‹ Le Pélerin de Sainte-AnneChapitre 35 sur 41 · LE BONHOMME FERRON · texte numérisé non relu

LE BONHOMME FERRON

Le charlatan fut mis sur un lit de plume et transporté à l'auberge de la mère Labourique, en attendant son entrée à l'hôpital. La vieille hôtelière éprouva de la répugnance à le recevoir ; mais elle dissimula. Le jeu se gâtait ; il

fallait se montrer charitable et plaire à tout le monde.

Le pèlerin était revenu la veille à Québec. Sa première visite avait été pour l'humble église de la basse ville : car c'était dans ce lieu sacré que six mois auparavant, il avait retrouvé l'innocence et les délices de l'amour divin. Lorsque la voiture qui portait le malade passa sur la rue Saint-Pierre, il revenait de la Place, où se trouvaient les bateaux de Lotbinière. Un peu. par curiosité, un peu pour voir comment la mère Labourique allait recevoir son ami le* charlatan, il prit la rue Champlain. Plusieurs cultivateurs qui se rendaient sur le marché, rebroussèrent chemin, après avoir appris l'aventure du blessé, et, faisant cortège à la voiture de Lepage, se rendirent à Y Oiseau de proie Parmi eux se trouvait un vieillard. Et ce vieil- . lard disait d'une voix chevrotante :

— Il y a dix ans que je ne suis pas venu à \a ville, je m adonne bien pour apprendre desnouvelles : guérison d'un muet ; découverte d'une bande de brigands ; un voleur d'enfantv qui se fait éreinter par une rame...

Le pèlerin entra dans l'auberge. L'un des habitants le reconnut et lui serra la main.

— Vous parlez donc maintenant, quel miracle !

— Oui, monsieur Blancliet, répondit le pèlerin, le Seigneur est grand dans sa miséricorde comme il est grand dans sa justice.

— Et vous êtes le fils de défunt Jean Letellier ? reprit Blancliet.

— C'est vrai.

— Quoi ! exclama le vieillard qui n'était pas venu à la ville depuis dix ans, tu es le garçon de Jean Letellier, toi ?... je t'ai vu bien petit ! Et comme te voilà grand maintenant ! Tu ne me reconnais pas, moi ; j'ai vieilli ; j'ai changé ; .le chagrin, les soucis...

Le pèlerin le regardait attentivement :

— Vous êtes le père Ferron.

— ^.h oui ! Eh oui ! tu as bonne mémoire.

— Je me souviens que nous allions, tout petits, voir ferrer les chevaux dans votre boutique.... J'aimais à entendre sonner l'enclume sous le marteau, à voir le gros soufflet de cuir attiser le brasier qui grondait.. .Forgez-vous toujours ?

— Maintenant je ne vaux plus rien : je suis à charge aux autres. C'est mon garçon Jacques qui forge : c'est à peine si je puis faire un clou.

— Et Clodomir, qu'est-il devenu ?

— Clodomir ? oh ! il m'a causé bien de la peine, celui-là.

— A moi aussi, quand nous allions à Técole ensemble.

— Il est parti de la maison depuis longtemps, continua le vieillard et il ne m'a jamais envoyé de ses nouvelles. Il n'a pas de cœur.

— Vous ne savez pas oii il est ?

— Non ! non, je ne le sais pas.

— Il est ici ! murmura une voix grêle,, sifîlante, maladive.

Tout le monde cherchait cette voix étranoe. — Il est ici, répéta-t-elle...

— Lui ! s'écrièrent à la fois tous les gens.

— Mon Dieu ! est-ce possible, fit le vieillard en joignant les mains ? Et approchant du malade, il le considéra longtemps avec attention. Goutte à goutte des larmes tombaient de ses> yeux. On l'entendit murmurer ;

— J'ai vécu un jour de trop.

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