elles ne pouvaient entendie.
— A Eimouski ? s'écria Saint-Pierre. Mais qui es-tu donc, toi ?... je ne te connais point. Il est vrai que je suis parti de chez-nous depuis bien des années.
— Qu'est-ce que cela vous fait que je sois le fils de Pierre ou de Jacques ?
— Ton père est-il mort ?
— Le diable doit l'avoir emporté, ou il n'a pas de cœur. C'est sa faute si je suis devenu
un misérable et si ma mère est dans l'infortune. Il nous a abandonnés... liien de surprenant, car il avait trompé ma mère et s'était fait marier par un ministre protestant.
Le vieux brigand recula d'un pas et resta silencieux. Il était livide. Il reprit avec un tremblement de voix extraordinaire, et la gorge serrée par l'oppression :
— Que dis-tu, Picounoc, ton père est de Kimouski ?...
Il s'est marié devant un ministre protestant ?... aux Etats-Unis ! c'est aux Etats-Unis?
— Oui, répondit Picounoc, tout bouleversé à son tour.
— Et ta mère se nomme Félonise Morin ?
— Oui.
— Ah ! mais non, ce n'est pas possible ! ce n'est pas possible, s'écria le bandit.
— Avez-vous connu mon père ?
— Ton père... ton père... c'est un maudit!.
— Pas plus maudit que vous, fit Picounoc, ■en fermant le poing.
— Arrête, ne frappe pas I
— Allez-vous en !
— Picounoc, je suis ton père !...
— Vous mentez !
— Je suis ton père, te dîs-je !
— Si vous êtes mon père, riposta Picounoc, que l'horreur rendait fou, ôtez donc cela pour que je vous voie mieux.
Et d'une main violente il lui arracha moustache et perruque. Un cri partit de l'intérieur de la maison. Les deux femmes venaient de reconnaître l'impur vaurien de la rue Champlain. Celui-ci, honteux et frémissant de colère, ramassa et fit disparaître au fond de la poche de son habit cheveux faux et fausse barbe.
— Ça ne tenait pas beaucoup, hurla-t-il, et un enfant pouvait faire ce que tu as fait, lâche ! mais approche, maintenant, j'en jure Dieu, je ne te laisserai pas un cheveu sur la tête...
Il était affreux à voir. Il se développait comme le tigre qui se fâche. Ses muscles se gonflaient sur le cou, sur les bras, sur les jambes, comme des couleuvres qui se réveillent. Picou-^ noc eut peur et recula.
— Tu te sauves ! grinça le vieillard en s'avançant ; mais tu ne m'échapperas pas. JSi tu te caches ici, je te retrouverai ailleurs.
LE PÈLEllIN DE sai>;te-anne 265
Picounoc ouvrit la porte et se réfugia dans la maison.
Le brigand lui cria l'écume à la bouche, et le poing fermé :
— Lâche! canaille! je te maudis!... j'ai le droit de te maudire puisque je suis ton père...
Picounoc fléchit comme sous un coup de foudre. Son père monta sur le seuil, et promena son regard diabolique, dans la salle. Emmélie et sa mère, Picounoc et l'ex-élève, étaient épouvantés. Il semblait jouir de l'horreur qu'il inspirait. Il dit avec une emphase méchante :
— Je suis Pierre-Enoch Saint-Pierre, de Eimouski, le mari de Félonise Morin, qui m'a aimé trop tôt, et le père de deux enfants jumeaux à qui j'ai transmis la malédiction paternelle.
Puis il attendit, impassible, l'effet de son audacieuse parole. Il n'attendit pas longtemps. Un cri sinistre retentit :
— Mon Dieu ! mon Dieu ! mon mari !... L'infortunée femme s'évanouit et s'affaissa
sur le plancher. Emmélie croyait que ce coup formidable l'avait tuée, et se sentait défaillir elle-même. Picounoc paraissait frappé de ver-
tige; il se retirait devant le vieillard, comme pour se soustraire à sa malédiction. Saint- Pierre entra tout à fait :
— Je suis donc chez moi, fit-il avec cynisme. Il s'approcha de sa femme et la releva :
— Félonise ! Félonise ! dit-il, allons ! réveille-toi. Il ne faut pas m'en vouloir. ... Je vais rester avec toi ... . Je serai un brave mari. Il y a une fin à tout.
L'ex-élève, qui s'indignait d'une pareille effronterie, le repoussa d'une main ferme.
— Laissez-la donc, fit-il, il doit y avoir aussi une fin à votre insolence.
— Mêle-toi de tes affaires, toi, jeune homme, je suis chez moi et j'y reste !
— Vous n'êtes pas chez vous, et vous ne resterez pas ici, ou. . . . je vous dénonce ! Je connais votre histoire. Elle en est au chapitre du pénitencier ; le suivant sera la potence
Devant la fermeté du jeune homme, le bandit perdit son audace. Il flaira le danger, et dissimula. Il voulut attirer Emmélie à lui, elle le repoussa disant qu'il avait fait trop de mal à .sa mère.
Madame Saint-Pierre sortît de son évanouis-
sèment. Une amère angoisse était peinte dans son regard. Elle avait aimé son mari, elle avait pleuré sur son infidélité. Son cœur sensible était enclin à la miséricorde. Elle n'avait pas vu vieillir son époux à ses côtés, et elle l'évoquait toujours jeune et beau comme au temps jadis. Le charme était rompu. L'apparition subite du monstre avait fait évanouir le rêve.
L'ex-élève, comprenant tout ce qu'avait de pénible la présence de cet homme, menaça de nouveau. Le chef lui lança un regard furieux et s'éloigna. A quelque distance de la maison, s'arrêtant dans une coulée discrète, il rajusta sa moustache et sa chevelure.