LE PROJET DE MADAME ASSELIN
Le soir du jeudi précédent, madame Asselin avait dit à son mari, en se mettant au lit, qu'elle irait, le lendemain, cueillir des framboises dans le bois du domaine, si le temps était beau. Eusèbe avait grogné d'abord. Mais quand elle ajouta qu'elle emmènerait la petite, il se prit à songer et plusieurs fois il répéta :
— Ah ! tu emmènes l'enfant ! tu. . . .
Et la femme murmurait, en sourdine, d'une voix étranglée :
— La petite gueuse ! la petite gueuse !
Des lambeaux de phrases surgirent encore de leur demi-sommeil, comme des immondices
du fond des eaux mortes. Ils n'avaient pas prié avant de s'endormir.
Le lendemain, les champs ruisselaient de soleil et l'ombre des arbres était d'une fraîcheur agréable. Asselin mit son javelier sur son épaule et s'en alla couper le blé. En fauchant il pensait à ce que sa femme lui avait dit la veille. Il espérait bien que l'enfant ne reviendrait plus. Joseph n'était pas revenu ; il ne réclamerait sans doute jamais sa part d'héritage. Il resterait donc, lui le tuteur, en possession de la ferme. Et comme il se délectait dans cette pensée criminelle, il vit sa femme et l'orpheline traverser les prairies vertes et les champs de moisson dorée. Il ne put se défendre d'un vague remords. Il se trouvait lâche. Il était avare ; et sa femme plus méchante que lui, le dominait. Appuyé sur sa faulx, il les suivit d'un œil troublé, jusqu'à la lisière de la forêt.
Elles franchirent le clos d'embarras. Les framboises, comme des grappes de rubis, pendaient de tout côté. L'enfant, ravie, criait d'une voix fraîche et gaie, et ses doigts et ses lèvres se teignaient de la pourpre des fruits succulents.
Elle allait de buisson en buisson, comme les petits oiseaux que ses pas effrayaient. Le bois devenait plus épais. Sa tante marchait plus vite maintenant et lui criait de la suivre. La pauvre petite passait auprès des talles rouges, sans oser Ips cueillir. Elle courait par instant, et demandait à la femme inhumaine de l'attendre. Tout à coup elle la perdit de vue. Elle s'arrêta etFarée, regardant avec inquiétude comme une alouette qui a cru entendre les pas du chasseur. Elle monta, pour mieux voir, sur un tronc renversé. Elle appela ; nulle voix ne lui répondit. Elle porta la main à ses yeux et le jus pourpré des framboises se mêla à ses larmes. Elle descendit et se mit à courir au hasard. Elle se dirigeait vers la lisière du bois. Alors la femme méchante lui cria :
— Par ici ! par ici !
L'enfant tressaillit de joie et s'arrêta.
— Par ici ! par ici !
L'enfant prit une autre direction et s'enfonça sous les bois. Elle courut longtemps. Ses pieds mal chaussés se déchiraient sur les rameaux secs et noueux qui jonchaient le sol. Elle voulut revenir sur ses pas et se perdit davantage. Elle
se mit à pleurer de nouveau. La nuit descendit. Les rameaux prirent des formes effrayantes ; les bouleaux, dans leurs écorces blanches, ressemblaient à des fantômes enveloppés de linceuls. La pluie commença de tomber, et le crépitement des feuilles sous les gouttes ince^santés était comme un battement d'ailes d'oiseaux méchants. Elle se heurtait aux arbres morts que le temps avait renversés ; elle tombait sur la mousse spongieuse ou dans les flaques d'eau. La pauvre enfant, comme elle était effrayée, comme elle souffrait !
Elle arriva sur le bord d'un petit ruisseau, roula en bas de la berge, se déchira le front sur une pierre et ne bougea plus.
Le lendemain matin Eusèbe Asselin courut chez ses voisins leur dire que l'orpheline et sa tante, s'étant égarées dans le bois, avaient passé la nuit dehors, et que l'enfant n'était pas revenue. En un instant le village fut sur i ed, et une troupe d'hommes descendit vers le domaine. Pendant qu'ils battaient la forêt, les femmes, à la maison, causaient ensemble. Madame Eusèbe essayait de pleurer, et réussissait
mal. Les autres ressentaient une peine réelle et avaient de vraies larmes dans les yeux. L'enfant ne fut pas retrouvée.