‹ Le Pélerin de Sainte-AnneChapitre 41 sur 41 · IN SECULA SECULORUM · texte numérisé non relu

IN SECULA SECULORUM

Neuf mois environ se sont écoulés. L'hiver est venu et s'est enfui avec ses tourbillons de neige et ses vents de nord-est ; avec ses cieux saturés de lumière et ses clairs de lune incomparables, avec ses fêtes joyeuses et ses labeurs nouveaux. L'été chante et rayonne. Les por-

tes et les fenêtres de la maison du pupille, longtemps solitaire, s'ouvrent au soleil et à la brise. Les contrevents ont été rejDeints en rouge, et le toit semble se relever plus fier au milieu des grands peupliers. La fenaison est terminée. Les l^ranges sont remplies jusqu'au faite, car les prairies ont bien rendu. Les cultivateurs se reposent en attendant la récolte. Le grain n'est pas assez mûr encore pour être coupé !

C'est le temps des mariages. On écoute avec •curiosité le dimanche, les bans nouveaux. On vient d'entendre les promesses de mariage entre Joseph Letellier et Xoémi Bélanger.

On savait que le pèlerin et la jeune fille s'aimaient depuis longtemps : quelques-uns affirmaient que leur attachement datait de l'enfance, alors qu'ils allaient à l'école ensemble.

Voici le jour du mariage ! Le soleil se lève radieux comme les épousés. Les chevaux s'attellent ; les voitures arrivent. Les convives sont nombreux.

En route ! en route ! vive la noce ! Les chevaux hennissent, la poussière vole, les convives rient, les oiseaux chantent.

— Procedamus in 'pace ! crie l'ex-élèvc.

— Qu'est-ce que cela signifie ? lui demande Emmélie, en riant.

— Cela veut dire que je t'aime.

Et les voitures s'éloignent d'un train rapide.

— Nous n'avons pas de temps à perdre, dit l'une des femmes, restées à la maison pour préparer les tables.

— Ils ne reviendront pas avant midi, répond une autre ; vous savez ? il faut danser un cotillon chez les voisins.

— Ils n'en danseront toujours pas chez Asselin.

— Pauvre Asselin ! s'il n'avait pas eu une femme aussi méchante, il serait encore sur sa terre, et il fêterait avec nous.

C'était madame Bélanger, qui se permettait cette remarque.

— Savez-vous où il est maintenant ? demanda la Chénard.

• — Il a gagné les hauts.

— La femme a une grande influence sur le mari, dit la mère Lozet, quand elle est bonne, le mari ne reste pas mauvais, mais quand elle est méchante, il ne peut guère demeurer bon.

— Il ne pouvait plus habiter ici : le mépris de ses concitoyens l'accablait.

— Sa malheureuse femme doit beaucoup à la générosité du pèlerin. S'il avait voulu !...

— Ses projets criminels ont tourné contre elle-nfiême.

— Elle s'est- prise dans les pièges qu'elle tendait aux autres.

• — La main de Dieu se voit dans tout cela..

Et les heures s'écoulent pendant que l'on» babille et que l'on travaille.

Voici le cortège qui revient. On entend des^ cris joyeux, des reparties drôles, des chants allègres. Les nouveaux époux sont éblouis par l'éclat de leur félicité, et nulle parole ne peut dire l'ivresse de leur âme.

Bélanger avait enlevé les cloisons de sa demeure pour agrandir la pièce où tout ce monde remuant, gai, tapageur allait boire et manger, jouer et danser. ... Il fallait faire les choses convenablement. On en parlerait longtemps do cette noce. Ce serait une lutte entre les danseurs et les violonneux, entre les chanteurs, entre les gourmands, entre les buveurs. Ils fa- î

^Vi

rent infatigables : ils furent bons aux plaisirs comme ils l'étaient au travail.

Or, au milieu de la fête bruyante, Picounoc entra. Il arrivait de la ville.

— Tarde venientibus ossa .... lui cria l'ex-» élève. Tu as la peau sur les os.

— Eh bien ! traite-moi comme il faut, répondit le nasillard garçon, en lui serrant la main.

— Donne un baiser à ma femme, dit Joseph, je te le permets. Je ne suis pas jaloux.

Un éclair passa dans la prunelle de Picounoc; une angoisse serra son âme. Personne ne s'aperçut de cela. Il déposa sur les lèvres de Noémi un baiser qu'il eut voulu rendre éternel.

— Quelles sont les nouvelles à Québec ? demanda Bélanger.

— Le maître d'école s'est fait amputer le pied, se hâta de dire le jeune homme.

— Eh bien ! il, fte s'en ira que sur une jambe, observa Fun des convives.

— In unâ jambdy traduisit l'ex-élève.

— Il est en prison avec le charlatan, continua Picounoc.

— Le charlatan est-il guéri maintenant ? questionna une femme.

— A peu près, oui : mais il est difforme .... Il n'est pas beau à voir.

— Leur procès est-il fait ?

— Oui, ils sont condamnés à cinq années de pénitencier.

— C'est la peine qu'ils avaient fait porter contre toi, dit Xoémi à Joseph.

— Et les autres brigands? Robert? Chariot 1

— Ils sont disparus.

— Et la mère Labourique ?

— La mère Labourique ?... pas gaie, pas riche, pas belle, pas propre, pas...

. — Et Louisonne ?

— Dito.

Parmi les convives se trouvait uue charmante enfant : Marie-Louise. Elle était assise auprès de sa mère adoptive, madame Lepage. Elle n'avait passé qu'une année environ au pensionnat, et déjà l'on voyait dans son maintien, son langage, ses manières, les fruits d'une haute éducation, et d'une sagesse toute chrétienne.

— Cette pauvre Geneviève, reviendra-t-elle jamais à la raison ? demanda la mère Lozet.

— l]lle est bien mieux, affirma madame Le-

page, et vous Ift reverrez peut-être avant longtemps avec cite l'intelligence que mérite son martyre.

Cependant plusieurs s'étaient dispersés dans le vaste jardin. Des couples amoureux se promenaient dans les allées pleines d'ombres, des mains blanches cueillaient des fleurs blanches, des bouches roses mordaient dans les fruits roses... Les nouveaux mariés, assis sur un banc de gazon, gazouillaient avec amour, les mains jointes comme leurs âmes. Picounoc, seul à l'écart, les dévorait des yeux. Il était jaloux du bonheur de son ami. L'ex-élève et Emmélie vinrent s'arrêter près d'eux, en arrière, sous un pommier séduisant comme cehii de l'Eden. Joseph et Noémi ne les voyaient pas.

— Nous sommes donc l'un à l'autre pour jamais, disait Joseph...

Noémi sourit. Un soupir de bonheur souleva 3a chaste poitrine.

— Es-tu heureuse ? continua-t-il.

— Je voudrais vivre longtemps, longtemps!.. Joseph sourit à son tour.

— Tu m'aimes donc bien ? dit-il.

— Si je t'aime I

M'aimeras-tu toujours ?

— Toujours ! toujours ! toujours !

— In secula seculorum. Amen^ dit l'ex-élève^ eu se montrant tout à coup.

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